formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
- Monsieur Vilak
- Grand Goldorak

- Messages : 45365
- Enregistré le : lun. janv. 02, 2006 23:32 pm
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Prend Goldorak, parles-en, rassemble les gens qui partagent cette passion et rend la plus vivante.
Au final, il y aura encore plus de Goldorak pour toi-même et pour le monde.
Merci Monsieur Huchez...
WIKIRAK
Au final, il y aura encore plus de Goldorak pour toi-même et pour le monde.
Merci Monsieur Huchez...
WIKIRAK
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
LA PETITE FLEUR ÉCARLATE
En un certain royaume, en un certain pays, vivait un riche marchand, un homme de grands moyens. Il possédait maintesses richesses de toutes sortes : des trésors d'or et d'argent, des perles et des pierres précieuses, des marchandises coûteuses venues de terres lointaines. Et ce marchand avait trois filles, chacune plus belle que les mots ne sauraient le dire, mais la plus jeune était la plus belle de toutes. Il aimait ses filles plus que toute sa fortune — plus que ses perles et ses pierres précieuses, plus que ses trésors d'or et d'argent. Son amour était grand, car sa femme était morte et il n'avait personne d'autre à aimer. Bien qu'il aimât ses filles aînées, il aimait par-dessus tout sa fille cadette, car elle était la plus gentille et la plus aimante envers son père.
Un jour, ce marchand se prépara à naviguer par-delà les mers avec ses marchandises, jusqu'aux confins de la terre. Avant de partir, il dit à ses chères filles : — Ô mes gentilles, mes douces et mes tendres filles, j'emmène mes navires pour commercer dans les terres d'outre-mer. Si je serai longtemps en chemin, je ne saurais le dire, mais je vous enjoins de vivre en vertu et en paix pendant mon absence. Alors, je vous rapporterai quels que soient les présents que vos cœurs désirent. Et je vous donne trois jours pour faire votre choix ; ensuite, vous me direz quels présents vous désirez.
Pendant trois jours et trois nuits elles réfléchirent, puis elles vinrent à leur père et lui parlèrent des présents qu'elles désiraient chacune. La première fille s'inclina profondément devant son père et parla ainsi : — Seigneur, mon cher père bien-aimé, ne me rapporte ni brocart d'or ou d'argent, ni zibeline noire, ni perles merveilleuses. Rapporte-moi, je t'en prie, une couronne d'or sertie de pierres précieuses, telle qu'elle brille comme la pleine lune ou le soleil éclatant, telle qu'elle change l'obscurité de la nuit en la lumière du jour.
L'honnête marchand réfléchit un moment, puis dit : — Qu'il en soit ainsi, ma fille, je te rapporterai une telle couronne. Je connais un homme outre-mer qui peut l'obtenir pour moi. Elle appartient à une princesse étrangère et se trouve cachée dans une chambre de pierre enfouie profondément dans une montagne de pierre, à sept toises sous terre derrière trois portes de fer avec trois serrures allemandes. La tâche n'est pas aisée, mais ma fortune ne connaît point de bornes.
Ensuite, sa seconde fille s'inclina profondément et dit : — Seigneur, mon cher père bien-aimé, je ne veux ni brocart d'or ou d'argent, ni zibeline noire de Sibérie, ni merveilleux collier de perles, ni couronne d'or aux pierres précieuses. Rapporte-moi un miroir de cristal d'Orient, si pur et parfait que je puisse y contempler toute la beauté sous le soleil, tel que lorsque je m'y regarderai, je ne vieillirai jamais, et que ma beauté de jeune fille s'en trouvera accrue.
L'honnête marchand devint pensif ; puis il dit : — Qu'il en soit ainsi, ma fille, je te rapporterai un miroir de cristal tel que tu le décris. Il existe un tel miroir appartenant à la fille du roi de Perse, une jeune princesse dont la beauté, nulle langue ne peut la décrire, nulle plume ne peut la dépeindre, nul esprit ne peut l'imaginer. Le miroir est caché dans une tour de pierre, haute et forte, qui se dresse sur la falaise d'une montagne haute de sept cents toises. Et le miroir est gardé derrière sept portes de fer avec sept serrures allemandes. Trois mille marches mènent à la tour et sur chaque marche se tient un guerrier persan gardant le trésor jour et nuit, chacun brandissant une puissante épée d'acier tranchant. Et les clés de ces portes de fer pendent à une ceinture autour de la taille de la princesse. Mais je connais un homme outre-mer qui peut m'obtenir ce miroir. Cette tâche est plus dure que celle de ta sœur, mais rien n'est au-delà de ma fortune.
Alors la plus jeune fille s'inclina profondément devant son père et parla ainsi : — Seigneur, mon cher père bien-aimé, je ne veux ni brocart d'or ou d'argent, ni zibeline noire de Sibérie, ni merveilleux collier, ni couronne de bijoux, ni miroir de cristal. Rapporte-moi, je t'en prie, la Petite Fleur Écarlate, la plus belle chose au monde entier.
L'honnête marchand réfléchit encore plus fort qu'auparavant. Combien de temps cela lui prit, je ne saurais le dire, mais finalement il prit sa décision. Il embrassa sa chère fille cadette, et parla ainsi : — Eh bien, tu m'as fixé une tâche plus dure que celle de tes sœurs. Quand une personne sait ce qu'elle cherche, elle peut sûrement le trouver ; mais comment peut-on trouver ce que l'on ne connaît point ? Les fleurs rouges ne sont pas dures à trouver, mais comment saurai-je laquelle est la plus belle au monde entier ? Je ferai de mon mieux, mais ne sois pas fâchée si je ne puis te satisfaire.
Renvoyant ses bonnes et gentilles filles dans leurs chambres de jeunes filles, il commença à préparer son voyage vers un royaume lointain par-delà les mers. S'il fut long à se préparer, je ne saurais le dire — le conte est plus vite dit que l'acte n'est accompli — mais finalement il partit pour son voyage.
Il arriva dans les contrées étrangères, commerça dans des royaumes inconnus, vendit ses marchandises pour trois fois leur valeur et en acheta d'autres pour trois fois moins. Il troqua marchandise contre marchandise, et reçut de l'or et de l'argent par-dessus le marché, puis chargea ses navires de pièces d'or et les envoya chez lui.
Il obtint le présent chéri pour sa fille aînée, la couronne d'or sertie de pierres précieuses qui changent l'obscurité de la nuit en la lumière du jour. Et il trouva le présent chéri pour sa seconde fille, le miroir de cristal qui reflète toute la beauté sous le soleil, qui est tel que celle qui s'y regarde ne vieillit jamais, mais devient toujours plus jeune. Pourtant, nulle part il ne put trouver le présent chéri pour sa plus jeune et chère fille, la Petite Fleur Écarlate dont la beauté est plus grande que toute chose au monde entier.
Dans les jardins des tsars, des rois et des sultans, il rencontra de nombreuses fleurs rouges d'une beauté plus grande que les contes ne peuvent dire ou que les mots ne peuvent rapporter. Mais personne ne pouvait l'assurer qu'une fleur particulière était la plus belle au monde. Il n'en était pas sûr lui-même non plus. Alors qu'il poursuivait son chemin avec ses fidèles serviteurs, par-dessus les sables mouvants et à travers les forêts denses, il fut soudainement assailli par des brigands, des infidèles qu'ils étaient, Turcs et Indiens et autres semblables. Face à une telle adversité, l'honnête marchand abandonna ses riches caravanes et ses fidèles serviteurs et s'enfuit dans les forêts sombres.
« Mieux vaut que les bêtes sauvages me déchirent », pensa-t-il, « plutôt que je ne tombe entre les mains de brigands païens et ne passe le reste de mes jours comme leur esclave captif. »
Il erra donc à travers la forêt dense, presque infranchissable ; et plus il allait, plus le chemin devenait facile, car les arbres et les buissons épais semblaient s'écarter pour lui laisser passage. Pourtant, quand il regardait en arrière, il ne pouvait même pas tendre la main ; il regardait à droite, et les broussailles étaient si épaisses qu'un lièvre louchant n'aurait pu passer ; il regardait à gauche, et c'était encore pire. L'honnête marchand était étonné : il ne pouvait comprendre la merveille qui lui arrivait. Il marcha encore et encore le long de la piste battue qui apparaissait sous ses pieds. De l'aube au crépuscule il marcha, sans jamais entendre une bête sauvage rugir, un serpent siffler, une chouette huer ou un oiseau chanter. Un silence de mort régnait tout autour de lui. Et puis la nuit sombre descendit, rendant tout noir tout autour de lui, sauf pour une plaque de lumière sous ses pieds. Il marcha jusqu'à minuit et il commença à voir une sorte de lueur devant lui, et il pensa : « La forêt doit être en feu. Pourquoi vais-je vers une mort certaine ? »
Il essaya de revenir sur ses pas, mais il ne pouvait plus bouger ; tout autour, la forêt se refermait sur lui. La seule issue était devant, le long de la piste battue. « S'il en est ainsi », pensa-t-il, « je resterai là où je suis et la lueur pourra s'en aller, passer son chemin ou même s'éteindre tout à fait. »
Il resta donc immobile et attendit. Mais la lueur semblait venir droit vers lui, éclairant la forêt tout autour. Il réfléchit et réfléchit, et se résigna à avancer : « Un homme ne meurt qu'une fois », se dit-il. Le marchand fit donc le signe de croix et avança. Plus il allait, plus la lumière devenait brillante jusqu'à ce qu'il fît clair comme en plein jour. Pourtant, il n'entendait aucun bruit ni crépitement d'incendie. Enfin, il déboucha dans une large clairière — et là, au centre, une vue fantastique s'offrit à son regard : ni maison ni manoir, mais un magnifique palais, royal ou impérial, brillant de la lumière de l'argent, de l'or et des pierres précieuses. Il flamboyait et scintillait, pourtant il n'y avait aucun feu visible. C'était comme de fixer le soleil éclatant, ses yeux lui faisaient mal à le regarder. Toutes les fenêtres du palais étaient grandes ouvertes et de l'intérieur venait une musique suave, telle que le marchand n'en avait jamais entendu auparavant.
Entrant dans la grande cour par de grands portails ouverts, il suivit un chemin de marbre blanc, passant devant des fontaines, grandes et petites, jaillissant de chaque côté du chemin. Il entra dans le palais par un escalier recouvert de tissu cramoisi et doté de rampes dorées. S'aventurant d'abord dans une salle, puis une deuxième, et une troisième, il n'y trouva personne ; puis il entra dans une cinquième salle, et une dixième, et toujours il n'y avait personne. Pourtant, partout son regard rencontrait des ameublements pour un roi, tels qu'il n'en avait jamais contemplé — de l'or et de l'argent, du cristal d'Orient, de l'ivoire d'éléphant et de mammouth.
L'honnête marchand s'émerveillait de tant de richesses inouïes et s'émerveillait plus encore qu'il n'y eût aucun maître ni serviteur en vue. Pourtant, l'air était rempli de musique. Et alors le marchand se dit à lui-même : « Toute cette parure est fort belle, mais il n'y a rien à manger. »
À peine avait-il parlé qu'une table apparut devant ses yeux, richement parée de vaisselle d'or et d'argent contenant de délicieuses sucreries, des vins étrangers et des hydromels. Il s'assit à la table sans tarder, mangea et but tout son soûl, car il n'avait rien mangé de toute une journée. La nourriture était plus délicieuse que les mots ne peuvent le dire, assez tentante pour qu'un homme en avale sa langue. Après son long voyage à travers la forêt et sur le sable, il était affamé. En finissant son repas, il se leva de table, mais il n'y avait personne à remercier pour l'hospitalité, personne envers qui il pût s'incliner en gratitude. À peine s'était-il levé et avait-il regardé autour de lui que la table et tout ce qui s'y trouvait disparurent, comme si cela n'avait jamais été. Pendant ce temps, la musique jouait toujours sans pause. L'honnête marchand était rempli d'étonnement face à ces merveilles et ces miracles ; et alors qu'il marchait à travers les nobles chambres, il pensa en lui-même : « Comme il serait plaisant de s'allonger et de dormir un peu. »
Et voici ! Devant lui se dressait un lit sculpté en or pur, sur des pieds de cristal, avec un dais en argent orné de franges et de pampilles serties de perles ; et un matelas haut comme une colline reposait dessus, fait de doux duvet de cygne. Ce nouveau et merveilleux prodige remplissait le marchand d’une admiration encore plus grande. Mais il s’allongea sur le lit élevé et tira le dais sur lui, le trouvant aussi doux et fin que de la soie. Il faisait sombre dans la chambre, comme au crépuscule, et la musique semblait s’éloigner au loin. Et il pensa : « Si seulement je pouvais voir mes filles, même dans mes rêves ! » Et à ce moment précis, il s’endormit.
Lorsque le marchand se réveilla, le soleil était déjà haut au-dessus du plus grand arbre, et il ne se souvenait d’abord pas où il se trouvait. Toute la nuit, il avait rêvé de ses filles, si bonnes, si gentilles et si charmantes ; et il vit dans son rêve que ses deux filles aînées, l’ainée et la deuxième-née, étaient joyeuses et gaies, tandis que seule sa préférée, la plus jeune, était triste. Il vit que ses filles aînées avaient de riches prétendants qu’elles devaient épouser même sans la bénédiction de leur père. Mais la plus jeune, la plus belle et la plus chère, ne voulait entendre parler de prétendants tant que son cher père ne serait pas rentré à la maison. Ainsi son cœur fut rempli à la fois de joie et de peine.
Lorsqu’il se leva de son lit élevé, il trouva des vêtements prêts pour lui, et une fontaine d’eau jaillissait dans un bassin de cristal. Il se lava et s’habilla et ne s’émerveilla plus à chaque nouveau prodige : thé et café étaient posés sur une table à côté d’un plateau de douceurs. Ayant dit sa grâce, il mangea à satiété, puis repartit explorer le palais, pour admirer sa beauté sous le soleil doré ; et tout lui sembla plus charmant que la veille. À travers les fenêtres ouvertes, il pouvait voir des jardins merveilleux, pleins de fruits et de fleurs d’une beauté indicible. Il brûlait de marcher dans ces jardins.
Quitter le palais par un autre escalier, celui-ci en marbre vert et malachite cuivrée avec des rampes dorées, il descendit directement dans les jardins verdoyants. Et là, il marchait et admirait les arbres couverts de fruits mûrs et rouges, comme s’ils demandaient à être mangés, si tentants que sa bouche en salivait. Et de belles fleurs s’épanouissaient, pleines, parfumées et éclatantes de toutes les couleurs. D’étranges oiseaux voltigeaient, tels de l’or et de l’argent posés sur du velours vert et cramoisi, chantant une musique céleste. Des fontaines d’eau jaillissaient si haut qu’un homme devait lever la tête pour en voir le sommet, et des sources claires couraient en murmurant dans des canaux de cristal.
Le marchand honnête marchait avec admiration, ses yeux courant çà et là pour absorber toutes ces merveilles — et il ne savait où regarder ni quoi écouter. S’il erra longtemps ainsi, je ne puis le dire ; il est plus rapide de raconter l’histoire que d’accomplir l’action. Mais, tout à coup, il aperçut sur un tertre herbeux une fleur d’un rouge écarlate ; sa beauté dépassait ce que les mots peuvent dire ou qu’un stylo peut représenter. Le cœur du marchand honnête manqua un battement ; il s’approcha de la fleur, et il sentit son parfum emplir l’air de tout le jardin, tel un ruisseau parfumé. Et ses mains et ses jambes tremblaient alors qu’il s’écria joyeusement : « Voilà la Petite Fleur Écarlate dont la beauté surpasse tout au monde, que ma bien-aimée fille cadette m’avait demandé de rapporter ! »
Sur ces mots, il s’approcha et cueillit la Petite Fleur Écarlate. À cet instant même, sans nuage noir d’avertissement, la foudre éclata et le tonnerre gronda jusqu’à ce que la terre tremble sous ses pieds. Et apparut devant le marchand, comme surgissant du sol, une créature qui n’était ni bête ni homme, un monstre couvert de poils et terrible à contempler. Et le monstre rugit d’une voix sauvage,
« Qu’as tu fait ? Comment oses tu cueillir ma fleur préférée, la fleur sacrée de mon jardin ? Je l’ai soignée et chérie plus que la prunelle de mes yeux, et il me plaisait chaque jour de la contempler. Or, tu as ôté tout le plaisir de ma vie. Je suis le seigneur de ce palais et de ce jardin ; je t’ai accueilli comme un invité, cher et honoré ; je t’ai donné nourriture, boisson et repos. Est-ce ainsi que tu rétribues ma bonté ? Apprends donc ton amère destinée : pour ton crime tu mourras avant l’heure ! »
Et un grand chœur de voix sauvages reprit le cri : « Pour ton crime tu mourras avant l’heure ! » Les dents du marchand honnête claquèrent de frayeur. Il regarda autour de lui et vit de tous côtés, sous chaque buisson et chaque arbre, depuis l’eau et la terre, une foule d’esprits malfaisants, tous monstres hideux, ramper vers lui. Tombant à genoux devant le grand et terrible monstre, il cria d’une voix pitoyable :
« Cher Seigneur et Maître, Honnête Sir, Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs — je ne sais comment t’appeler, je ne puis le dire. Ne détruis pas mon âme chrétienne pour mon audace innocente ; ne me fais pas couper et tuer ; mais laisse moi plaider avec toi. J’ai trois filles, trois jeunes filles belles, bonnes et gentilles ; et j’avais promis de leur apporter à chacune un cadeau — pour l’aînée une couronne sertie de joyaux, pour la seconde un miroir de cristal, et pour la plus jeune la Petite Fleur Écarlate dont la beauté surpasse tout au monde. J’ai trouvé les cadeaux pour mes filles aînées, mais non pour ma cadette, peu importe où j’ai cherché. Puis je l’ai vue dans ton jardin, la Petite Fleur Écarlate dont la beauté surpasse tout au monde, et j’ai pensé qu’un seigneur si riche, si glorieux et puissant, ne m’en voudrait pas de prendre la Petite Fleur Écarlate que ma chère fille cadette m’avait demandée. Je me repens de mon crime devant Ta Majesté. Pardonne moi, j’ai été sot et insensé, laisse moi retourner libre auprès de mes chères filles et permets moi d’apporter la Petite Fleur Écarlate en cadeau pour ma bien-aimée cadette. Je te paierai en pièces d’or, quel que soit le prix que tu exigeras. »
Un grand éclat de rire retentit dans la forêt, comme le tonnerre roulant dans les cieux, et la Bête de la Forêt, cet Habitante des Profondeurs, s’adressa ainsi au marchand :
« Je n’ai pas besoin de ton or ; je n’ai pas de place pour stocker le mien. Ne demande pas de clémence : mes fidèles serviteurs te déchireront en morceaux. Il n’y a qu’une seule issue. Je t’enverrai chez toi sain et sauf, te récompenserai d’un trésor indicible, et t’accorderai la Petite Fleur Écarlate, si tu me donnes ta parole en tant que marchand honnête et un gage de ta main que tu enverras à ma place l’une de tes filles. Elle ne subira aucun mal, elle vivra ici dans l’honneur et la liberté, comme toi dans mon palais. Je suis seul ici et désire avoir une compagne. »
Alors le marchand se jeta sur la terre humide, versant des larmes d’angoisse. En contemplant la Bête de la Forêt, cet Habitante des Profondeurs, et en pensant à ses filles bonnes et gentilles, il cria encore plus fort ; car la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, était en effet extrêmement terrifiante. Pendant longtemps, le marchand honnête resta à battre le sol et à verser des larmes ; mais bientôt il parla d’une voix pitoyable :
« Honnête Sir, Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs ! Mais si mes filles ne viennent pas de leur plein gré ? Dois-je les lier mains et pieds et les envoyer de force ? Et par quel chemin doivent-elles venir jusqu’à toi ? Il m’a fallu deux ans pour trouver mon chemin ici — par quels lieux, par quels sentiers, je l’ignore. »
La Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, répondit :
« Je ne veux aucune captive ici ; que ta fille vienne par amour pour toi, de son plein gré et de son propre désir. Et si tes filles ne viennent pas de leur plein gré, alors tu devras venir toi-même et je te ferai subir une mort cruelle. Comment venir ici ne te concerne pas ; je te donnerai cet anneau de mon doigt : quiconque le mettra au petit doigt de sa main droite sera où il voudra en un clin d’œil. Je t’accorde de retourner chez toi pour trois jours et trois nuits. »
Le marchand réfléchit longuement et finit par prendre sa décision : « Il vaut mieux pour moi de revoir mes filles, de leur donner la bénédiction d’un père et, si elles ne sont pas disposées à me sauver de la mort, alors je dois me préparer à rencontrer la mort en chrétien et retourner auprès de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. » Il exprima ses pensées à voix haute, car il n’y avait aucune duplicité dans son cœur. Pourtant, la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, savait ce qu’il pensait, vit qu’il était un homme honnête et, sans prendre de gage écrit, retira l’anneau d’or de son doigt et le remit au marchand. À peine le marchand eut-il eu le temps de le glisser sur le petit doigt de sa main droite qu’il se retrouva aux portes de sa propre cour spacieuse ; et à ce même instant arrivèrent ses caravanes richement chargées et ses fidèles serviteurs apportant trésor et marchandises d’une valeur triple de ce qu’il avait apporté.
Un grand émoi se produisit dans la maison, ses filles sautèrent de leurs cadres à broder où elles avaient travaillé sur de larges pièces de tissu de soie avec fil d’or et d’argent, et elles se précipitèrent pour étreindre leur père, le serrer et l’embrasser ; et les deux aînées étaient plus affectueuses que la cadette. Bientôt, elles virent que quelque chose n’allait pas, qu’un chagrin secret pesait sur le cœur de leur père. Ses filles aînées demandèrent anxieusement s’il avait perdu sa grande fortune ; mais la plus jeune ne pensa pas à sa fortune et dit : « Ta fortune m’importe peu ; les richesses peuvent se retrouver. Révèle-moi donc ton chagrin profond. »
Et le marchand répondit à ses chères filles, bonnes et gentilles :
« Je n’ai pas perdu ma grande fortune, mais l’ai multipliée trois ou quatre fois ; un autre chagrin m’accable. Je vous le raconterai demain, car aujourd’hui faisons la fête. »
Il ordonna que ses malles de voyage cerclées de fer soient apportées : pour sa fille aînée, il sortit la couronne d’or — faite de l’or d’Arabie, que ni le feu ne peut fondre ni l’eau rouiller — sertie de pierres précieuses ; pour la seconde, il sortit le miroir de cristal d’Orient ; et pour sa plus jeune fille, il sortit le cadeau de la Petite Fleur Écarlate dans un vase d’or. Les filles aînées étaient hors d’elles de joie et emportèrent leurs cadeaux dans leurs chambres hautes pour les essayer à leur guise.
Mais la plus jeune fille trembla violemment en voyant la Petite Fleur Écarlate et se mit à pleurer, comme si son cœur allait se briser. Alors son père lui dit : « Que se passe-t-il, ma chère et tendre fille ? Pourquoi ne prends-tu pas la fleur que tu désirais tant ? Il n’en est pas de plus belle dans tout le vaste monde. »
La plus jeune fille prit la Petite Fleur Écarlate, apparemment à contrecœur, embrassa les mains de son père et versa de brûlantes larmes de chagrin. Peu après, les filles aînées arrivèrent en hâte, encore ravies d’avoir essayé les cadeaux de leur père. Alors chacun prit place à de grandes tables en chêne, couvertes de nappes blanches brodées, chargées de délicieuses friandises et de hydromels ; et tous se mirent à manger et boire, se rafraîchissant et consolant leur père par des paroles apaisantes.
Vers le soir, les invités commencèrent à arriver et la maison du marchand fut bientôt remplie de bons amis, de proches et d’amateurs de réjouissances. Jusqu’à minuit, la compagnie resta à discuter, et jamais le marchand honnête n’avait vu une soirée de festin aussi grandiose dans sa maison ; et lui, comme tous les convives, s’émerveillait de la provenance de toutes ces merveilles — les plats d’or et d’argent et les mets fantastiques que sa maison n’avait jamais connus auparavant.
Au matin, le marchand convoqua sa fille aînée, lui raconta toutes ses aventures, du début à la fin, et lui demanda si elle voulait le sauver d’une mort terrible en allant vivre avec la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. Mais la fille aînée refusa catégoriquement, disant : « Qu’il en soit de la fille qui désirait la Petite Fleur Écarlate — qu’elle aille et sauve son père. »
Alors le marchand honnête convoqua sa seconde fille, lui raconta tout ce qui lui était arrivé, du début à la fin, et lui demanda si elle voulait le sauver d’une mort terrible en allant vivre avec la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. Mais la seconde fille refusa catégoriquement, disant : « Qu’il en soit de la fille qui désirait la Petite Fleur Écarlate — qu’elle aille et sauve son père. »
Puis le marchand honnête convoqua sa plus jeune fille et commença à lui raconter son histoire, du début à la fin ; mais avant même qu’il ait pu finir, la bien-aimée cadette se jeta à genoux devant lui et dit : « Donne-moi ta bénédiction, Sire, mon cher père. J’irai auprès de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, et vivrai avec lui. C’est pour moi que tu as rapporté la Petite Fleur Écarlate et il est de mon devoir de te sauver. »
Les larmes remplirent les yeux du marchand honnête tandis qu’il embrassait sa bien-aimée cadette, et il lui dit ces mots : « Ô ma chère, bonne et gentille fille, la plus jeune et la plus tendre, qu’une bénédiction paternelle soit sur toi pour avoir sauvé ton père d’une mort cruelle et pour être allée de ton plein gré vivre auprès de l’imposante Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. Tu vivras dans son palais, dans un grand éclat et dans le confort ; mais où se trouve ce palais, personne ne le sait et personne ne peut le dire, car aucun chemin ne mène jusqu’à lui, ni à cheval ni à pied — pas même pour la bête bondissante ou l’oiseau rapide. Nous n’entendrons aucune nouvelle de toi, ni toi de nous. Je ne sais comment je vivrai mes jours d’angoisse, sans jamais voir ton doux visage ni entendre tes tendres paroles… Je me sépare de toi pour toujours, comme si je t’ensevelissais vivante dans la terre. »
Et la bien-aimée cadette répondit à son père : « Ne pleure pas, ne t’afflige pas, Sire, mon cher père. Je vivrai dans la richesse et l’aisance ; je ne crains pas la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, et je le servirai fidèlement et loyalement, accomplissant chacun de ses souhaits de maître ; et je prie pour qu’il ait pitié de moi. Ne me pleure pas comme morte alors que je vis — un jour, si Dieu le veut, je reviendrai vers toi. »
Le marchand honnête ne put se consoler de ses paroles ; il pleura et sanglota comme si son cœur allait se briser. Les sœurs aînées accoururent, leurs lamentations emplissant toute la maison : elles étaient si attristées, si vous voulez, pour leur chère sœur cadette. Cependant, la plus jeune ne montra aucun signe de chagrin, ne pleura ni ne soupira, mais se prépara pour son long et incertain voyage ; et elle prit avec elle la Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or.
Trois jours et trois nuits passèrent rapidement et le moment vint pour le marchand de se séparer de sa bien-aimée cadette. Il l’embrassa et la serra dans ses bras, la baignait de larmes brûlantes et prononça sa bénédiction paternelle sur elle. Puis, prenant d’un coffret cerclé de fer l’anneau de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, il le plaça sur le petit doigt de la main droite de sa chère fille — et elle disparut en un instant avec tous ses effets.
Elle se retrouva dans le palais de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, dans une haute chambre de pierre ; elle était couchée sur un lit d’or sculpté aux pieds de cristal ; sous elle un matelas de duvet de cygne, et au-dessus d’elle un couvre-lit en brocart d’or. C’était comme si elle y avait vécu toute sa vie, s’y était allongée pour dormir et s’était réveillée. Une douce musique jouait, comme elle n’en avait jamais entendu auparavant.
Elle se leva du lit de duvet et vit tous ses effets ainsi que la Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or, disposés dans la chambre sur des tables de malachite de cuivre vert. La chambre était richement meublée avec beaucoup de luxe et toutes sortes de merveilles : chaises pour s’asseoir, divans pour s’allonger, vêtements à porter et miroirs pour se voir. Un mur était en miroir, un autre en or, un troisième en argent et le quatrième en ivoire d’éléphant et de mammouth, incrusté de pierres précieuses. « Ceci doit être ma chambre à coucher », pensa-t-elle.
Souhaitant explorer tout le palais, elle sortit pour examiner toutes les chambres hautes ; et elle marcha longtemps, s’émerveillant de toutes les merveilles qu’elle voyait. Chaque chambre était plus belle que la précédente, et toutes plus magnifiques que ce que le marchand honnête, son cher père, avait décrit.
Puis, prenant la chère Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or, elle sortit dans les jardins verdoyants, où les oiseaux chantaient des airs célestes, et où les arbres, buissons et fleurs inclinaient leur tête comme pour la saluer ; les fontaines jaillissaient plus haut et les sources claires murmuraient plus fort à son approche.
Et elle arriva au tertre herbeux où le marchand honnête avait cueilli la Petite Fleur Écarlate, plus beau que tout au monde. Elle prit la Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or, désirant la replanter à sa place d’origine ; mais elle s’échappa de sa main et se rattacha à sa tige d’origine, fleurissant plus resplendissante qu’auparavant. Elle fut très étonnée de ce miracle des miracles, merveille des merveilles, mais se réjouit pour sa Petite Fleur Écarlate qu’elle chérissait tant.
Alors, elle retourna dans ses appartements du palais et, dans l’une d’elles, trouva une table dressée pour elle. Et elle pensa : « Il semble que la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, n’est pas en colère, mais sera pour moi un maître bienveillant. » À peine cette pensée entra-t-elle dans son esprit que des mots de feu apparurent sur le mur de marbre blanc…
« Je ne suis pas ton maître, mais ton humble esclave. Tu es la maîtresse, et je m’acquitterai volontiers de chacun de tes souhaits, de chacun de tes ordres. »
Elle lut ces mots de feu, et ils disparurent instantanément du mur de marbre blanc, comme s’ils n’avaient jamais été. Alors il lui vint à l’esprit d’écrire une lettre à son père pour lui donner de ses nouvelles. À peine y eut-elle pensé qu’elle vit devant elle un stylo d’or, de l’encre et du papier.
Et elle écrivit cette lettre à son cher père et à ses bien-aimées sœurs :
« Ne pleurez pas pour moi, ni ne vous affligez, car je vis comme une princesse dans le palais de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs ; je ne la vois ni ne l’entends, mais il m’écrit par des mots de feu sur un mur de marbre blanc ; et il connaît chacune de mes pensées et exauce instantanément tous mes souhaits. Il m’appelle maîtresse et ne veut pas que je l’appelle mon seigneur. »
À peine eut-elle écrit la lettre et scellé le cachet que celle-ci disparut de ses mains et de sa vue, comme si elle n’avait jamais existé. La musique commença à jouer encore plus agréablement qu’auparavant, tandis que des friandises et des hydromels apparaissaient sur la table dans des récipients d’or poli. Bien qu’elle n’eût jamais dîné seule de sa vie, elle s’assit joyeusement à la table, mangea et but, se rafraîchissant et profitant de la douce musique.
Après le repas, rassasiée, elle s’allongea pour se reposer ; et la musique s’adoucit afin de ne pas troubler son sommeil. Lorsqu’elle se réveilla, le cœur léger, prête à se promener à nouveau dans les jardins, elle se rendit compte qu’avant le dîner elle n’avait pu en voir que la moitié ni contempler toutes les merveilles qu’ils contenaient. Tous les arbres, buissons et fleurs se penchaient devant elle, et les fruits mûrs — poires, pêches et pommes juteuses — la tentaient de les goûter.
Après avoir marché quelque temps, jusqu’à la tombée du jour, elle retourna dans ses appartements élevés et y vit une table dressée de toutes sortes de friandises et d’hydromels, tous exquis. Après le souper, elle retourna dans la chambre de marbre blanc où elle avait lu les mots de feu sur le mur ; et de nouveau elle vit des mots s’inscrire sur le même mur : « Ma maîtresse est-elle satisfaite de ses jardins et chambres, de l’hospitalité et des attentions ? »
Et la jeune et charmante fille du marchand répondit d’une voix joyeuse : « Ne m’appelle pas maîtresse, sois pour toujours mon bon maître, aimable et généreux. Je n’oserai jamais désobéir à ta volonté ; et je te remercie pour toute ton hospitalité. Nulle part dans le vaste monde il n’existe de chambres si magnifiques et de jardins si verdoyants. Pourquoi ne serais-je pas satisfaite ? Jamais je n’ai vu de telles merveilles ; je ne peux encore croire que tout cela soit vrai. Mais il y a une chose : j’ai peur de dormir seule ; nulle part dans tes hautes chambres il n’y a d’âme vivante hormis moi. »
Et ces mots de feu apparurent sur le mur : « N’aie crainte, ma charmante maîtresse. Tu ne dormiras pas seule ; ta servante fidèle et loyale t’attend maintenant. De nombreuses âmes humaines résident dans ces chambres, mais tu ne les vois ni n’entends ; elles veillent toutes sur toi, comme moi, jour et nuit : nous ne laisserons pas le vent te souffler dessus ni une poussière se déposer sur toi. »
Alors la jeune et charmante fille du marchand se rendit dans sa chambre à coucher et y trouva sa servante fidèle et loyale, debout près du lit ; la fille était à moitié morte de peur, mais se réjouit de voir sa maîtresse, embrassa ses mains d’un blanc de lys et serra ses délicats pieds dans ses bras. Sa maîtresse, elle aussi, fut heureuse de la voir et commença à l’interroger sur son cher père, ses sœurs aînées et sur les autres servantes et valets.
Puis elle-même commença à raconter ses propres aventures — si bien que les deux ne dormirent pas avant les premiers rayons de l’aube. Ainsi la charmante fille du marchand vint à vivre et prospérer dans sa nouvelle demeure. Chaque jour, de nouvelles robes somptueuses étaient disposées pour elle, des parures si précieuses que les mots ne peuvent décrire et qu’aucune plume ne peut représenter. Chaque jour apportait de nouveaux et variés divertissements : promenades à travers les sombres forêts en carrosses sans chevaux ni harnais, toujours au son de douce musique, les arbres s’écartant et lui offrant une large route lisse.
Elle se mit à des travaux de jeune fille : broder de larges pièces de tissu en or et en argent, fabriquer des franges serties de perles fines ; elle commença à envoyer des cadeaux à son cher père, mais elle offrit la pièce la plus précieuse à son généreux protecteur, à cette même Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs.
Et au fil des jours, elle se rendait plus fréquemment dans la salle de marbre blanc pour adresser des paroles de gratitude à son généreux protecteur, et lire ses réponses et salutations gravées en mots de feu sur le mur.
Ainsi le temps passa — il est plus facile de raconter l’histoire que de faire les actions — et la charmante fille du marchand s’habituait à sa nouvelle vie et demeure. Rien ne la surprenait ni ne l’effrayait plus. Elle était servie par des assistants invisibles qui s’occupaient de tous ses besoins, la conduisaient en carrosses sans chevaux, jouaient de la musique pour elle et exécutaient chacun de ses ordres.
Elle s’attacha chaque jour davantage à son maître gracieux ; elle voyait qu’il l’aimait plus que lui-même et qu’il ne l’avait pas appelée maîtresse en vain ; et elle désirait entendre sa voix, converser avec lui sans entrer dans la chambre de marbre blanc, sans lire les mots de feu. Elle commença à supplier et prier, mais la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, ne consentit pas immédiatement à ses supplications ; car il craignait que sa voix ne l’effraie.
Mais elle continua de supplier son généreux protecteur, et il ne put lui refuser plus longtemps. Enfin, il écrivit en mots de feu pour la dernière fois sur le mur de marbre blanc : « Viens aujourd’hui dans le jardin, assieds-toi dans ton arbour préféré, entrelacé de feuilles, branches et fleurs, et dis ainsi : “Parle avec moi, mon fidèle esclave”. »
À peine un instant s’était écoulé que la charmante fille du marchand courut dans les jardins, entra dans son arbour favori entrelacé de feuilles, branches et fleurs, et s’assit sur le banc recouvert de brocart. Hors d’haleine, le cœur battant follement comme celui d’un oiseau pris au piège, elle prononça ces mots : « N’aie crainte, mon bon et gracieux maître, de m’effrayer par ta voix. Après toutes tes bontés, je ne craindrais pas le rugissement d’une bête sauvage. N’aie pas peur, parle avec moi. »
Elle entendit un soupir derrière l’arbour, et une voix terrible se fit entendre, sauvage et grondante, rauque et dure, bien que parlant encore bas. La charmante fille du marchand sursauta d’abord au son de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs ; mais elle maîtrisa sa peur et ne montra pas qu’elle était effrayée.
Bientôt, elle commença à écouter ses paroles aimables et accueillantes, ses discours sages et prudents, et son cœur s’allégea. Dès lors, ils conversèrent presque toute la journée, se promenant dans les jardins verdoyants, parcourant les sombres forêts ou reposant dans les hautes chambres du palais.
La charmante fille du marchand n’avait qu’à demander : « Es-tu là, mon bon et gracieux maître ? » Et la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, répondait : « Je suis là, ma belle maîtresse, ton fidèle esclave, ton ami éternel. »
Sa voix sauvage et terrible ne l’effrayait plus, et ils avaient des conversations tendres sans fin. Le temps passa, qu’il fût rapide ou lent, je ne sais : il est plus facile de raconter l’histoire que de faire les actions.
Mais il ne fallut pas longtemps avant que la charmante fille du marchand ne désirât voir la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, de ses propres yeux. Elle commença à le supplier instamment. Pendant longtemps, il ne consentit pas, craignant de l’effrayer — car il était vraiment une vue terrible, plus hideuse que les mots ne sauraient dire ni la plume décrire. Les créatures sauvages, ainsi que les humains, tremblaient à la seule vue de lui et se cachaient à son approche.
Et la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, lui parla ainsi :
« Ne me supplie pas, ma belle maîtresse, si agréable à contempler, de te montrer mon affreux visage et mon corps difforme. À ma voix tu es maintenant habituée ; nous vivons ensemble en paix et en accord, et nous sommes à peine jamais séparés ; et tu m’aimes pour mon amour immense envers toi. Pourtant, si tu me voyais tel que je suis, hideux et horrible, tu me haïrais, pauvre que je suis, et me chasserais de ta vue ; et je mourrais de chagrin, séparé de toi. »
Mais la belle et jeune fille du marchand ne voulut point écouter ses paroles et le supplia avec plus d’ardeur encore, jurant qu’aucun monstre terrible au monde ne l’effraierait et qu’elle ne cesserait jamais d’aimer son bon et cher maître. Et elle lui dit :
« Si tu es vieux, sois pour moi un grand-père ; si tu es d’âge mûr, sois mon oncle ; si tu es jeune, sois comme mon frère ; et tant que je vivrai, sois l’ami de mon cœur. »
Longtemps, très longtemps, la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, résista à ses prières, mais il ne put supporter ses supplications ni les larmes de la belle jeune fille, et enfin il dit :
« Je ne puis aller contre ta volonté puisque je t’aime plus que moi-même ; j’exaucerai ton souhait bien que je sache que je détruis ainsi mon bonheur et que je mourrai avant mon heure. Viens au jardin au crépuscule gris, lorsque le soleil se couchera derrière la forêt, et dis :
“Montre-toi à moi, fidèle ami !”
Et je te montrerai mon visage hideux et mon corps difforme. Et si tu ne peux plus demeurer ici avec moi, je ne voudrai pas te retenir contre ta volonté dans un tourment éternel ; tu trouveras mon anneau d’or sous l’oreiller de ta chambre. Mets-le à l’auriculaire de ta main droite et tu te retrouveras dans la maison de ton cher père ; et jamais plus tu n’entendras parler de moi. »
Sans crainte ni frayeur, la belle et jeune fille du marchand demeura ferme dans sa résolution. Aussitôt, sans perdre un instant, elle alla au jardin pour attendre l’heure fixée ; et lorsque le crépuscule gris vint et que le soleil s’enfonça derrière la forêt, elle cria :
« Montre-toi à moi, mon fidèle ami ! »
Et au loin, la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, se montra à elle ; il ne fit que traverser le sentier et disparut rapidement dans les fourrés épais. Mais lorsque la belle jeune fille du marchand l’aperçut, elle agita ses mains blanches comme des lis, poussa un cri d’angoisse et s’évanouit sur le chemin. Car terrible était la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs : ses bras étaient tordus, il avait des griffes de fauve, les jambes d’un cheval, et de grandes bosses de chameau devant et derrière ; il était couvert de poils de la tête aux pieds, des défenses de sanglier sortaient de sa bouche, son nez était recourbé comme le bec d’un aigle et ses yeux étaient ceux d’un hibou.
Après être demeurée longtemps sans connaissance, la belle jeune fille du marchand revint enfin à elle et entendit quelqu’un près d’elle pleurer amèrement et sangloter d’une voix pitoyable :
« Tu m’as tué, ma bien-aimée belle jeune fille : jamais plus je ne verrai ton visage gracieux ; jamais plus tu ne souffriras même ma voix ; ainsi je dois mourir d’une mort prématurée. »
Alors elle eut pitié et honte, domina sa grande peur et son cœur timide de jeune fille, et parla d’une voix ferme :
« Non, ne crains rien, mon bon et gracieux maître ; jamais plus je n’aurai peur de ton aspect redoutable, je ne me séparerai pas de toi et je n’oublierai pas ta bonté ; montre-toi maintenant à moi comme auparavant ; ce n’est que parce que c’était la première fois que j’ai eu peur. »
La Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, se montra à elle dans sa forme terrible, hideuse et difforme ; mais il n’osa pas s’approcher, quelque appel qu’elle lui adressât. Ils marchèrent ensemble jusqu’à la nuit et parlèrent comme auparavant avec amour et sagesse ; et la belle jeune fille du marchand ne ressentit plus aucune peur. Le lendemain, elle vit la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, à la claire lumière du jour et, bien qu’au premier moment elle eût été saisie d’effroi en le voyant, elle n’en laissa rien paraître et bientôt sa crainte disparut. Désormais ils s’entretenaient plus que jamais : tout le jour ils restaient ensemble ; au dîner et au souper ils mangeaient des douceurs à satiété et se rafraîchissaient d’hydromel ; puis ils erraient dans les jardins verdoyants et parcouraient les sombres forêts dans des voitures sans chevaux.
Et beaucoup de temps passa : le conte est plus vite dit que l’œuvre accomplie. Mais une nuit, dans son sommeil, la belle jeune fille du marchand rêva que son père était étendu malade ; et une douleur inconsolable s’abattit sur elle. Lorsque la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, la vit dans le chagrin et les larmes, lui aussi fut profondément affligé et lui demanda la cause de son chagrin et de ses pleurs. Elle lui raconta son triste songe et le supplia de lui permettre de rendre visite à son cher père et à ses sœurs bien-aimées. Et la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, prononça ces paroles :
« Qu’as-tu besoin de ma permission ? Tu as mon anneau d’or : mets-le à l’auriculaire de ta main droite et tu te trouveras aussitôt dans la maison de ton cher père. Demeure auprès de lui autant que tu le voudras, mais je te le dis : si tu ne reviens pas au terme de trois jours et trois nuits, tu ne me trouveras plus sur cette terre ; je mourrai à cet instant même, car je t’aime plus que moi-même et je ne puis vivre sans toi. »
Elle se mit à le rassurer par des paroles solennelles et des serments qu’elle reviendrait dans son palais élevé une heure avant l’expiration des trois jours et des trois nuits. Prenant congé de son maître bon et gracieux, elle mit l’anneau d’or à l’auriculaire de sa main droite et se trouva dans la vaste cour du marchand, son cher père. Elle monta sur le haut perron de sa maison de pierre, et tous les serviteurs accoururent à sa rencontre avec de grands cris de joie ; ses sœurs bien-aimées coururent l’embrasser et, en la voyant, furent émerveillées de sa beauté virginale et de ses vêtements royaux. Prenant ses mains blanches comme des lis, elles la conduisirent auprès de son cher père ; son père était étendu malade, malade et affligé, car il avait langui pour elle nuit et jour en versant des larmes amères. Et il pouvait à peine croire à son bonheur lorsqu’il vit sa plus jeune fille bien-aimée, si bonne, si douce et si belle ; et il s’émerveilla de sa beauté virginale et de ses habits royaux.
Longtemps ils s’embrassèrent et se consolèrent par de tendres paroles. Puis elle raconta à son cher père et à ses sœurs aînées toute sa vie auprès de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, sans rien taire. Et le marchand se réjouit de sa vie riche et royale et s’étonna qu’elle se fût accoutumée à la vue de son terrible maître et qu’elle n’eût pas peur de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs ; lui-même tremblait au seul souvenir de son aspect. Mais les sœurs aînées l’enviaient en entendant parler des innombrables richesses de leur cadette et du pouvoir royal qu’elle avait sur son maître comme s’il eût été son esclave.
Ce jour passa comme une seule heure, et le second comme une minute ; et le troisième jour les sœurs aînées se mirent à persuader leur cadette de ne pas retourner auprès de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs.
« Qu’il périsse comme il le mérite… » disaient-elles.
Mais leur chère invitée, la plus jeune sœur, se mit en colère et leur dit :
« Si je rends à mon bon et gracieux maître une mort cruelle pour toute sa bonté et son amour ardent et sans bornes, alors je ne serai pas digne de vivre en ce monde et je devrai être livrée aux bêtes sauvages pour qu’elles me déchirent. »
Son père, le marchand honnête, la loua pour ces nobles paroles, et il fut décidé que sa fille bien-aimée, la plus jeune, bonne et douce, retournerait exactement une heure avant le terme fixé auprès de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs. Mais les sœurs, pleines de ressentiment, conçurent un plan rusé et cruel : elles retardèrent d’une heure toutes les horloges de la maison, sans que le marchand ni ses fidèles serviteurs s’en aperçussent.
Et lorsque la véritable heure arriva, la belle jeune fille du marchand sentit une douleur et une angoisse comme si quelque chose la pressait ; elle regardait sans cesse les horloges de son père, les anglaises et les allemandes — mais elles indiquaient qu’il était trop tôt pour partir. Pendant ce temps, ses sœurs la retenaient par mille questions. Enfin son cœur n’y tint plus ; la belle jeune fille du marchand, la préférée de son père, prit congé du marchand honnête, reçut sa bénédiction, dit adieu à ses sœurs, aux fidèles serviteurs et aux gens de la maison. Une minute avant l’heure fixée, elle mit l’anneau d’or à l’auriculaire de sa main droite et se trouva dans le palais de pierre blanche, dans les hautes salles de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs. Elle s’étonna de ne pas le voir venir à sa rencontre et cria d’une voix forte :
« Où es-tu, mon gracieux seigneur, mon fidèle ami ? Pourquoi ne viens-tu pas à ma rencontre ? Je suis revenue une heure et une minute avant le temps fixé. »
Aucune réponse ne vint ; un silence de mort régnait. Dans les jardins verdoyants, les oiseaux ne chantaient plus, les fontaines ne jaillissaient plus, les sources claires ne murmuraient plus et nulle douce musique ne résonnait dans les hautes salles. La belle jeune fille fut saisie d’un pressentiment, un frisson passa dans son cœur ; elle courut à travers les salles et les jardins, appelant son maître bien-aimé d’une voix désespérée — mais nulle réponse ne se fit entendre. Alors elle courut au tertre gazonné où fleurissait sa chère Petite Fleur écarlate ; et elle vit la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, couchée sur le tertre, serrant la Petite Fleur écarlate dans ses pattes difformes. Elle crut d’abord qu’il s’était endormi en l’attendant.
Doucement elle voulut l’éveiller, mais il ne l’entendit pas ; elle le secoua plus fortement, saisissant sa patte velue. Alors elle vit que la Bête ne respirait plus, qu’elle était étendue comme morte…
Ses yeux clairs s’obscurcirent, ses jambes fléchirent, elle tomba à genoux, entoura de ses bras blancs comme des lis la tête de son maître gracieux, cette tête hideuse et horrible, et s’écria d’une voix déchirante :
« Lève-toi, réveille-toi, ami de mon cœur, je t’aime comme mon fiancé chéri ! »
À peine eut-elle prononcé ces paroles que l’éclair jaillit de toutes parts, que la terre trembla sous un coup de tonnerre, qu’un trait de pierre frappa le tertre, et la belle jeune fille tomba sans connaissance. Lorsqu’elle revint à elle, elle se trouva dans une haute salle de marbre blanc, assise sur un trône d’or incrusté de pierres précieuses. Un jeune prince d’une beauté incomparable la tenait dans ses bras ; il portait sur la tête une couronne royale et était vêtu d’un tissu d’or. Devant eux se tenaient son père et ses sœurs, et tout autour une suite de courtisans agenouillés, vêtus de brocart d’or et d’argent.
Et le beau jeune prince parla ainsi :
« Tu m’as aimé, beauté sans pareille, pour la bonté de mon cœur et pour mon amour pour toi ; tu m’as aimé sous la forme d’un monstre difforme. Aime-moi maintenant sous ma forme humaine et deviens mon épouse bien-aimée. Une méchante sorcière, irritée contre mon défunt père, grand et puissant roi, m’enleva lorsque j’étais enfant et, par sa magie infernale, me transforma en monstre horrible ; elle jeta sur moi ce sort que je devais vivre ainsi jusqu’à ce qu’une belle jeune fille, quelle que fût sa naissance, m’aimât sous cette forme et voulût devenir mon épouse. Trente années entières j’ai vécu ainsi, monstre et épouvante, et j’attirai dans mon palais enchanté onze belles jeunes filles ; tu fus la douzième. Aucune ne m’aima pour ma bonté ; toi seule m’as aimé tel que j’étais ; ainsi tu seras l’épouse d’un roi glorieux, la reine d’un puissant royaume. »
Tous s’émerveillèrent de ce récit, et les courtisans s’inclinèrent jusqu’à terre. Le marchand honnête donna sa bénédiction à sa plus jeune fille bien-aimée et au jeune prince royal. On félicita les époux ; et l’on célébra aussitôt les noces par un grand festin. Et les jeunes mariés vécurent dans la joie et la prospérité pour toujours.
Moi aussi j’y étais, je bus de l’hydromel,
Mais ma moustache n’en fut point mouillée.
================ vous aurez reconnu une variante de La Belle et la Bête"
En un certain royaume, en un certain pays, vivait un riche marchand, un homme de grands moyens. Il possédait maintesses richesses de toutes sortes : des trésors d'or et d'argent, des perles et des pierres précieuses, des marchandises coûteuses venues de terres lointaines. Et ce marchand avait trois filles, chacune plus belle que les mots ne sauraient le dire, mais la plus jeune était la plus belle de toutes. Il aimait ses filles plus que toute sa fortune — plus que ses perles et ses pierres précieuses, plus que ses trésors d'or et d'argent. Son amour était grand, car sa femme était morte et il n'avait personne d'autre à aimer. Bien qu'il aimât ses filles aînées, il aimait par-dessus tout sa fille cadette, car elle était la plus gentille et la plus aimante envers son père.
Un jour, ce marchand se prépara à naviguer par-delà les mers avec ses marchandises, jusqu'aux confins de la terre. Avant de partir, il dit à ses chères filles : — Ô mes gentilles, mes douces et mes tendres filles, j'emmène mes navires pour commercer dans les terres d'outre-mer. Si je serai longtemps en chemin, je ne saurais le dire, mais je vous enjoins de vivre en vertu et en paix pendant mon absence. Alors, je vous rapporterai quels que soient les présents que vos cœurs désirent. Et je vous donne trois jours pour faire votre choix ; ensuite, vous me direz quels présents vous désirez.
Pendant trois jours et trois nuits elles réfléchirent, puis elles vinrent à leur père et lui parlèrent des présents qu'elles désiraient chacune. La première fille s'inclina profondément devant son père et parla ainsi : — Seigneur, mon cher père bien-aimé, ne me rapporte ni brocart d'or ou d'argent, ni zibeline noire, ni perles merveilleuses. Rapporte-moi, je t'en prie, une couronne d'or sertie de pierres précieuses, telle qu'elle brille comme la pleine lune ou le soleil éclatant, telle qu'elle change l'obscurité de la nuit en la lumière du jour.
L'honnête marchand réfléchit un moment, puis dit : — Qu'il en soit ainsi, ma fille, je te rapporterai une telle couronne. Je connais un homme outre-mer qui peut l'obtenir pour moi. Elle appartient à une princesse étrangère et se trouve cachée dans une chambre de pierre enfouie profondément dans une montagne de pierre, à sept toises sous terre derrière trois portes de fer avec trois serrures allemandes. La tâche n'est pas aisée, mais ma fortune ne connaît point de bornes.
Ensuite, sa seconde fille s'inclina profondément et dit : — Seigneur, mon cher père bien-aimé, je ne veux ni brocart d'or ou d'argent, ni zibeline noire de Sibérie, ni merveilleux collier de perles, ni couronne d'or aux pierres précieuses. Rapporte-moi un miroir de cristal d'Orient, si pur et parfait que je puisse y contempler toute la beauté sous le soleil, tel que lorsque je m'y regarderai, je ne vieillirai jamais, et que ma beauté de jeune fille s'en trouvera accrue.
L'honnête marchand devint pensif ; puis il dit : — Qu'il en soit ainsi, ma fille, je te rapporterai un miroir de cristal tel que tu le décris. Il existe un tel miroir appartenant à la fille du roi de Perse, une jeune princesse dont la beauté, nulle langue ne peut la décrire, nulle plume ne peut la dépeindre, nul esprit ne peut l'imaginer. Le miroir est caché dans une tour de pierre, haute et forte, qui se dresse sur la falaise d'une montagne haute de sept cents toises. Et le miroir est gardé derrière sept portes de fer avec sept serrures allemandes. Trois mille marches mènent à la tour et sur chaque marche se tient un guerrier persan gardant le trésor jour et nuit, chacun brandissant une puissante épée d'acier tranchant. Et les clés de ces portes de fer pendent à une ceinture autour de la taille de la princesse. Mais je connais un homme outre-mer qui peut m'obtenir ce miroir. Cette tâche est plus dure que celle de ta sœur, mais rien n'est au-delà de ma fortune.
Alors la plus jeune fille s'inclina profondément devant son père et parla ainsi : — Seigneur, mon cher père bien-aimé, je ne veux ni brocart d'or ou d'argent, ni zibeline noire de Sibérie, ni merveilleux collier, ni couronne de bijoux, ni miroir de cristal. Rapporte-moi, je t'en prie, la Petite Fleur Écarlate, la plus belle chose au monde entier.
L'honnête marchand réfléchit encore plus fort qu'auparavant. Combien de temps cela lui prit, je ne saurais le dire, mais finalement il prit sa décision. Il embrassa sa chère fille cadette, et parla ainsi : — Eh bien, tu m'as fixé une tâche plus dure que celle de tes sœurs. Quand une personne sait ce qu'elle cherche, elle peut sûrement le trouver ; mais comment peut-on trouver ce que l'on ne connaît point ? Les fleurs rouges ne sont pas dures à trouver, mais comment saurai-je laquelle est la plus belle au monde entier ? Je ferai de mon mieux, mais ne sois pas fâchée si je ne puis te satisfaire.
Renvoyant ses bonnes et gentilles filles dans leurs chambres de jeunes filles, il commença à préparer son voyage vers un royaume lointain par-delà les mers. S'il fut long à se préparer, je ne saurais le dire — le conte est plus vite dit que l'acte n'est accompli — mais finalement il partit pour son voyage.
Il arriva dans les contrées étrangères, commerça dans des royaumes inconnus, vendit ses marchandises pour trois fois leur valeur et en acheta d'autres pour trois fois moins. Il troqua marchandise contre marchandise, et reçut de l'or et de l'argent par-dessus le marché, puis chargea ses navires de pièces d'or et les envoya chez lui.
Il obtint le présent chéri pour sa fille aînée, la couronne d'or sertie de pierres précieuses qui changent l'obscurité de la nuit en la lumière du jour. Et il trouva le présent chéri pour sa seconde fille, le miroir de cristal qui reflète toute la beauté sous le soleil, qui est tel que celle qui s'y regarde ne vieillit jamais, mais devient toujours plus jeune. Pourtant, nulle part il ne put trouver le présent chéri pour sa plus jeune et chère fille, la Petite Fleur Écarlate dont la beauté est plus grande que toute chose au monde entier.
Dans les jardins des tsars, des rois et des sultans, il rencontra de nombreuses fleurs rouges d'une beauté plus grande que les contes ne peuvent dire ou que les mots ne peuvent rapporter. Mais personne ne pouvait l'assurer qu'une fleur particulière était la plus belle au monde. Il n'en était pas sûr lui-même non plus. Alors qu'il poursuivait son chemin avec ses fidèles serviteurs, par-dessus les sables mouvants et à travers les forêts denses, il fut soudainement assailli par des brigands, des infidèles qu'ils étaient, Turcs et Indiens et autres semblables. Face à une telle adversité, l'honnête marchand abandonna ses riches caravanes et ses fidèles serviteurs et s'enfuit dans les forêts sombres.
« Mieux vaut que les bêtes sauvages me déchirent », pensa-t-il, « plutôt que je ne tombe entre les mains de brigands païens et ne passe le reste de mes jours comme leur esclave captif. »
Il erra donc à travers la forêt dense, presque infranchissable ; et plus il allait, plus le chemin devenait facile, car les arbres et les buissons épais semblaient s'écarter pour lui laisser passage. Pourtant, quand il regardait en arrière, il ne pouvait même pas tendre la main ; il regardait à droite, et les broussailles étaient si épaisses qu'un lièvre louchant n'aurait pu passer ; il regardait à gauche, et c'était encore pire. L'honnête marchand était étonné : il ne pouvait comprendre la merveille qui lui arrivait. Il marcha encore et encore le long de la piste battue qui apparaissait sous ses pieds. De l'aube au crépuscule il marcha, sans jamais entendre une bête sauvage rugir, un serpent siffler, une chouette huer ou un oiseau chanter. Un silence de mort régnait tout autour de lui. Et puis la nuit sombre descendit, rendant tout noir tout autour de lui, sauf pour une plaque de lumière sous ses pieds. Il marcha jusqu'à minuit et il commença à voir une sorte de lueur devant lui, et il pensa : « La forêt doit être en feu. Pourquoi vais-je vers une mort certaine ? »
Il essaya de revenir sur ses pas, mais il ne pouvait plus bouger ; tout autour, la forêt se refermait sur lui. La seule issue était devant, le long de la piste battue. « S'il en est ainsi », pensa-t-il, « je resterai là où je suis et la lueur pourra s'en aller, passer son chemin ou même s'éteindre tout à fait. »
Il resta donc immobile et attendit. Mais la lueur semblait venir droit vers lui, éclairant la forêt tout autour. Il réfléchit et réfléchit, et se résigna à avancer : « Un homme ne meurt qu'une fois », se dit-il. Le marchand fit donc le signe de croix et avança. Plus il allait, plus la lumière devenait brillante jusqu'à ce qu'il fît clair comme en plein jour. Pourtant, il n'entendait aucun bruit ni crépitement d'incendie. Enfin, il déboucha dans une large clairière — et là, au centre, une vue fantastique s'offrit à son regard : ni maison ni manoir, mais un magnifique palais, royal ou impérial, brillant de la lumière de l'argent, de l'or et des pierres précieuses. Il flamboyait et scintillait, pourtant il n'y avait aucun feu visible. C'était comme de fixer le soleil éclatant, ses yeux lui faisaient mal à le regarder. Toutes les fenêtres du palais étaient grandes ouvertes et de l'intérieur venait une musique suave, telle que le marchand n'en avait jamais entendu auparavant.
Entrant dans la grande cour par de grands portails ouverts, il suivit un chemin de marbre blanc, passant devant des fontaines, grandes et petites, jaillissant de chaque côté du chemin. Il entra dans le palais par un escalier recouvert de tissu cramoisi et doté de rampes dorées. S'aventurant d'abord dans une salle, puis une deuxième, et une troisième, il n'y trouva personne ; puis il entra dans une cinquième salle, et une dixième, et toujours il n'y avait personne. Pourtant, partout son regard rencontrait des ameublements pour un roi, tels qu'il n'en avait jamais contemplé — de l'or et de l'argent, du cristal d'Orient, de l'ivoire d'éléphant et de mammouth.
L'honnête marchand s'émerveillait de tant de richesses inouïes et s'émerveillait plus encore qu'il n'y eût aucun maître ni serviteur en vue. Pourtant, l'air était rempli de musique. Et alors le marchand se dit à lui-même : « Toute cette parure est fort belle, mais il n'y a rien à manger. »
À peine avait-il parlé qu'une table apparut devant ses yeux, richement parée de vaisselle d'or et d'argent contenant de délicieuses sucreries, des vins étrangers et des hydromels. Il s'assit à la table sans tarder, mangea et but tout son soûl, car il n'avait rien mangé de toute une journée. La nourriture était plus délicieuse que les mots ne peuvent le dire, assez tentante pour qu'un homme en avale sa langue. Après son long voyage à travers la forêt et sur le sable, il était affamé. En finissant son repas, il se leva de table, mais il n'y avait personne à remercier pour l'hospitalité, personne envers qui il pût s'incliner en gratitude. À peine s'était-il levé et avait-il regardé autour de lui que la table et tout ce qui s'y trouvait disparurent, comme si cela n'avait jamais été. Pendant ce temps, la musique jouait toujours sans pause. L'honnête marchand était rempli d'étonnement face à ces merveilles et ces miracles ; et alors qu'il marchait à travers les nobles chambres, il pensa en lui-même : « Comme il serait plaisant de s'allonger et de dormir un peu. »
Et voici ! Devant lui se dressait un lit sculpté en or pur, sur des pieds de cristal, avec un dais en argent orné de franges et de pampilles serties de perles ; et un matelas haut comme une colline reposait dessus, fait de doux duvet de cygne. Ce nouveau et merveilleux prodige remplissait le marchand d’une admiration encore plus grande. Mais il s’allongea sur le lit élevé et tira le dais sur lui, le trouvant aussi doux et fin que de la soie. Il faisait sombre dans la chambre, comme au crépuscule, et la musique semblait s’éloigner au loin. Et il pensa : « Si seulement je pouvais voir mes filles, même dans mes rêves ! » Et à ce moment précis, il s’endormit.
Lorsque le marchand se réveilla, le soleil était déjà haut au-dessus du plus grand arbre, et il ne se souvenait d’abord pas où il se trouvait. Toute la nuit, il avait rêvé de ses filles, si bonnes, si gentilles et si charmantes ; et il vit dans son rêve que ses deux filles aînées, l’ainée et la deuxième-née, étaient joyeuses et gaies, tandis que seule sa préférée, la plus jeune, était triste. Il vit que ses filles aînées avaient de riches prétendants qu’elles devaient épouser même sans la bénédiction de leur père. Mais la plus jeune, la plus belle et la plus chère, ne voulait entendre parler de prétendants tant que son cher père ne serait pas rentré à la maison. Ainsi son cœur fut rempli à la fois de joie et de peine.
Lorsqu’il se leva de son lit élevé, il trouva des vêtements prêts pour lui, et une fontaine d’eau jaillissait dans un bassin de cristal. Il se lava et s’habilla et ne s’émerveilla plus à chaque nouveau prodige : thé et café étaient posés sur une table à côté d’un plateau de douceurs. Ayant dit sa grâce, il mangea à satiété, puis repartit explorer le palais, pour admirer sa beauté sous le soleil doré ; et tout lui sembla plus charmant que la veille. À travers les fenêtres ouvertes, il pouvait voir des jardins merveilleux, pleins de fruits et de fleurs d’une beauté indicible. Il brûlait de marcher dans ces jardins.
Quitter le palais par un autre escalier, celui-ci en marbre vert et malachite cuivrée avec des rampes dorées, il descendit directement dans les jardins verdoyants. Et là, il marchait et admirait les arbres couverts de fruits mûrs et rouges, comme s’ils demandaient à être mangés, si tentants que sa bouche en salivait. Et de belles fleurs s’épanouissaient, pleines, parfumées et éclatantes de toutes les couleurs. D’étranges oiseaux voltigeaient, tels de l’or et de l’argent posés sur du velours vert et cramoisi, chantant une musique céleste. Des fontaines d’eau jaillissaient si haut qu’un homme devait lever la tête pour en voir le sommet, et des sources claires couraient en murmurant dans des canaux de cristal.
Le marchand honnête marchait avec admiration, ses yeux courant çà et là pour absorber toutes ces merveilles — et il ne savait où regarder ni quoi écouter. S’il erra longtemps ainsi, je ne puis le dire ; il est plus rapide de raconter l’histoire que d’accomplir l’action. Mais, tout à coup, il aperçut sur un tertre herbeux une fleur d’un rouge écarlate ; sa beauté dépassait ce que les mots peuvent dire ou qu’un stylo peut représenter. Le cœur du marchand honnête manqua un battement ; il s’approcha de la fleur, et il sentit son parfum emplir l’air de tout le jardin, tel un ruisseau parfumé. Et ses mains et ses jambes tremblaient alors qu’il s’écria joyeusement : « Voilà la Petite Fleur Écarlate dont la beauté surpasse tout au monde, que ma bien-aimée fille cadette m’avait demandé de rapporter ! »
Sur ces mots, il s’approcha et cueillit la Petite Fleur Écarlate. À cet instant même, sans nuage noir d’avertissement, la foudre éclata et le tonnerre gronda jusqu’à ce que la terre tremble sous ses pieds. Et apparut devant le marchand, comme surgissant du sol, une créature qui n’était ni bête ni homme, un monstre couvert de poils et terrible à contempler. Et le monstre rugit d’une voix sauvage,
« Qu’as tu fait ? Comment oses tu cueillir ma fleur préférée, la fleur sacrée de mon jardin ? Je l’ai soignée et chérie plus que la prunelle de mes yeux, et il me plaisait chaque jour de la contempler. Or, tu as ôté tout le plaisir de ma vie. Je suis le seigneur de ce palais et de ce jardin ; je t’ai accueilli comme un invité, cher et honoré ; je t’ai donné nourriture, boisson et repos. Est-ce ainsi que tu rétribues ma bonté ? Apprends donc ton amère destinée : pour ton crime tu mourras avant l’heure ! »
Et un grand chœur de voix sauvages reprit le cri : « Pour ton crime tu mourras avant l’heure ! » Les dents du marchand honnête claquèrent de frayeur. Il regarda autour de lui et vit de tous côtés, sous chaque buisson et chaque arbre, depuis l’eau et la terre, une foule d’esprits malfaisants, tous monstres hideux, ramper vers lui. Tombant à genoux devant le grand et terrible monstre, il cria d’une voix pitoyable :
« Cher Seigneur et Maître, Honnête Sir, Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs — je ne sais comment t’appeler, je ne puis le dire. Ne détruis pas mon âme chrétienne pour mon audace innocente ; ne me fais pas couper et tuer ; mais laisse moi plaider avec toi. J’ai trois filles, trois jeunes filles belles, bonnes et gentilles ; et j’avais promis de leur apporter à chacune un cadeau — pour l’aînée une couronne sertie de joyaux, pour la seconde un miroir de cristal, et pour la plus jeune la Petite Fleur Écarlate dont la beauté surpasse tout au monde. J’ai trouvé les cadeaux pour mes filles aînées, mais non pour ma cadette, peu importe où j’ai cherché. Puis je l’ai vue dans ton jardin, la Petite Fleur Écarlate dont la beauté surpasse tout au monde, et j’ai pensé qu’un seigneur si riche, si glorieux et puissant, ne m’en voudrait pas de prendre la Petite Fleur Écarlate que ma chère fille cadette m’avait demandée. Je me repens de mon crime devant Ta Majesté. Pardonne moi, j’ai été sot et insensé, laisse moi retourner libre auprès de mes chères filles et permets moi d’apporter la Petite Fleur Écarlate en cadeau pour ma bien-aimée cadette. Je te paierai en pièces d’or, quel que soit le prix que tu exigeras. »
Un grand éclat de rire retentit dans la forêt, comme le tonnerre roulant dans les cieux, et la Bête de la Forêt, cet Habitante des Profondeurs, s’adressa ainsi au marchand :
« Je n’ai pas besoin de ton or ; je n’ai pas de place pour stocker le mien. Ne demande pas de clémence : mes fidèles serviteurs te déchireront en morceaux. Il n’y a qu’une seule issue. Je t’enverrai chez toi sain et sauf, te récompenserai d’un trésor indicible, et t’accorderai la Petite Fleur Écarlate, si tu me donnes ta parole en tant que marchand honnête et un gage de ta main que tu enverras à ma place l’une de tes filles. Elle ne subira aucun mal, elle vivra ici dans l’honneur et la liberté, comme toi dans mon palais. Je suis seul ici et désire avoir une compagne. »
Alors le marchand se jeta sur la terre humide, versant des larmes d’angoisse. En contemplant la Bête de la Forêt, cet Habitante des Profondeurs, et en pensant à ses filles bonnes et gentilles, il cria encore plus fort ; car la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, était en effet extrêmement terrifiante. Pendant longtemps, le marchand honnête resta à battre le sol et à verser des larmes ; mais bientôt il parla d’une voix pitoyable :
« Honnête Sir, Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs ! Mais si mes filles ne viennent pas de leur plein gré ? Dois-je les lier mains et pieds et les envoyer de force ? Et par quel chemin doivent-elles venir jusqu’à toi ? Il m’a fallu deux ans pour trouver mon chemin ici — par quels lieux, par quels sentiers, je l’ignore. »
La Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, répondit :
« Je ne veux aucune captive ici ; que ta fille vienne par amour pour toi, de son plein gré et de son propre désir. Et si tes filles ne viennent pas de leur plein gré, alors tu devras venir toi-même et je te ferai subir une mort cruelle. Comment venir ici ne te concerne pas ; je te donnerai cet anneau de mon doigt : quiconque le mettra au petit doigt de sa main droite sera où il voudra en un clin d’œil. Je t’accorde de retourner chez toi pour trois jours et trois nuits. »
Le marchand réfléchit longuement et finit par prendre sa décision : « Il vaut mieux pour moi de revoir mes filles, de leur donner la bénédiction d’un père et, si elles ne sont pas disposées à me sauver de la mort, alors je dois me préparer à rencontrer la mort en chrétien et retourner auprès de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. » Il exprima ses pensées à voix haute, car il n’y avait aucune duplicité dans son cœur. Pourtant, la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, savait ce qu’il pensait, vit qu’il était un homme honnête et, sans prendre de gage écrit, retira l’anneau d’or de son doigt et le remit au marchand. À peine le marchand eut-il eu le temps de le glisser sur le petit doigt de sa main droite qu’il se retrouva aux portes de sa propre cour spacieuse ; et à ce même instant arrivèrent ses caravanes richement chargées et ses fidèles serviteurs apportant trésor et marchandises d’une valeur triple de ce qu’il avait apporté.
Un grand émoi se produisit dans la maison, ses filles sautèrent de leurs cadres à broder où elles avaient travaillé sur de larges pièces de tissu de soie avec fil d’or et d’argent, et elles se précipitèrent pour étreindre leur père, le serrer et l’embrasser ; et les deux aînées étaient plus affectueuses que la cadette. Bientôt, elles virent que quelque chose n’allait pas, qu’un chagrin secret pesait sur le cœur de leur père. Ses filles aînées demandèrent anxieusement s’il avait perdu sa grande fortune ; mais la plus jeune ne pensa pas à sa fortune et dit : « Ta fortune m’importe peu ; les richesses peuvent se retrouver. Révèle-moi donc ton chagrin profond. »
Et le marchand répondit à ses chères filles, bonnes et gentilles :
« Je n’ai pas perdu ma grande fortune, mais l’ai multipliée trois ou quatre fois ; un autre chagrin m’accable. Je vous le raconterai demain, car aujourd’hui faisons la fête. »
Il ordonna que ses malles de voyage cerclées de fer soient apportées : pour sa fille aînée, il sortit la couronne d’or — faite de l’or d’Arabie, que ni le feu ne peut fondre ni l’eau rouiller — sertie de pierres précieuses ; pour la seconde, il sortit le miroir de cristal d’Orient ; et pour sa plus jeune fille, il sortit le cadeau de la Petite Fleur Écarlate dans un vase d’or. Les filles aînées étaient hors d’elles de joie et emportèrent leurs cadeaux dans leurs chambres hautes pour les essayer à leur guise.
Mais la plus jeune fille trembla violemment en voyant la Petite Fleur Écarlate et se mit à pleurer, comme si son cœur allait se briser. Alors son père lui dit : « Que se passe-t-il, ma chère et tendre fille ? Pourquoi ne prends-tu pas la fleur que tu désirais tant ? Il n’en est pas de plus belle dans tout le vaste monde. »
La plus jeune fille prit la Petite Fleur Écarlate, apparemment à contrecœur, embrassa les mains de son père et versa de brûlantes larmes de chagrin. Peu après, les filles aînées arrivèrent en hâte, encore ravies d’avoir essayé les cadeaux de leur père. Alors chacun prit place à de grandes tables en chêne, couvertes de nappes blanches brodées, chargées de délicieuses friandises et de hydromels ; et tous se mirent à manger et boire, se rafraîchissant et consolant leur père par des paroles apaisantes.
Vers le soir, les invités commencèrent à arriver et la maison du marchand fut bientôt remplie de bons amis, de proches et d’amateurs de réjouissances. Jusqu’à minuit, la compagnie resta à discuter, et jamais le marchand honnête n’avait vu une soirée de festin aussi grandiose dans sa maison ; et lui, comme tous les convives, s’émerveillait de la provenance de toutes ces merveilles — les plats d’or et d’argent et les mets fantastiques que sa maison n’avait jamais connus auparavant.
Au matin, le marchand convoqua sa fille aînée, lui raconta toutes ses aventures, du début à la fin, et lui demanda si elle voulait le sauver d’une mort terrible en allant vivre avec la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. Mais la fille aînée refusa catégoriquement, disant : « Qu’il en soit de la fille qui désirait la Petite Fleur Écarlate — qu’elle aille et sauve son père. »
Alors le marchand honnête convoqua sa seconde fille, lui raconta tout ce qui lui était arrivé, du début à la fin, et lui demanda si elle voulait le sauver d’une mort terrible en allant vivre avec la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. Mais la seconde fille refusa catégoriquement, disant : « Qu’il en soit de la fille qui désirait la Petite Fleur Écarlate — qu’elle aille et sauve son père. »
Puis le marchand honnête convoqua sa plus jeune fille et commença à lui raconter son histoire, du début à la fin ; mais avant même qu’il ait pu finir, la bien-aimée cadette se jeta à genoux devant lui et dit : « Donne-moi ta bénédiction, Sire, mon cher père. J’irai auprès de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, et vivrai avec lui. C’est pour moi que tu as rapporté la Petite Fleur Écarlate et il est de mon devoir de te sauver. »
Les larmes remplirent les yeux du marchand honnête tandis qu’il embrassait sa bien-aimée cadette, et il lui dit ces mots : « Ô ma chère, bonne et gentille fille, la plus jeune et la plus tendre, qu’une bénédiction paternelle soit sur toi pour avoir sauvé ton père d’une mort cruelle et pour être allée de ton plein gré vivre auprès de l’imposante Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs. Tu vivras dans son palais, dans un grand éclat et dans le confort ; mais où se trouve ce palais, personne ne le sait et personne ne peut le dire, car aucun chemin ne mène jusqu’à lui, ni à cheval ni à pied — pas même pour la bête bondissante ou l’oiseau rapide. Nous n’entendrons aucune nouvelle de toi, ni toi de nous. Je ne sais comment je vivrai mes jours d’angoisse, sans jamais voir ton doux visage ni entendre tes tendres paroles… Je me sépare de toi pour toujours, comme si je t’ensevelissais vivante dans la terre. »
Et la bien-aimée cadette répondit à son père : « Ne pleure pas, ne t’afflige pas, Sire, mon cher père. Je vivrai dans la richesse et l’aisance ; je ne crains pas la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, et je le servirai fidèlement et loyalement, accomplissant chacun de ses souhaits de maître ; et je prie pour qu’il ait pitié de moi. Ne me pleure pas comme morte alors que je vis — un jour, si Dieu le veut, je reviendrai vers toi. »
Le marchand honnête ne put se consoler de ses paroles ; il pleura et sanglota comme si son cœur allait se briser. Les sœurs aînées accoururent, leurs lamentations emplissant toute la maison : elles étaient si attristées, si vous voulez, pour leur chère sœur cadette. Cependant, la plus jeune ne montra aucun signe de chagrin, ne pleura ni ne soupira, mais se prépara pour son long et incertain voyage ; et elle prit avec elle la Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or.
Trois jours et trois nuits passèrent rapidement et le moment vint pour le marchand de se séparer de sa bien-aimée cadette. Il l’embrassa et la serra dans ses bras, la baignait de larmes brûlantes et prononça sa bénédiction paternelle sur elle. Puis, prenant d’un coffret cerclé de fer l’anneau de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, il le plaça sur le petit doigt de la main droite de sa chère fille — et elle disparut en un instant avec tous ses effets.
Elle se retrouva dans le palais de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, dans une haute chambre de pierre ; elle était couchée sur un lit d’or sculpté aux pieds de cristal ; sous elle un matelas de duvet de cygne, et au-dessus d’elle un couvre-lit en brocart d’or. C’était comme si elle y avait vécu toute sa vie, s’y était allongée pour dormir et s’était réveillée. Une douce musique jouait, comme elle n’en avait jamais entendu auparavant.
Elle se leva du lit de duvet et vit tous ses effets ainsi que la Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or, disposés dans la chambre sur des tables de malachite de cuivre vert. La chambre était richement meublée avec beaucoup de luxe et toutes sortes de merveilles : chaises pour s’asseoir, divans pour s’allonger, vêtements à porter et miroirs pour se voir. Un mur était en miroir, un autre en or, un troisième en argent et le quatrième en ivoire d’éléphant et de mammouth, incrusté de pierres précieuses. « Ceci doit être ma chambre à coucher », pensa-t-elle.
Souhaitant explorer tout le palais, elle sortit pour examiner toutes les chambres hautes ; et elle marcha longtemps, s’émerveillant de toutes les merveilles qu’elle voyait. Chaque chambre était plus belle que la précédente, et toutes plus magnifiques que ce que le marchand honnête, son cher père, avait décrit.
Puis, prenant la chère Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or, elle sortit dans les jardins verdoyants, où les oiseaux chantaient des airs célestes, et où les arbres, buissons et fleurs inclinaient leur tête comme pour la saluer ; les fontaines jaillissaient plus haut et les sources claires murmuraient plus fort à son approche.
Et elle arriva au tertre herbeux où le marchand honnête avait cueilli la Petite Fleur Écarlate, plus beau que tout au monde. Elle prit la Petite Fleur Écarlate dans son vase d’or, désirant la replanter à sa place d’origine ; mais elle s’échappa de sa main et se rattacha à sa tige d’origine, fleurissant plus resplendissante qu’auparavant. Elle fut très étonnée de ce miracle des miracles, merveille des merveilles, mais se réjouit pour sa Petite Fleur Écarlate qu’elle chérissait tant.
Alors, elle retourna dans ses appartements du palais et, dans l’une d’elles, trouva une table dressée pour elle. Et elle pensa : « Il semble que la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, n’est pas en colère, mais sera pour moi un maître bienveillant. » À peine cette pensée entra-t-elle dans son esprit que des mots de feu apparurent sur le mur de marbre blanc…
« Je ne suis pas ton maître, mais ton humble esclave. Tu es la maîtresse, et je m’acquitterai volontiers de chacun de tes souhaits, de chacun de tes ordres. »
Elle lut ces mots de feu, et ils disparurent instantanément du mur de marbre blanc, comme s’ils n’avaient jamais été. Alors il lui vint à l’esprit d’écrire une lettre à son père pour lui donner de ses nouvelles. À peine y eut-elle pensé qu’elle vit devant elle un stylo d’or, de l’encre et du papier.
Et elle écrivit cette lettre à son cher père et à ses bien-aimées sœurs :
« Ne pleurez pas pour moi, ni ne vous affligez, car je vis comme une princesse dans le palais de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs ; je ne la vois ni ne l’entends, mais il m’écrit par des mots de feu sur un mur de marbre blanc ; et il connaît chacune de mes pensées et exauce instantanément tous mes souhaits. Il m’appelle maîtresse et ne veut pas que je l’appelle mon seigneur. »
À peine eut-elle écrit la lettre et scellé le cachet que celle-ci disparut de ses mains et de sa vue, comme si elle n’avait jamais existé. La musique commença à jouer encore plus agréablement qu’auparavant, tandis que des friandises et des hydromels apparaissaient sur la table dans des récipients d’or poli. Bien qu’elle n’eût jamais dîné seule de sa vie, elle s’assit joyeusement à la table, mangea et but, se rafraîchissant et profitant de la douce musique.
Après le repas, rassasiée, elle s’allongea pour se reposer ; et la musique s’adoucit afin de ne pas troubler son sommeil. Lorsqu’elle se réveilla, le cœur léger, prête à se promener à nouveau dans les jardins, elle se rendit compte qu’avant le dîner elle n’avait pu en voir que la moitié ni contempler toutes les merveilles qu’ils contenaient. Tous les arbres, buissons et fleurs se penchaient devant elle, et les fruits mûrs — poires, pêches et pommes juteuses — la tentaient de les goûter.
Après avoir marché quelque temps, jusqu’à la tombée du jour, elle retourna dans ses appartements élevés et y vit une table dressée de toutes sortes de friandises et d’hydromels, tous exquis. Après le souper, elle retourna dans la chambre de marbre blanc où elle avait lu les mots de feu sur le mur ; et de nouveau elle vit des mots s’inscrire sur le même mur : « Ma maîtresse est-elle satisfaite de ses jardins et chambres, de l’hospitalité et des attentions ? »
Et la jeune et charmante fille du marchand répondit d’une voix joyeuse : « Ne m’appelle pas maîtresse, sois pour toujours mon bon maître, aimable et généreux. Je n’oserai jamais désobéir à ta volonté ; et je te remercie pour toute ton hospitalité. Nulle part dans le vaste monde il n’existe de chambres si magnifiques et de jardins si verdoyants. Pourquoi ne serais-je pas satisfaite ? Jamais je n’ai vu de telles merveilles ; je ne peux encore croire que tout cela soit vrai. Mais il y a une chose : j’ai peur de dormir seule ; nulle part dans tes hautes chambres il n’y a d’âme vivante hormis moi. »
Et ces mots de feu apparurent sur le mur : « N’aie crainte, ma charmante maîtresse. Tu ne dormiras pas seule ; ta servante fidèle et loyale t’attend maintenant. De nombreuses âmes humaines résident dans ces chambres, mais tu ne les vois ni n’entends ; elles veillent toutes sur toi, comme moi, jour et nuit : nous ne laisserons pas le vent te souffler dessus ni une poussière se déposer sur toi. »
Alors la jeune et charmante fille du marchand se rendit dans sa chambre à coucher et y trouva sa servante fidèle et loyale, debout près du lit ; la fille était à moitié morte de peur, mais se réjouit de voir sa maîtresse, embrassa ses mains d’un blanc de lys et serra ses délicats pieds dans ses bras. Sa maîtresse, elle aussi, fut heureuse de la voir et commença à l’interroger sur son cher père, ses sœurs aînées et sur les autres servantes et valets.
Puis elle-même commença à raconter ses propres aventures — si bien que les deux ne dormirent pas avant les premiers rayons de l’aube. Ainsi la charmante fille du marchand vint à vivre et prospérer dans sa nouvelle demeure. Chaque jour, de nouvelles robes somptueuses étaient disposées pour elle, des parures si précieuses que les mots ne peuvent décrire et qu’aucune plume ne peut représenter. Chaque jour apportait de nouveaux et variés divertissements : promenades à travers les sombres forêts en carrosses sans chevaux ni harnais, toujours au son de douce musique, les arbres s’écartant et lui offrant une large route lisse.
Elle se mit à des travaux de jeune fille : broder de larges pièces de tissu en or et en argent, fabriquer des franges serties de perles fines ; elle commença à envoyer des cadeaux à son cher père, mais elle offrit la pièce la plus précieuse à son généreux protecteur, à cette même Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs.
Et au fil des jours, elle se rendait plus fréquemment dans la salle de marbre blanc pour adresser des paroles de gratitude à son généreux protecteur, et lire ses réponses et salutations gravées en mots de feu sur le mur.
Ainsi le temps passa — il est plus facile de raconter l’histoire que de faire les actions — et la charmante fille du marchand s’habituait à sa nouvelle vie et demeure. Rien ne la surprenait ni ne l’effrayait plus. Elle était servie par des assistants invisibles qui s’occupaient de tous ses besoins, la conduisaient en carrosses sans chevaux, jouaient de la musique pour elle et exécutaient chacun de ses ordres.
Elle s’attacha chaque jour davantage à son maître gracieux ; elle voyait qu’il l’aimait plus que lui-même et qu’il ne l’avait pas appelée maîtresse en vain ; et elle désirait entendre sa voix, converser avec lui sans entrer dans la chambre de marbre blanc, sans lire les mots de feu. Elle commença à supplier et prier, mais la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, ne consentit pas immédiatement à ses supplications ; car il craignait que sa voix ne l’effraie.
Mais elle continua de supplier son généreux protecteur, et il ne put lui refuser plus longtemps. Enfin, il écrivit en mots de feu pour la dernière fois sur le mur de marbre blanc : « Viens aujourd’hui dans le jardin, assieds-toi dans ton arbour préféré, entrelacé de feuilles, branches et fleurs, et dis ainsi : “Parle avec moi, mon fidèle esclave”. »
À peine un instant s’était écoulé que la charmante fille du marchand courut dans les jardins, entra dans son arbour favori entrelacé de feuilles, branches et fleurs, et s’assit sur le banc recouvert de brocart. Hors d’haleine, le cœur battant follement comme celui d’un oiseau pris au piège, elle prononça ces mots : « N’aie crainte, mon bon et gracieux maître, de m’effrayer par ta voix. Après toutes tes bontés, je ne craindrais pas le rugissement d’une bête sauvage. N’aie pas peur, parle avec moi. »
Elle entendit un soupir derrière l’arbour, et une voix terrible se fit entendre, sauvage et grondante, rauque et dure, bien que parlant encore bas. La charmante fille du marchand sursauta d’abord au son de la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs ; mais elle maîtrisa sa peur et ne montra pas qu’elle était effrayée.
Bientôt, elle commença à écouter ses paroles aimables et accueillantes, ses discours sages et prudents, et son cœur s’allégea. Dès lors, ils conversèrent presque toute la journée, se promenant dans les jardins verdoyants, parcourant les sombres forêts ou reposant dans les hautes chambres du palais.
La charmante fille du marchand n’avait qu’à demander : « Es-tu là, mon bon et gracieux maître ? » Et la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, répondait : « Je suis là, ma belle maîtresse, ton fidèle esclave, ton ami éternel. »
Sa voix sauvage et terrible ne l’effrayait plus, et ils avaient des conversations tendres sans fin. Le temps passa, qu’il fût rapide ou lent, je ne sais : il est plus facile de raconter l’histoire que de faire les actions.
Mais il ne fallut pas longtemps avant que la charmante fille du marchand ne désirât voir la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, de ses propres yeux. Elle commença à le supplier instamment. Pendant longtemps, il ne consentit pas, craignant de l’effrayer — car il était vraiment une vue terrible, plus hideuse que les mots ne sauraient dire ni la plume décrire. Les créatures sauvages, ainsi que les humains, tremblaient à la seule vue de lui et se cachaient à son approche.
Et la Bête de la Forêt, Habitante des Profondeurs, lui parla ainsi :
« Ne me supplie pas, ma belle maîtresse, si agréable à contempler, de te montrer mon affreux visage et mon corps difforme. À ma voix tu es maintenant habituée ; nous vivons ensemble en paix et en accord, et nous sommes à peine jamais séparés ; et tu m’aimes pour mon amour immense envers toi. Pourtant, si tu me voyais tel que je suis, hideux et horrible, tu me haïrais, pauvre que je suis, et me chasserais de ta vue ; et je mourrais de chagrin, séparé de toi. »
Mais la belle et jeune fille du marchand ne voulut point écouter ses paroles et le supplia avec plus d’ardeur encore, jurant qu’aucun monstre terrible au monde ne l’effraierait et qu’elle ne cesserait jamais d’aimer son bon et cher maître. Et elle lui dit :
« Si tu es vieux, sois pour moi un grand-père ; si tu es d’âge mûr, sois mon oncle ; si tu es jeune, sois comme mon frère ; et tant que je vivrai, sois l’ami de mon cœur. »
Longtemps, très longtemps, la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, résista à ses prières, mais il ne put supporter ses supplications ni les larmes de la belle jeune fille, et enfin il dit :
« Je ne puis aller contre ta volonté puisque je t’aime plus que moi-même ; j’exaucerai ton souhait bien que je sache que je détruis ainsi mon bonheur et que je mourrai avant mon heure. Viens au jardin au crépuscule gris, lorsque le soleil se couchera derrière la forêt, et dis :
“Montre-toi à moi, fidèle ami !”
Et je te montrerai mon visage hideux et mon corps difforme. Et si tu ne peux plus demeurer ici avec moi, je ne voudrai pas te retenir contre ta volonté dans un tourment éternel ; tu trouveras mon anneau d’or sous l’oreiller de ta chambre. Mets-le à l’auriculaire de ta main droite et tu te retrouveras dans la maison de ton cher père ; et jamais plus tu n’entendras parler de moi. »
Sans crainte ni frayeur, la belle et jeune fille du marchand demeura ferme dans sa résolution. Aussitôt, sans perdre un instant, elle alla au jardin pour attendre l’heure fixée ; et lorsque le crépuscule gris vint et que le soleil s’enfonça derrière la forêt, elle cria :
« Montre-toi à moi, mon fidèle ami ! »
Et au loin, la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, se montra à elle ; il ne fit que traverser le sentier et disparut rapidement dans les fourrés épais. Mais lorsque la belle jeune fille du marchand l’aperçut, elle agita ses mains blanches comme des lis, poussa un cri d’angoisse et s’évanouit sur le chemin. Car terrible était la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs : ses bras étaient tordus, il avait des griffes de fauve, les jambes d’un cheval, et de grandes bosses de chameau devant et derrière ; il était couvert de poils de la tête aux pieds, des défenses de sanglier sortaient de sa bouche, son nez était recourbé comme le bec d’un aigle et ses yeux étaient ceux d’un hibou.
Après être demeurée longtemps sans connaissance, la belle jeune fille du marchand revint enfin à elle et entendit quelqu’un près d’elle pleurer amèrement et sangloter d’une voix pitoyable :
« Tu m’as tué, ma bien-aimée belle jeune fille : jamais plus je ne verrai ton visage gracieux ; jamais plus tu ne souffriras même ma voix ; ainsi je dois mourir d’une mort prématurée. »
Alors elle eut pitié et honte, domina sa grande peur et son cœur timide de jeune fille, et parla d’une voix ferme :
« Non, ne crains rien, mon bon et gracieux maître ; jamais plus je n’aurai peur de ton aspect redoutable, je ne me séparerai pas de toi et je n’oublierai pas ta bonté ; montre-toi maintenant à moi comme auparavant ; ce n’est que parce que c’était la première fois que j’ai eu peur. »
La Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, se montra à elle dans sa forme terrible, hideuse et difforme ; mais il n’osa pas s’approcher, quelque appel qu’elle lui adressât. Ils marchèrent ensemble jusqu’à la nuit et parlèrent comme auparavant avec amour et sagesse ; et la belle jeune fille du marchand ne ressentit plus aucune peur. Le lendemain, elle vit la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, à la claire lumière du jour et, bien qu’au premier moment elle eût été saisie d’effroi en le voyant, elle n’en laissa rien paraître et bientôt sa crainte disparut. Désormais ils s’entretenaient plus que jamais : tout le jour ils restaient ensemble ; au dîner et au souper ils mangeaient des douceurs à satiété et se rafraîchissaient d’hydromel ; puis ils erraient dans les jardins verdoyants et parcouraient les sombres forêts dans des voitures sans chevaux.
Et beaucoup de temps passa : le conte est plus vite dit que l’œuvre accomplie. Mais une nuit, dans son sommeil, la belle jeune fille du marchand rêva que son père était étendu malade ; et une douleur inconsolable s’abattit sur elle. Lorsque la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, la vit dans le chagrin et les larmes, lui aussi fut profondément affligé et lui demanda la cause de son chagrin et de ses pleurs. Elle lui raconta son triste songe et le supplia de lui permettre de rendre visite à son cher père et à ses sœurs bien-aimées. Et la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, prononça ces paroles :
« Qu’as-tu besoin de ma permission ? Tu as mon anneau d’or : mets-le à l’auriculaire de ta main droite et tu te trouveras aussitôt dans la maison de ton cher père. Demeure auprès de lui autant que tu le voudras, mais je te le dis : si tu ne reviens pas au terme de trois jours et trois nuits, tu ne me trouveras plus sur cette terre ; je mourrai à cet instant même, car je t’aime plus que moi-même et je ne puis vivre sans toi. »
Elle se mit à le rassurer par des paroles solennelles et des serments qu’elle reviendrait dans son palais élevé une heure avant l’expiration des trois jours et des trois nuits. Prenant congé de son maître bon et gracieux, elle mit l’anneau d’or à l’auriculaire de sa main droite et se trouva dans la vaste cour du marchand, son cher père. Elle monta sur le haut perron de sa maison de pierre, et tous les serviteurs accoururent à sa rencontre avec de grands cris de joie ; ses sœurs bien-aimées coururent l’embrasser et, en la voyant, furent émerveillées de sa beauté virginale et de ses vêtements royaux. Prenant ses mains blanches comme des lis, elles la conduisirent auprès de son cher père ; son père était étendu malade, malade et affligé, car il avait langui pour elle nuit et jour en versant des larmes amères. Et il pouvait à peine croire à son bonheur lorsqu’il vit sa plus jeune fille bien-aimée, si bonne, si douce et si belle ; et il s’émerveilla de sa beauté virginale et de ses habits royaux.
Longtemps ils s’embrassèrent et se consolèrent par de tendres paroles. Puis elle raconta à son cher père et à ses sœurs aînées toute sa vie auprès de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, sans rien taire. Et le marchand se réjouit de sa vie riche et royale et s’étonna qu’elle se fût accoutumée à la vue de son terrible maître et qu’elle n’eût pas peur de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs ; lui-même tremblait au seul souvenir de son aspect. Mais les sœurs aînées l’enviaient en entendant parler des innombrables richesses de leur cadette et du pouvoir royal qu’elle avait sur son maître comme s’il eût été son esclave.
Ce jour passa comme une seule heure, et le second comme une minute ; et le troisième jour les sœurs aînées se mirent à persuader leur cadette de ne pas retourner auprès de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs.
« Qu’il périsse comme il le mérite… » disaient-elles.
Mais leur chère invitée, la plus jeune sœur, se mit en colère et leur dit :
« Si je rends à mon bon et gracieux maître une mort cruelle pour toute sa bonté et son amour ardent et sans bornes, alors je ne serai pas digne de vivre en ce monde et je devrai être livrée aux bêtes sauvages pour qu’elles me déchirent. »
Son père, le marchand honnête, la loua pour ces nobles paroles, et il fut décidé que sa fille bien-aimée, la plus jeune, bonne et douce, retournerait exactement une heure avant le terme fixé auprès de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs. Mais les sœurs, pleines de ressentiment, conçurent un plan rusé et cruel : elles retardèrent d’une heure toutes les horloges de la maison, sans que le marchand ni ses fidèles serviteurs s’en aperçussent.
Et lorsque la véritable heure arriva, la belle jeune fille du marchand sentit une douleur et une angoisse comme si quelque chose la pressait ; elle regardait sans cesse les horloges de son père, les anglaises et les allemandes — mais elles indiquaient qu’il était trop tôt pour partir. Pendant ce temps, ses sœurs la retenaient par mille questions. Enfin son cœur n’y tint plus ; la belle jeune fille du marchand, la préférée de son père, prit congé du marchand honnête, reçut sa bénédiction, dit adieu à ses sœurs, aux fidèles serviteurs et aux gens de la maison. Une minute avant l’heure fixée, elle mit l’anneau d’or à l’auriculaire de sa main droite et se trouva dans le palais de pierre blanche, dans les hautes salles de la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs. Elle s’étonna de ne pas le voir venir à sa rencontre et cria d’une voix forte :
« Où es-tu, mon gracieux seigneur, mon fidèle ami ? Pourquoi ne viens-tu pas à ma rencontre ? Je suis revenue une heure et une minute avant le temps fixé. »
Aucune réponse ne vint ; un silence de mort régnait. Dans les jardins verdoyants, les oiseaux ne chantaient plus, les fontaines ne jaillissaient plus, les sources claires ne murmuraient plus et nulle douce musique ne résonnait dans les hautes salles. La belle jeune fille fut saisie d’un pressentiment, un frisson passa dans son cœur ; elle courut à travers les salles et les jardins, appelant son maître bien-aimé d’une voix désespérée — mais nulle réponse ne se fit entendre. Alors elle courut au tertre gazonné où fleurissait sa chère Petite Fleur écarlate ; et elle vit la Bête de la Forêt, Hôte des Profondeurs, couchée sur le tertre, serrant la Petite Fleur écarlate dans ses pattes difformes. Elle crut d’abord qu’il s’était endormi en l’attendant.
Doucement elle voulut l’éveiller, mais il ne l’entendit pas ; elle le secoua plus fortement, saisissant sa patte velue. Alors elle vit que la Bête ne respirait plus, qu’elle était étendue comme morte…
Ses yeux clairs s’obscurcirent, ses jambes fléchirent, elle tomba à genoux, entoura de ses bras blancs comme des lis la tête de son maître gracieux, cette tête hideuse et horrible, et s’écria d’une voix déchirante :
« Lève-toi, réveille-toi, ami de mon cœur, je t’aime comme mon fiancé chéri ! »
À peine eut-elle prononcé ces paroles que l’éclair jaillit de toutes parts, que la terre trembla sous un coup de tonnerre, qu’un trait de pierre frappa le tertre, et la belle jeune fille tomba sans connaissance. Lorsqu’elle revint à elle, elle se trouva dans une haute salle de marbre blanc, assise sur un trône d’or incrusté de pierres précieuses. Un jeune prince d’une beauté incomparable la tenait dans ses bras ; il portait sur la tête une couronne royale et était vêtu d’un tissu d’or. Devant eux se tenaient son père et ses sœurs, et tout autour une suite de courtisans agenouillés, vêtus de brocart d’or et d’argent.
Et le beau jeune prince parla ainsi :
« Tu m’as aimé, beauté sans pareille, pour la bonté de mon cœur et pour mon amour pour toi ; tu m’as aimé sous la forme d’un monstre difforme. Aime-moi maintenant sous ma forme humaine et deviens mon épouse bien-aimée. Une méchante sorcière, irritée contre mon défunt père, grand et puissant roi, m’enleva lorsque j’étais enfant et, par sa magie infernale, me transforma en monstre horrible ; elle jeta sur moi ce sort que je devais vivre ainsi jusqu’à ce qu’une belle jeune fille, quelle que fût sa naissance, m’aimât sous cette forme et voulût devenir mon épouse. Trente années entières j’ai vécu ainsi, monstre et épouvante, et j’attirai dans mon palais enchanté onze belles jeunes filles ; tu fus la douzième. Aucune ne m’aima pour ma bonté ; toi seule m’as aimé tel que j’étais ; ainsi tu seras l’épouse d’un roi glorieux, la reine d’un puissant royaume. »
Tous s’émerveillèrent de ce récit, et les courtisans s’inclinèrent jusqu’à terre. Le marchand honnête donna sa bénédiction à sa plus jeune fille bien-aimée et au jeune prince royal. On félicita les époux ; et l’on célébra aussitôt les noces par un grand festin. Et les jeunes mariés vécurent dans la joie et la prospérité pour toujours.
Moi aussi j’y étais, je bus de l’hydromel,
Mais ma moustache n’en fut point mouillée.
================ vous aurez reconnu une variante de La Belle et la Bête"
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Blanche-Neige par le Théâtre Vaudois
NARRATEUR : C'est l'hiver. La neige tombe à gros flocons. Dans le château du Roi des Forêts, sa femme, la jeune Reine, qui est douce et belle, fait de la broderie. Pour mieux admirer la forêt toute blanche, elle ouvre la fenêtre. Mais elle se pique le doigt avec son aiguille et trois gouttes de sang tombent sur la neige.
LA REINE : Comme je voudrais avoir une enfant dont les lèvres soient aussi rouges que ce sang, à la peau blanche comme la neige et aux cheveux noirs comme ces branches d'ébène.
NARRATEUR : Au printemps suivant, le vœu de la reine fut exaucé. Elle mit au monde une petite fille aux lèvres rouges, à la peau blanche et aux cheveux noirs.
LA REINE : Qu'elle est belle ! Je suis la plus heureuse des mamans. Voyons, ma petite princesse, quel nom vais-je te donner ? Blanche-Neige... Cela vous plaît, mon petit ange ? Oui, elle sourit ! Ma Blanche-Neige !
NARRATEUR : Hélas, quelques mois plus tard, la reine mourut. Le roi, son mari, en eut tant de chagrin qu'il voulut se tuer. Mais sa petite fille était si jolie et gracieuse qu'elle lui fit reprendre goût à la vie. Et il décida de se remarier afin de donner une seconde maman à Blanche-Neige. Après avoir longtemps cherché une femme digne de remplacer la première reine, le roi épousa une princesse étrangère. Elle était d'une telle beauté que tout le monde à la cour en fut ébloui. Mais bien vite, on s'aperçut que la nouvelle reine était orgueilleuse et cruelle. Sa seule occupation était de se regarder dans un miroir magique qui, par prodige, répondait aux questions qu'elle lui posait.
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi qui est la plus belle femme de ce royaume.
LE MIROIR : La plus belle, oh, c'est toi !
NARRATEUR : Alors la reine, ivre de joie, dansait dans sa chambre en répétant :
LA REINE : Je suis la plus belle ! Je suis la plus belle ! Je suis la plus belle !
NARRATEUR : Mais parfois, son miroir lui apprenait qu'une autre femme était également très belle. Alors la reine entrait dans une terrible colère et faisait tuer sa rivale. Pendant ce temps, Blanche-Neige grandissait, et sa beauté et sa gentillesse lui valaient l'affection de tous. De tous, sauf de la reine, qui, craignant qu'elle ne soit un jour plus belle qu'elle, avait ordonné à ses serviteurs :
LA REINE : Emparez-vous de Blanche-Neige ! Déchirez ses jolies robes, habillez-la de haillons et enfermez-la dans la tour. J'interdis qu'on lui rende visite. Ses amis seront désormais les rats et les araignées !
NARRATEUR : Dans sa prison, Blanche-Neige, au lieu de se lamenter et de pleurer, chantait tout le jour et rêvait à un prince qui viendrait la délivrer et l'emmènerait dans son château. Les années passèrent et un matin, la reine, une fois de plus, interrogea son miroir.
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle ! Viens, réponds !
LE MIROIR : Tu es très belle, ma Reine. Mais il est dans le royaume une beauté plus grande encore.
LA REINE : Parle ! Parle !
LE MIROIR : Sans beaux atours, sans bijoux, une femme est mille fois plus belle que toi.
LA REINE : Son nom, vite !
LE MIROIR : Blanche-Neige.
LA REINE : Blanche-Neige ? Elle mourra !
NARRATEUR : Et la nuit suivante, la reine fit venir son intendant.
LA REINE : Va chercher Blanche-Neige dans sa tour. Emmène-la dans la forêt et égorge-la ! Et rapporte-moi son cœur.
L'INTENDANT : Reine, quel crime a-t-elle commis ?
LA REINE : Le plus épouvantable : elle est plus belle que moi !
NARRATEUR : L'intendant de la reine s'arma d'un poignard et emmena Blanche-Neige au plus profond de la forêt. Il marchait depuis longtemps.
L'INTENDANT : Arrêtons-nous ici, princesse. Mettez-vous à genoux et dites vos prières.
BLANCHE-NEIGE : Pourquoi, monsieur ?
L'INTENDANT : La reine, votre belle-mère, m'a donné l'ordre de vous tuer.
BLANCHE-NEIGE : Oh, ayez pitié, monsieur ! Je suis si petite. Je n'ai pas fait de mal, je vous jure !
L'INTENDANT : Ne pleurez plus, princesse. Relevez-vous. Je n'ai pas le courage de commettre une si laide action. Mais afin que la reine vous croie morte, cachez-vous bien dans la forêt. Moi, je vais tuer une biche et je rapporterai son cœur en faisant croire que c'est le vôtre.
BLANCHE-NEIGE : Vous êtes bon, monsieur !
L'INTENDANT : Fuyez, princesse ! Fuyez vite ! Fuyez vite !
NARRATEUR : Ces mots résonnaient dans la tête de Blanche-Neige qui s'enfonça dans la forêt.
BLANCHE-NEIGE : La nuit est si noire. Je ne sais où je vais. Là, dans l'ombre, deux yeux qui me regardent... Oh, j'ai peur ! Oh, non, c'est un hibou. Comme cette forêt est terrifiante ! Des branches d'arbres ressemblent à de grands bras qui se tendent vers moi pour me faire du mal. Oh, que le jour se lève ! Vite, vite !
NARRATEUR : Et il en fut ainsi toute la nuit. Tout ce que voyait la petite princesse l'angoissait. Elle courait de plus en plus vite, ne regardant même plus où elle allait. Elle butait contre les racines des arbres, tombait, se relevait. Tout à coup, de grandes ailes noires lui frôlèrent le visage. C'étaient des chauves-souris aux yeux luisants. Blanche-Neige eut tellement peur qu'elle s'écroula à terre.
BLANCHE-NEIGE : Pitié, pitié ! Cette fois, je ne me relèverai plus. Je n'en peux plus. À quoi me sert de marcher ? Je suis perdue. J'attendrai la mort ici, sans bouger.
NARRATEUR : Et la tête cachée dans ses mains, Blanche-Neige resta ainsi de longues heures. Soudain, une lumière frappa son visage. Elle ouvrit les yeux.
BLANCHE-NEIGE : Le jour est levé. Comme la forêt semble paisible maintenant. Que j'ai été sotte d'avoir si peur cette nuit. Tout est beau, calme. Les oiseaux chantent. Et me voici de nouveau courageuse. Allons !
NARRATEUR : Et en chantant avec les oiseaux, Blanche-Neige se remit à marcher. Soudain, elle arriva dans une clairière et stupéfaite, elle aperçut une ravissante maisonnette qui était si petite que pour passer sous la porte, Blanche-Neige dut baisser la tête.
BLANCHE-NEIGE : Oh, que c'est joli et que c'est amusant ! Une toute petite table, sept petites chaises, sept petites assiettes... On dirait une maison de poupées. Voyons l'autre pièce... Oh, sept petits lits ! Ce sont probablement des enfants qui habitent ici.
NARRATEUR : Comme elle était très fatiguée et avait grand sommeil, Blanche-Neige rapprocha deux des lits, se coucha et s'endormit. Elle dormait si profondément qu'elle n'entendit pas arriver les habitants de la maison qui étaient sept nains. Ils travaillaient dans la montagne à creuser des mines de diamants. Quelle ne fut pas leur stupéfaction en voyant Blanche-Neige !
UN NAIN : Oh, une petite fille !
UN AUTRE : Petite, tu trouves ? Elle est trois fois plus grande que nous !
UN AUTRE : Alors c'est une petite fille géante !
UN AUTRE : Comme elle est belle ! Comment est-elle arrivée chez nous ? Demandons-lui. Justement, elle s'éveille.
BLANCHE-NEIGE : Où suis-je ?
LES NAINS : Bonjour, petite fille !
BLANCHE-NEIGE : Qui êtes-vous ?
LES NAINS : Les nains de la forêt !
BLANCHE-NEIGE : J'ai peur, ne me faites pas de mal.
LES NAINS : Mais non, mais non, nous sommes très gentils ! Qui es-tu, toi ?
BLANCHE-NEIGE : Je m'appelle Blanche-Neige. Je suis la fille du roi et ma belle-mère, qui me déteste, a voulu me faire tuer dans la forêt. J'ai échappé à la mort et je me suis retrouvée ici.
LES NAINS : Oh, pauvre petit bout de chou ! Eh bien, puisque tu es seule au monde, nous t'adoptons ! Nous serons tous tes papas ! Allons, mes frères, pour notre petite fille ! Pour Blanche-Neige ! Hip, hip, hip, hourra !
NARRATEUR : Blanche-Neige s'installa donc chez les nains, qui ne savaient qu'inventer pour lui faire plaisir. En échange, elle faisait le ménage, préparait les repas, et parfois grondait gentiment ses sept petits amis, qui n'étaient pas très ordonnés.
BLANCHE-NEIGE : S'il te plaît, nettoie tes chaussures !
GRINCHEUX : Oh non !
BLANCHE-NEIGE : Tiens ! Et pourquoi, s'il te plaît ?
GRINCHEUX : Parce que demain, je les salirai à nouveau, et je me serai fatigué pour rien !
BLANCHE-NEIGE : Petit paresseux ! Grincheux ! Fais-moi un sourire !
GRINCHEUX : Sûrement pas !
BLANCHE-NEIGE : Tu n'es pas gentil. Tu ne m'aimes plus ?
GRINCHEUX : Oh si, Blanche-Neige...
BLANCHE-NEIGE : Alors, souris-moi !
GRINCHEUX : Bon, ben d'accord. Mais ne le dis pas aux autres !
BLANCHE-NEIGE : Pourquoi ?
GRINCHEUX : Parce qu'au lieu de m'appeler Grincheux, ils m'appelleraient Risette !
NARRATEUR : Pendant que les sept nains et leur petite amie passaient d'agréables jours, la reine, croyant Blanche-Neige morte, n'interrogeait plus son miroir magique. Un jour, cependant, elle voulut à nouveau s'assurer de sa beauté.
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle !
LE MIROIR : Tu es belle, oh Reine, mais au cœur de la forêt, dans la maison des sept nains, vit Blanche-Neige, qui est mille fois plus belle que toi.
LA REINE : Quoi ? Ainsi mon intendant s'est moqué de moi ? Il le paiera très cher ! Mais d'abord, occupons-nous de cette misérable Blanche-Neige. Et cette fois, c'est moi qui lui donnerai la mort. J'ai une idée ! Je vais me déguiser en colporteuse et j'irai à la maison des nains proposer ma marchandise. Mais cette marchandise sera la mort ! Ah, mademoiselle Blanche-Neige, vous êtes la plus belle... plus pour longtemps, soyez-en sûre !
NARRATEUR : La reine se prépara et, un panier à la main, elle traversa la forêt jusqu'à la maison des nains. Elle frappe à la porte.
BLANCHE-NEIGE : Que voulez-vous, madame ?
LA REINE : Je suis marchande et je vends de bons foulards. Voulez-vous m'en acheter un, mademoiselle ?
BLANCHE-NEIGE : Non, ma bonne vieille, je n'en ai pas besoin.
LA REINE : Alors permettez-moi de m'asseoir un instant chez vous. Je suis très âgée et je n'en peux plus de fatigue.
BLANCHE-NEIGE : Entrez, ma brave femme. Voulez-vous un verre d'eau ?
LA REINE : Oui, ma belle petite. Tu es si gentille que je veux te faire cadeau d'un de mes foulards.
BLANCHE-NEIGE : Oh non, ce n'est pas la peine.
LA REINE : Si, si, regarde ! Regarde ce beau bleu et blanc. Il t'ira bien. Laisse-moi le nouer autour de ton cou... Voilà, comme ça !
BLANCHE-NEIGE : Ah ! Ah ! Laissez-moi !
LA REINE : Tiens-toi tranquille, petite ! Maintenant, je suis la plus belle ! La plus belle ! La plus belle !
NARRATEUR : Lorsque les nains rentrèrent et virent Blanche-Neige évanouie sur le sol, ils la crurent morte.
UN NAIN : Mais c'est cette écharpe qui l'étouffe ! Vite, délaçons-la ! Voyez, elle revient à elle ! Elle ouvre les yeux.
BLANCHE-NEIGE : Mes amis...
LES NAINS : Que s'est-il passé ? Qui a voulu t'étrangler ?
BLANCHE-NEIGE : Une vieille marchande à qui j'avais ouvert la porte.
LES NAINS : Oh, ça doit être la reine, ta belle-mère, qui a appris que tu étais toujours vivante. Aussi, à l'avenir, n'ouvre la porte à personne !
BLANCHE-NEIGE : Je vous le promets.
LES NAINS : Maintenant, pour oublier ce qui s'est passé : à table ! Et pour Blanche-Neige, hip hip hip, hourra !
NARRATEUR : (Plus tard, au château)
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle !
LE MIROIR : Quelle belle horreur ! Blanche-Neige est toujours vivante et elle est mille fois plus belle que toi !
LA REINE : Oh, la maudite ! Je n'ai pas serré ce foulard assez fort. Mais cette fois, elle ne résistera pas à ce que je lui prépare !
NARRATEUR : Et la reine, qui était sorcière, descendit dans un souterrain du château où elle avait un laboratoire secret.
LA REINE : Il me faut composer un poison mortel ! Voyons dans ce livre de recettes... "Faire cuire sept gros rats d'aiguille et trois vipères. Ensuite, découper en petits morceaux des champignons vénéneux et des têtes d'araignées. Arroser tout cela d'un sang de crapaud saupoudré de cervelle de loup..." Ah ! Dans quoi vais-je pouvoir mettre ce poison pour le lui faire absorber sans qu'elle se méfie ? Dans une pomme ! Excellent ! Elle y mordra à pleines dents et mourra sur-le-champ ! Mais il ne faut pas qu'elle me reconnaisse. Par un tour de magie, je vais transformer mon visage et ma voix. Buvons de cette liqueur diabolique ! Il me semble que mon corps se remplit de flammes... Voyons le résultat dans ce miroir.
NARRATEUR : Grâce à la potion qu'elle avait bue, la reine qui était si belle s'était métamorphosée en une monstrueuse sorcière.
LA REINE : Extraordinaire ! Je me fais peur à moi-même ! En route ! Et passons au bon moment.
NARRATEUR : Et déguisée en marchande de fruits, la reine partit dans la forêt. Arrivée devant la maison des sept nains...
LA REINE : Marchande de pommes ! Qui veut de mes belles pommes ?
BLANCHE-NEIGE : Passez votre chemin !
LA REINE : Ouvrez-moi !
BLANCHE-NEIGE : Non, je ne dois ouvrir la porte à personne.
LA REINE : Bien alors, ouvrez la fenêtre ! Cela, ce n'est pas défendu. Achetez-moi une pomme !
BLANCHE-NEIGE : Je n'ai pas d'argent.
LA REINE : Puisque vous êtes toute mignonne, je vous en offre une.
BLANCHE-NEIGE : Vraiment ? Oh, comme vous êtes gentille, madame.
LA REINE : Tenez, je vous donne la plus grosse.
BLANCHE-NEIGE : Merci, madame. Comme elle est appétissante ! Je vais la manger tout de suite... (Elle croque et tombe)
LA REINE : Cette fois, elle est bien morte ! Personne ne peut résister à ce poison ! Parfait ! Fuyons, j'entends quelqu'un qui arrive !
NARRATEUR : C'étaient les nains qui, découvrant Blanche-Neige sans connaissance, essayèrent par tous les moyens de la faire revenir à elle. Mais le poison de la reine était le plus fort. Alors, désespérés, les petits hommes, qui ne pouvaient se résoudre à ne plus voir leur petite princesse, lui fabriquèrent un cercueil de cristal qu'ils placèrent très haut, sur la montagne. Ils passaient leurs journées à l'admirer et à l'adorer comme une idole.
LES NAINS : Dors en paix, Blanche-Neige. Nous t'aimions tant, petite fille... Même morte, elle est toujours aussi belle.
NARRATEUR : Or, à quelque temps de là, le fils du roi d'un pays voisin qui chassait dans la forêt aperçut de loin le cercueil de cristal. Il s'approcha.
LE PRINCE : Dieu, que cette jeune fille est belle ! Ce teint si blanc, ses beaux cheveux noirs ! Messieurs les nains, pourquoi est-elle enfermée dans cette boîte transparente ?
LES NAINS : C'est parce qu'elle est morte. Et nous ne vous permettons pas de la regarder ! D'abord, qui êtes-vous ?
LE PRINCE : Je suis le Prince Charmant et je vous supplie de me laisser regarder cette jeune fille, car elle est la plus belle de toutes celles que j'ai rencontrées dans ma vie. Qui est-elle ?
LES NAINS : Notre petite fille, la princesse Blanche-Neige. Elle était notre rayon de soleil.
LE PRINCE : Messieurs les nains, il a suffi que je la voie pour l'aimer de tout mon cœur. Par grâce, laissez-moi l'embrasser !
NARRATEUR : Les nains, émus par l'amour du prince, lui donnèrent la permission d'ouvrir le cercueil. Mais en se penchant pour l'embrasser, le prince fit bouger le cercueil et ce mouvement fit tomber le morceau de pomme empoisonnée des lèvres de Blanche-Neige. Alors, bouleversés de joie, le prince et les nains virent Blanche-Neige ouvrir les yeux et revenir doucement à la vie.
BLANCHE-NEIGE : J'ai beaucoup dormi... Oh, mes amis, mes chers petits nains, vous êtes là ! Mais qui est avec vous ?
LE PRINCE : Le Prince Charmant, mademoiselle, qui depuis qu'il vous a vue ne peut imaginer vivre sans vous. Voulez-vous être ma femme ?
BLANCHE-NEIGE : Mon prince, c'est vous que j'attendais depuis si longtemps. Oui, je serai votre épouse et vous aimerai toujours !
LE PRINCE : Venez, ma bien-aimée, rendons-nous au palais du roi, mon père, à qui je veux vous présenter au plus vite.
BLANCHE-NEIGE : Puis-je emmener mes chers petits nains ?
LE PRINCE : Bien sûr ! Je veux qu'ils partagent notre bonheur. En route tout le monde !
NARRATEUR : (Au château de la méchante reine)
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle !
LE MIROIR : Tu es belle, oh Reine, mais Blanche-Neige, qui sera bientôt l'épouse du Prince Charmant, est mille et mille fois plus belle que toi !
NARRATEUR : La reine, apprenant cela, faillit mourir de fureur. Aussi décida-t-elle de fabriquer un breuvage qui détruirait à jamais la beauté de Blanche-Neige. Le jour du mariage arriva. Et Blanche-Neige, qui avait pardonné tous ses crimes à la reine, l'invita à assister à la cérémonie. Mais pendant que les invités félicitaient les jeunes époux, la reine se glissa dans la salle du festin.
LA REINE : Voyons... Blanche-Neige va s'asseoir ici, à la place d'honneur. Vite, déposons ce pain empoisonné dans son assiette et partons rejoindre toute la compagnie pour que personne ne se doute de rien. Profite bien de ta beauté, Blanche-Neige ! Dans quelques minutes, tu seras un monstre !
GRINCHEUX : (Chuchotant) Tu as entendu ?
UN AUTRE NAIN : Oui ! Cette méchante femme ne se doute pas que nous étions cachés sous la table à l'écouter !
GRINCHEUX : Qu'allons-nous faire ?
L'AUTRE NAIN : Sauvons Blanche-Neige ! Mettons le pain empoisonné à la place de la reine afin que ce soit elle qui morde dedans !
GRINCHEUX : Très bonne idée ! Tu ne savais peut-être pas que le nain était très intelligent !
NARRATEUR : Quelques minutes après, les invités prirent place et le repas commença. Dès que la méchante reine eut mangé une bouchée de pain, sa gorge se serra et sa peau se couvrit d'horribles pustules verdâtres. Elle s'enfuit de la salle du festin et se jeta dans la rivière où elle se noya. Délivrée de la reine, Blanche-Neige était toute à son bonheur. À la fin du repas, elle réunit ses sept petits amis, les nains, et elle leur dit :
BLANCHE-NEIGE : J'aurais trop de chagrin en étant séparée de vous. Aussi, regardez dans le parc du château...
LES NAINS : Oh ! Tu as fait construire une petite maison comme la nôtre !
BLANCHE-NEIGE : Ainsi, vous vous sentirez chez vous. Et je pourrai aller vous voir à tout instant.
LES NAINS : Pour Blanche-Neige, hip hip hip, hourra !
NARRATEUR : C'est l'hiver. La neige tombe à gros flocons. Dans le château du Roi des Forêts, sa femme, la jeune Reine, qui est douce et belle, fait de la broderie. Pour mieux admirer la forêt toute blanche, elle ouvre la fenêtre. Mais elle se pique le doigt avec son aiguille et trois gouttes de sang tombent sur la neige.
LA REINE : Comme je voudrais avoir une enfant dont les lèvres soient aussi rouges que ce sang, à la peau blanche comme la neige et aux cheveux noirs comme ces branches d'ébène.
NARRATEUR : Au printemps suivant, le vœu de la reine fut exaucé. Elle mit au monde une petite fille aux lèvres rouges, à la peau blanche et aux cheveux noirs.
LA REINE : Qu'elle est belle ! Je suis la plus heureuse des mamans. Voyons, ma petite princesse, quel nom vais-je te donner ? Blanche-Neige... Cela vous plaît, mon petit ange ? Oui, elle sourit ! Ma Blanche-Neige !
NARRATEUR : Hélas, quelques mois plus tard, la reine mourut. Le roi, son mari, en eut tant de chagrin qu'il voulut se tuer. Mais sa petite fille était si jolie et gracieuse qu'elle lui fit reprendre goût à la vie. Et il décida de se remarier afin de donner une seconde maman à Blanche-Neige. Après avoir longtemps cherché une femme digne de remplacer la première reine, le roi épousa une princesse étrangère. Elle était d'une telle beauté que tout le monde à la cour en fut ébloui. Mais bien vite, on s'aperçut que la nouvelle reine était orgueilleuse et cruelle. Sa seule occupation était de se regarder dans un miroir magique qui, par prodige, répondait aux questions qu'elle lui posait.
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi qui est la plus belle femme de ce royaume.
LE MIROIR : La plus belle, oh, c'est toi !
NARRATEUR : Alors la reine, ivre de joie, dansait dans sa chambre en répétant :
LA REINE : Je suis la plus belle ! Je suis la plus belle ! Je suis la plus belle !
NARRATEUR : Mais parfois, son miroir lui apprenait qu'une autre femme était également très belle. Alors la reine entrait dans une terrible colère et faisait tuer sa rivale. Pendant ce temps, Blanche-Neige grandissait, et sa beauté et sa gentillesse lui valaient l'affection de tous. De tous, sauf de la reine, qui, craignant qu'elle ne soit un jour plus belle qu'elle, avait ordonné à ses serviteurs :
LA REINE : Emparez-vous de Blanche-Neige ! Déchirez ses jolies robes, habillez-la de haillons et enfermez-la dans la tour. J'interdis qu'on lui rende visite. Ses amis seront désormais les rats et les araignées !
NARRATEUR : Dans sa prison, Blanche-Neige, au lieu de se lamenter et de pleurer, chantait tout le jour et rêvait à un prince qui viendrait la délivrer et l'emmènerait dans son château. Les années passèrent et un matin, la reine, une fois de plus, interrogea son miroir.
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle ! Viens, réponds !
LE MIROIR : Tu es très belle, ma Reine. Mais il est dans le royaume une beauté plus grande encore.
LA REINE : Parle ! Parle !
LE MIROIR : Sans beaux atours, sans bijoux, une femme est mille fois plus belle que toi.
LA REINE : Son nom, vite !
LE MIROIR : Blanche-Neige.
LA REINE : Blanche-Neige ? Elle mourra !
NARRATEUR : Et la nuit suivante, la reine fit venir son intendant.
LA REINE : Va chercher Blanche-Neige dans sa tour. Emmène-la dans la forêt et égorge-la ! Et rapporte-moi son cœur.
L'INTENDANT : Reine, quel crime a-t-elle commis ?
LA REINE : Le plus épouvantable : elle est plus belle que moi !
NARRATEUR : L'intendant de la reine s'arma d'un poignard et emmena Blanche-Neige au plus profond de la forêt. Il marchait depuis longtemps.
L'INTENDANT : Arrêtons-nous ici, princesse. Mettez-vous à genoux et dites vos prières.
BLANCHE-NEIGE : Pourquoi, monsieur ?
L'INTENDANT : La reine, votre belle-mère, m'a donné l'ordre de vous tuer.
BLANCHE-NEIGE : Oh, ayez pitié, monsieur ! Je suis si petite. Je n'ai pas fait de mal, je vous jure !
L'INTENDANT : Ne pleurez plus, princesse. Relevez-vous. Je n'ai pas le courage de commettre une si laide action. Mais afin que la reine vous croie morte, cachez-vous bien dans la forêt. Moi, je vais tuer une biche et je rapporterai son cœur en faisant croire que c'est le vôtre.
BLANCHE-NEIGE : Vous êtes bon, monsieur !
L'INTENDANT : Fuyez, princesse ! Fuyez vite ! Fuyez vite !
NARRATEUR : Ces mots résonnaient dans la tête de Blanche-Neige qui s'enfonça dans la forêt.
BLANCHE-NEIGE : La nuit est si noire. Je ne sais où je vais. Là, dans l'ombre, deux yeux qui me regardent... Oh, j'ai peur ! Oh, non, c'est un hibou. Comme cette forêt est terrifiante ! Des branches d'arbres ressemblent à de grands bras qui se tendent vers moi pour me faire du mal. Oh, que le jour se lève ! Vite, vite !
NARRATEUR : Et il en fut ainsi toute la nuit. Tout ce que voyait la petite princesse l'angoissait. Elle courait de plus en plus vite, ne regardant même plus où elle allait. Elle butait contre les racines des arbres, tombait, se relevait. Tout à coup, de grandes ailes noires lui frôlèrent le visage. C'étaient des chauves-souris aux yeux luisants. Blanche-Neige eut tellement peur qu'elle s'écroula à terre.
BLANCHE-NEIGE : Pitié, pitié ! Cette fois, je ne me relèverai plus. Je n'en peux plus. À quoi me sert de marcher ? Je suis perdue. J'attendrai la mort ici, sans bouger.
NARRATEUR : Et la tête cachée dans ses mains, Blanche-Neige resta ainsi de longues heures. Soudain, une lumière frappa son visage. Elle ouvrit les yeux.
BLANCHE-NEIGE : Le jour est levé. Comme la forêt semble paisible maintenant. Que j'ai été sotte d'avoir si peur cette nuit. Tout est beau, calme. Les oiseaux chantent. Et me voici de nouveau courageuse. Allons !
NARRATEUR : Et en chantant avec les oiseaux, Blanche-Neige se remit à marcher. Soudain, elle arriva dans une clairière et stupéfaite, elle aperçut une ravissante maisonnette qui était si petite que pour passer sous la porte, Blanche-Neige dut baisser la tête.
BLANCHE-NEIGE : Oh, que c'est joli et que c'est amusant ! Une toute petite table, sept petites chaises, sept petites assiettes... On dirait une maison de poupées. Voyons l'autre pièce... Oh, sept petits lits ! Ce sont probablement des enfants qui habitent ici.
NARRATEUR : Comme elle était très fatiguée et avait grand sommeil, Blanche-Neige rapprocha deux des lits, se coucha et s'endormit. Elle dormait si profondément qu'elle n'entendit pas arriver les habitants de la maison qui étaient sept nains. Ils travaillaient dans la montagne à creuser des mines de diamants. Quelle ne fut pas leur stupéfaction en voyant Blanche-Neige !
UN NAIN : Oh, une petite fille !
UN AUTRE : Petite, tu trouves ? Elle est trois fois plus grande que nous !
UN AUTRE : Alors c'est une petite fille géante !
UN AUTRE : Comme elle est belle ! Comment est-elle arrivée chez nous ? Demandons-lui. Justement, elle s'éveille.
BLANCHE-NEIGE : Où suis-je ?
LES NAINS : Bonjour, petite fille !
BLANCHE-NEIGE : Qui êtes-vous ?
LES NAINS : Les nains de la forêt !
BLANCHE-NEIGE : J'ai peur, ne me faites pas de mal.
LES NAINS : Mais non, mais non, nous sommes très gentils ! Qui es-tu, toi ?
BLANCHE-NEIGE : Je m'appelle Blanche-Neige. Je suis la fille du roi et ma belle-mère, qui me déteste, a voulu me faire tuer dans la forêt. J'ai échappé à la mort et je me suis retrouvée ici.
LES NAINS : Oh, pauvre petit bout de chou ! Eh bien, puisque tu es seule au monde, nous t'adoptons ! Nous serons tous tes papas ! Allons, mes frères, pour notre petite fille ! Pour Blanche-Neige ! Hip, hip, hip, hourra !
NARRATEUR : Blanche-Neige s'installa donc chez les nains, qui ne savaient qu'inventer pour lui faire plaisir. En échange, elle faisait le ménage, préparait les repas, et parfois grondait gentiment ses sept petits amis, qui n'étaient pas très ordonnés.
BLANCHE-NEIGE : S'il te plaît, nettoie tes chaussures !
GRINCHEUX : Oh non !
BLANCHE-NEIGE : Tiens ! Et pourquoi, s'il te plaît ?
GRINCHEUX : Parce que demain, je les salirai à nouveau, et je me serai fatigué pour rien !
BLANCHE-NEIGE : Petit paresseux ! Grincheux ! Fais-moi un sourire !
GRINCHEUX : Sûrement pas !
BLANCHE-NEIGE : Tu n'es pas gentil. Tu ne m'aimes plus ?
GRINCHEUX : Oh si, Blanche-Neige...
BLANCHE-NEIGE : Alors, souris-moi !
GRINCHEUX : Bon, ben d'accord. Mais ne le dis pas aux autres !
BLANCHE-NEIGE : Pourquoi ?
GRINCHEUX : Parce qu'au lieu de m'appeler Grincheux, ils m'appelleraient Risette !
NARRATEUR : Pendant que les sept nains et leur petite amie passaient d'agréables jours, la reine, croyant Blanche-Neige morte, n'interrogeait plus son miroir magique. Un jour, cependant, elle voulut à nouveau s'assurer de sa beauté.
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle !
LE MIROIR : Tu es belle, oh Reine, mais au cœur de la forêt, dans la maison des sept nains, vit Blanche-Neige, qui est mille fois plus belle que toi.
LA REINE : Quoi ? Ainsi mon intendant s'est moqué de moi ? Il le paiera très cher ! Mais d'abord, occupons-nous de cette misérable Blanche-Neige. Et cette fois, c'est moi qui lui donnerai la mort. J'ai une idée ! Je vais me déguiser en colporteuse et j'irai à la maison des nains proposer ma marchandise. Mais cette marchandise sera la mort ! Ah, mademoiselle Blanche-Neige, vous êtes la plus belle... plus pour longtemps, soyez-en sûre !
NARRATEUR : La reine se prépara et, un panier à la main, elle traversa la forêt jusqu'à la maison des nains. Elle frappe à la porte.
BLANCHE-NEIGE : Que voulez-vous, madame ?
LA REINE : Je suis marchande et je vends de bons foulards. Voulez-vous m'en acheter un, mademoiselle ?
BLANCHE-NEIGE : Non, ma bonne vieille, je n'en ai pas besoin.
LA REINE : Alors permettez-moi de m'asseoir un instant chez vous. Je suis très âgée et je n'en peux plus de fatigue.
BLANCHE-NEIGE : Entrez, ma brave femme. Voulez-vous un verre d'eau ?
LA REINE : Oui, ma belle petite. Tu es si gentille que je veux te faire cadeau d'un de mes foulards.
BLANCHE-NEIGE : Oh non, ce n'est pas la peine.
LA REINE : Si, si, regarde ! Regarde ce beau bleu et blanc. Il t'ira bien. Laisse-moi le nouer autour de ton cou... Voilà, comme ça !
BLANCHE-NEIGE : Ah ! Ah ! Laissez-moi !
LA REINE : Tiens-toi tranquille, petite ! Maintenant, je suis la plus belle ! La plus belle ! La plus belle !
NARRATEUR : Lorsque les nains rentrèrent et virent Blanche-Neige évanouie sur le sol, ils la crurent morte.
UN NAIN : Mais c'est cette écharpe qui l'étouffe ! Vite, délaçons-la ! Voyez, elle revient à elle ! Elle ouvre les yeux.
BLANCHE-NEIGE : Mes amis...
LES NAINS : Que s'est-il passé ? Qui a voulu t'étrangler ?
BLANCHE-NEIGE : Une vieille marchande à qui j'avais ouvert la porte.
LES NAINS : Oh, ça doit être la reine, ta belle-mère, qui a appris que tu étais toujours vivante. Aussi, à l'avenir, n'ouvre la porte à personne !
BLANCHE-NEIGE : Je vous le promets.
LES NAINS : Maintenant, pour oublier ce qui s'est passé : à table ! Et pour Blanche-Neige, hip hip hip, hourra !
NARRATEUR : (Plus tard, au château)
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle !
LE MIROIR : Quelle belle horreur ! Blanche-Neige est toujours vivante et elle est mille fois plus belle que toi !
LA REINE : Oh, la maudite ! Je n'ai pas serré ce foulard assez fort. Mais cette fois, elle ne résistera pas à ce que je lui prépare !
NARRATEUR : Et la reine, qui était sorcière, descendit dans un souterrain du château où elle avait un laboratoire secret.
LA REINE : Il me faut composer un poison mortel ! Voyons dans ce livre de recettes... "Faire cuire sept gros rats d'aiguille et trois vipères. Ensuite, découper en petits morceaux des champignons vénéneux et des têtes d'araignées. Arroser tout cela d'un sang de crapaud saupoudré de cervelle de loup..." Ah ! Dans quoi vais-je pouvoir mettre ce poison pour le lui faire absorber sans qu'elle se méfie ? Dans une pomme ! Excellent ! Elle y mordra à pleines dents et mourra sur-le-champ ! Mais il ne faut pas qu'elle me reconnaisse. Par un tour de magie, je vais transformer mon visage et ma voix. Buvons de cette liqueur diabolique ! Il me semble que mon corps se remplit de flammes... Voyons le résultat dans ce miroir.
NARRATEUR : Grâce à la potion qu'elle avait bue, la reine qui était si belle s'était métamorphosée en une monstrueuse sorcière.
LA REINE : Extraordinaire ! Je me fais peur à moi-même ! En route ! Et passons au bon moment.
NARRATEUR : Et déguisée en marchande de fruits, la reine partit dans la forêt. Arrivée devant la maison des sept nains...
LA REINE : Marchande de pommes ! Qui veut de mes belles pommes ?
BLANCHE-NEIGE : Passez votre chemin !
LA REINE : Ouvrez-moi !
BLANCHE-NEIGE : Non, je ne dois ouvrir la porte à personne.
LA REINE : Bien alors, ouvrez la fenêtre ! Cela, ce n'est pas défendu. Achetez-moi une pomme !
BLANCHE-NEIGE : Je n'ai pas d'argent.
LA REINE : Puisque vous êtes toute mignonne, je vous en offre une.
BLANCHE-NEIGE : Vraiment ? Oh, comme vous êtes gentille, madame.
LA REINE : Tenez, je vous donne la plus grosse.
BLANCHE-NEIGE : Merci, madame. Comme elle est appétissante ! Je vais la manger tout de suite... (Elle croque et tombe)
LA REINE : Cette fois, elle est bien morte ! Personne ne peut résister à ce poison ! Parfait ! Fuyons, j'entends quelqu'un qui arrive !
NARRATEUR : C'étaient les nains qui, découvrant Blanche-Neige sans connaissance, essayèrent par tous les moyens de la faire revenir à elle. Mais le poison de la reine était le plus fort. Alors, désespérés, les petits hommes, qui ne pouvaient se résoudre à ne plus voir leur petite princesse, lui fabriquèrent un cercueil de cristal qu'ils placèrent très haut, sur la montagne. Ils passaient leurs journées à l'admirer et à l'adorer comme une idole.
LES NAINS : Dors en paix, Blanche-Neige. Nous t'aimions tant, petite fille... Même morte, elle est toujours aussi belle.
NARRATEUR : Or, à quelque temps de là, le fils du roi d'un pays voisin qui chassait dans la forêt aperçut de loin le cercueil de cristal. Il s'approcha.
LE PRINCE : Dieu, que cette jeune fille est belle ! Ce teint si blanc, ses beaux cheveux noirs ! Messieurs les nains, pourquoi est-elle enfermée dans cette boîte transparente ?
LES NAINS : C'est parce qu'elle est morte. Et nous ne vous permettons pas de la regarder ! D'abord, qui êtes-vous ?
LE PRINCE : Je suis le Prince Charmant et je vous supplie de me laisser regarder cette jeune fille, car elle est la plus belle de toutes celles que j'ai rencontrées dans ma vie. Qui est-elle ?
LES NAINS : Notre petite fille, la princesse Blanche-Neige. Elle était notre rayon de soleil.
LE PRINCE : Messieurs les nains, il a suffi que je la voie pour l'aimer de tout mon cœur. Par grâce, laissez-moi l'embrasser !
NARRATEUR : Les nains, émus par l'amour du prince, lui donnèrent la permission d'ouvrir le cercueil. Mais en se penchant pour l'embrasser, le prince fit bouger le cercueil et ce mouvement fit tomber le morceau de pomme empoisonnée des lèvres de Blanche-Neige. Alors, bouleversés de joie, le prince et les nains virent Blanche-Neige ouvrir les yeux et revenir doucement à la vie.
BLANCHE-NEIGE : J'ai beaucoup dormi... Oh, mes amis, mes chers petits nains, vous êtes là ! Mais qui est avec vous ?
LE PRINCE : Le Prince Charmant, mademoiselle, qui depuis qu'il vous a vue ne peut imaginer vivre sans vous. Voulez-vous être ma femme ?
BLANCHE-NEIGE : Mon prince, c'est vous que j'attendais depuis si longtemps. Oui, je serai votre épouse et vous aimerai toujours !
LE PRINCE : Venez, ma bien-aimée, rendons-nous au palais du roi, mon père, à qui je veux vous présenter au plus vite.
BLANCHE-NEIGE : Puis-je emmener mes chers petits nains ?
LE PRINCE : Bien sûr ! Je veux qu'ils partagent notre bonheur. En route tout le monde !
NARRATEUR : (Au château de la méchante reine)
LA REINE : Miroir enchanté, toi qui connais la vérité, dis-moi que je suis la plus belle !
LE MIROIR : Tu es belle, oh Reine, mais Blanche-Neige, qui sera bientôt l'épouse du Prince Charmant, est mille et mille fois plus belle que toi !
NARRATEUR : La reine, apprenant cela, faillit mourir de fureur. Aussi décida-t-elle de fabriquer un breuvage qui détruirait à jamais la beauté de Blanche-Neige. Le jour du mariage arriva. Et Blanche-Neige, qui avait pardonné tous ses crimes à la reine, l'invita à assister à la cérémonie. Mais pendant que les invités félicitaient les jeunes époux, la reine se glissa dans la salle du festin.
LA REINE : Voyons... Blanche-Neige va s'asseoir ici, à la place d'honneur. Vite, déposons ce pain empoisonné dans son assiette et partons rejoindre toute la compagnie pour que personne ne se doute de rien. Profite bien de ta beauté, Blanche-Neige ! Dans quelques minutes, tu seras un monstre !
GRINCHEUX : (Chuchotant) Tu as entendu ?
UN AUTRE NAIN : Oui ! Cette méchante femme ne se doute pas que nous étions cachés sous la table à l'écouter !
GRINCHEUX : Qu'allons-nous faire ?
L'AUTRE NAIN : Sauvons Blanche-Neige ! Mettons le pain empoisonné à la place de la reine afin que ce soit elle qui morde dedans !
GRINCHEUX : Très bonne idée ! Tu ne savais peut-être pas que le nain était très intelligent !
NARRATEUR : Quelques minutes après, les invités prirent place et le repas commença. Dès que la méchante reine eut mangé une bouchée de pain, sa gorge se serra et sa peau se couvrit d'horribles pustules verdâtres. Elle s'enfuit de la salle du festin et se jeta dans la rivière où elle se noya. Délivrée de la reine, Blanche-Neige était toute à son bonheur. À la fin du repas, elle réunit ses sept petits amis, les nains, et elle leur dit :
BLANCHE-NEIGE : J'aurais trop de chagrin en étant séparée de vous. Aussi, regardez dans le parc du château...
LES NAINS : Oh ! Tu as fait construire une petite maison comme la nôtre !
BLANCHE-NEIGE : Ainsi, vous vous sentirez chez vous. Et je pourrai aller vous voir à tout instant.
LES NAINS : Pour Blanche-Neige, hip hip hip, hourra !
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Peau d'Âne
Narration : Pierre Tchernia
Il était une fois un roi qui vivait heureux. Il avait une épouse aimable, douce et fidèle, et sa fille était belle et pleine de grâces. C'était la famille la plus unie du royaume.
Tout était parfait dans le palais de ce roi : des ministres intègres, des courtisans vertueux, et des serviteurs qui travaillaient sans demander d'augmentation — un vrai conte de fées. Il y avait cependant dans ce palais merveilleux un petit mystère. Au beau milieu des coursiers de grande valeur, on avait installé dans une écurie de luxe un âne. Parfaitement, un âne.
Les vertus de cet animal méritaient bien cette distinction, car la nature l'avait formé de façon extraordinaire. Tous les matins, sa litière, au lieu d'être sale, se couvrait de pièces d'or qu'on allait recueillir à son réveil. Hélas, ce bonheur ne pouvait pas durer.
La reine tomba soudain malade, et malgré la science des médecins, personne ne put deviner quel était son mal. Les dieux et les fées furent invoqués en vain, et la reine, sentant sa fin prochaine, fit à son mari une dernière recommandation.
La reine — Mon ami, lorsque je ne serai plus, on vous pressera de vous remarier, afin d'avoir un héritier que je n'ai pas su vous donner.
Le roi — Ne dites pas des choses pareilles. Jamais je ne prendrai qu'un nom.
La reine — En ce cas, vous devrez marier notre fille, la princesse, pour le plus grand bien du royaume. Et la pauvre enfant sera obligée d'épouser quelque prince qui s'intéressera plus à sa fortune qu'à son cœur. Ce serait bien triste, car elle ne connaîtrait pas le bonheur que vous m'avez donné.
Le roi — Bien triste, en effet, mais bien vraisemblable.
La reine — Pour éviter ce malheur, je m'étais promis de donner la main de notre fille à l'homme qui éprouverait pour elle un si grand amour qu'il en tomberait malade et n'en pourrait guérir.
Alors le roi jura d'observer le vœu de la malheureuse reine, qui rendit en souriant son dernier soupir. Jamais veuf ne montra un aussi grand chagrin.
La princesse devenait chaque jour plus belle, et ce qui devait arriver arriva. Les hauts personnages de la cour exigèrent le remariage du roi ou le mariage de sa fille.
Le roi (aux conseillers) — Jamais je ne me remarierai. Mais je consens à marier la princesse. Dans cette intention, je vais recevoir tous les princes de tous les royaumes qui se diront amoureux d'elle.
La nouvelle se propagea de frontière en frontière. Les demandes en mariage arrivèrent en masse, mais le roi les repoussa toutes. Il attendit en vain qu'un prétendant fasse savoir qu'il dépérissait par amour. Or, le roi ignorait un détail. Au moment où la reine se mourait dans ses appartements, un valet d'écurie — borgne, boiteux, vieux et bedonnant — avait entendu par la fenêtre ouverte la dernière volonté de sa majesté, et le traître n'avait pas oublié.
Il se mit au lit et fit savoir à son souverain qu'il se mourait d'amour pour la princesse. Un serment est un serment : le roi convoqua l'affreux prétendant, et en souvenir de la reine morte, il annonça qu'il avait fait choix de ce gendre. Les pleurs de la princesse, pas plus que les conseils de ses ministres, ne purent le décider à renoncer à ce projet. Il exigea donc que sa fille épouse cet affreux valet d'écurie.
La princesse partit le soir même dans son cabriolet attelé d'un gros mouton. Elle alla rendre visite à sa marraine, une fée qui vivait dans une grotte tapissée de papillons.
La fée (marraine) — Ma chère enfant, il ne faut pas épouser ce vieil homme.
La princesse — Mais comment l'éviter sans désobéir à mon père ?
La fée — Voilà ce que vous allez faire. Vous direz à votre père que vous consentirez à épouser cet affreux bonhomme quand on vous aura donné une robe couleur du temps. C'est introuvable.
La princesse, joyeuse, annonça la nouvelle à son père, certaine d'échapper ainsi à la triste cérémonie. Hélas, le roi assembla ses meilleurs ouvriers et leur fit exécuter une robe couleur du temps — bleu ciel, avec des nuages d'or.
La princesse ne savait quoi dire pour se tirer d'affaire. Elle attela le gros mouton et fila chez sa marraine.
La fée — Eh bien, c'est simple, mon enfant. Vous allez demander une robe couleur de lune. Ça, c'est absolument introuvable.
Malheureusement, le roi avait des ouvriers très habiles et la robe couleur de lune fut livrée le lendemain matin. La petite princesse pleura de rage devant la plus jolie robe que l'on puisse imaginer. Encore une fois, elle attela le gros mouton. La fée, sa bonne marraine, l'attendait devant sa grotte.
La fée — Mon enfant, ne perdons pas de temps. Demandez vite à votre père une robe couleur de soleil. Je suis certaine qu'il ne pourra pas la faire faire.
La princesse — Ma chère marraine, puissiez-vous dire vrai !
La fée — Mon enfant, je ne me trompe jamais.
Deux jours plus tard, la robe couleur de soleil était prête. Le roi avait donné tous les diamants et tous les rubis de sa couronne pour l'enrichir de leur éclat. Pour une belle robe, c'était une belle robe.
Une dernière fois, la princesse alla voir la fée. Elle la trouva très en colère.
La fée — Mon enfant, votre père se moque de moi. Une robe couleur de soleil ! C'est la première que je vois, et j'ai 350 ans. Je me vengerai, ça par exemple ! Me faire ça, à moi ! Vous allez rentrer à la maison tout de suite et vous direz à votre père qu'il faut absolument la peau de son âne — cet âne qui lui fournit un trésor tous les matins.
La princesse — Son âne ? Mais il y tient comme à la prunelle de ses yeux.
La fée — Justement, ça va le faire réfléchir. Et vous n'épouserez pas ce vieux décrépit.
Si étonnant que cela puisse paraître, le roi n'hésita pas un instant. Dix minutes après la demande de la princesse, la peau de l'animal, bien nettoyée, était déposée sur son lit. La pauvre fille était désespérée. Elle pleurait dans sa chambre quand sa marraine, la fée, entra par la fenêtre.
La fée — Je suis venue pour vous aider. Puisque votre père s'entête : enveloppez-vous dans cette peau d'âne et sauvez-vous. Partez le plus loin possible.
La princesse — Non, non, non — mes robes, mes bijoux…
La fée — N'en portez rien. Je m'occuperai de vos robes et de vos bijoux. Une cassette pleine vous suivra partout où vous irez. Voici une baguette magique : en frappant le sol, quand vous en aurez besoin, la cassette apparaîtra à vos pieds. Mais dépêchez-vous !
La princesse remercia la fée, s'enveloppa dans la peau d'âne, se barbouilla la figure avec de la suie et sortit du palais sans être reconnue. Son départ provoqua la colère du roi son père, qui lança à ses trousses ses gendarmes et ses mousquetaires. Mais la fée avait rendu la jeune fille invisible provisoirement, et les militaires rentrèrent bredouilles.
La princesse marcha longtemps, sa peau d'âne sur le dos. Elle cherchait partout un abri et un petit travail. Personne ne voulait accepter ses services — on la trouvait trop sale. Enfin, une fermière l'engagea pour nettoyer l'auge des cochons et nourrir les bestiaux. Elle était repoussante avec sa peau de bête. On la fit manger par terre, dans un coin de la cuisine, et les valets l'appelaient Peau d'Âne. Le nom lui resta. Peu à peu, on s'habitua à elle, et comme elle faisait très bien son ouvrage, la fermière la prit sous sa protection et lui confia la garde des moutons et des dindons. C'était même mieux que le nettoyage des cochons.
Un jour, Peau d'Âne se regarda dans l'eau d'un petit ruisseau et elle se trouva si laide qu'elle s'empressa de nettoyer son visage. Elle se coiffa. Ensuite, elle fit apparaître sa cassette d'un coup de baguette magique et elle s'habilla en princesse sous l'œil étonné de ses moutons.
Vêtue d'une peau d'âne, elle garde ses moutons,
Elle garde ses moutons.
Vit dans une cabane et mange des croûtons,
Et mange des croûtons.
Un jour, elle se fait belle et quitte en hâte ses haillons,
Met sa robe en dentelle, tresse ses cheveux blonds.
La récréation terminée, elle remit sur son dos l'horrible peau et elle reprit le chemin de la ferme.
Quelques jours plus tard, c'était fête. Les moutons restaient enfermés, Peau d'Âne aussi. Dans la cabane où elle logeait, elle recommença le jeu de la cassette et elle essaya sa merveilleuse robe couleur de soleil.
Or, au même instant, le fils du roi — un prince jeune et beau — se promenait dans les fermes de son père. Voyant une cabane abandonnée, il s'approcha. La porte était fermée à clef.
Le prince — Tiens, tiens, je me demande qui peut fermer cette porte. Voyons un peu…
Curieux et surpris, il colla son œil à la serrure et aperçut une très belle jeune fille en robe couleur de soleil. Aussitôt, il courut à la ferme et demanda :
Le prince (à la fermière) — Dites-moi, aimable fermière, qui donc habite dans cette misérable cabane au bout de l'allée de châtaigniers ?
La fermière — La cabane verte à moitié démolie ? Eh bien, mon seigneur, c'est Peau d'Âne, la servante. C'est une souillon qui garde vos moutons. Elle est tellement sale qu'on ne pouvait vraiment pas la loger ailleurs que là-dedans.
Le prince n'insista pas, comprenant qu'il passerait pour un fou s'il parlait d'une belle jeune fille bien habillée. Il reprit le chemin du palais de ses parents en rêvant à la superbe apparition. Peu à peu, il en devint amoureux. Et son trouble devint si grand que le malheureux tomba malade. Il eut un accès de fièvre et dut se mettre au lit. Les médecins n'y comprenaient rien. Sa vie était en danger et ses parents, affolés, offraient les plus grandes récompenses à qui guérirait leur cher malade. Un spécialiste parla cependant d'un chagrin ou d'une grande contrariété.
La pauvre mère interrogea son fils. Elle lui promit le trône de son père, un voyage autour du monde. Elle lui proposa les princesses du voisinage, à condition qu'il explique les causes de son mal. Le prince ne répondait même pas.
La reine — Enfin, mon fils, parle. Ton père et moi avons décidé de t'accorder tout ce que tu peux désirer. N'importe quoi, mais dis-le.
Le prince — Ma mère, puisque vous l'exigez, voilà : je voudrais manger un gâteau fait par Peau d'Âne.
La reine (à part) — Mon Dieu, il est fou… Un gâteau fait par Peau d'Âne. Mais qui est-ce ?
Un officier de la garde qui commandait l'escorte de la reine s'empressa de répondre.
L'officier — Oh, majesté, c'est la plus vilaine bête que j'ai vue après le loup. C'est une fille crasseuse qui garde les moutons et les dindons dans une des fermes royales.
La reine — Qu'importe, c'est un caprice de malade. Arrangez-vous pour que cette Peau d'Âne confectionne une pâtisserie pour le prince. Et dépêchez-vous.
Passant là d'aventure, un galant fils de roi,
Un galant fils de roi,
Par le trou de la serrure regarde et puis la voit,
Regarde et puis la voit.
L'amour le rend malade ; pour soulager ses maux,
Au lieu d'une pommade, il demande un gâteau.
L'ordre fut transmis et Peau d'Âne, ravie, s'enferma dans sa cabane. Elle se lava les mains et le visage, revêtit sa plus jolie robe et mit ses bijoux. Le gâteau fut vite prêt.
Peau d'Âne (à elle-même) — Une livre de farine, quatre œufs, une demi-livre de bon beurre de la ferme…
Mais pendant qu'elle pétrissait sa pâte, une de ses bagues tomba dedans sans qu'elle s'en aperçût. Aussitôt le gâteau doré à point, un cavalier le porta au palais. Et là, devant les médecins ahuris, le prince le dévora tout entier. Il faillit s'étrangler avec la bague — une grosse émeraude montée sur un tout petit anneau d'or pur.
Le prince — Je me demande bien ce que c'est que cette bague. Il faut un doigt rudement fin pour entrer là-dedans. Elle doit appartenir à cette créature de rêve que j'ai vue par le trou de la serrure. Oui, mais voilà comment l'approcher. Si je raconte mon histoire, on va encore dire que je suis complètement fou. Comment la retrouver ? Comment ?
Tourmenté par toutes ses pensées, le prince fit une rechute. Les médecins le crurent perdu. Et cette fois, ils furent d'accord : c'était sûrement un chagrin d'amour. Le roi et la reine accoururent au chevet de leur fils. Et le roi, ayant posé sa couronne sur le pied du lit, parla très simplement à son héritier.
Le roi — Mon cher enfant, tu es amoureux. C'est de ton âge. Rassure-toi, nous ne mettrons aucun obstacle à ton bonheur. Dis-nous le nom de celle que tu veux épouser. Qui que ce soit, nous te la donnerons. Même si c'est la fille d'un de nos pires ennemis.
Le prince — Il n'en est pas question, mon père. Je désire seulement épouser la jeune fille qui pourra porter cette bague.
Le prince sortit la bague qu'il avait cachée sous l'oreiller. Le roi l'examina. La reine l'examina. Les médecins l'examinèrent, et tous déclarèrent qu'il fallait un doigt bien fin pour l'enfiler.
Le roi — Dormez tranquille, mon fils. Nous trouverons cette demoiselle. Je m'en vais donner des ordres sur-le-champ.
Et le roi fit battre tambour.
Le roi (au capitaine) — Capitaine, vous enverrez des tambours et des trompettes aux quatre coins du royaume. De plus, des hérauts d'armes annonceront que toutes les jeunes filles doivent se présenter de 8h à midi et de 2h à 7h au palais pour essayer une bague. Vous avez bien compris ?
Le capitaine — Oui, majesté.
Le roi — Les hérauts annonceront ensuite que la jeune personne qui enfilera la bague épousera le prince, héritier du trône. Et faites vite.
Le capitaine — Oui, majesté.
Ce fut un long défilé : des princesses, des duchesses, des marquises. Toutes avaient les doigts trop gros. Quant aux paysannes et aux servantes, le prince ne leur fit même pas essayer l'anneau minuscule.
Le prince (au capitaine) — Si mon compte est juste, voilà 4 753 demoiselles qui n'ont pas le doigt assez fin. J'y pense — capitaine ! Je m'aperçois qu'on a oublié de convoquer Peau d'Âne, cette fille qui m'a fait un gâteau l'autre jour.
Le capitaine — Que Son Altesse me pardonne, mais cette personne est si sale…
Le prince — J'ai dit : convoquezla. Nous verrons bien.
Peau d'Âne, qui était au courant de tout, attendait sa convocation. C'est pourquoi elle était bien coiffée, bien débarbouillée. Et c'est pourquoi elle avait revêtu sa plus jolie toilette couleur de lune. Quand le messager arriva :
Le messager — Sors de là-dedans. Le prince veut te voir. Il va peut-être te demander en mariage.
Les officiers du palais s'amusèrent eux aussi en voyant arriver Peau d'Âne, qui avait remis sa peau de bête sur ses vêtements d'apparat. On l'entraîna chez le prince qui, à son tour, fut bien déçu et surpris.
Le prince — C'est bien vous qui logez dans cette cabane abandonnée au bout de l'allée ? Ne craignez rien, mon enfant. Montrez-moi votre main.
Peau d'Âne sortit de dessous la peau noire et velue une délicate petite main blanche et rose, où la bague s'ajusta parfaitement aux plus jolis doigts du monde. Par un léger mouvement, elle fit tomber sa peau de bête et elle apparut d'une beauté si éblouissante que le prince tomba à ses genoux.
Le roi et la reine se jetèrent sur elle pour l'embrasser et ils furent très heureux quand ils apprirent qu'elle était princesse — ce qui arrangeait tout. Elle n'eut pas le temps de leur raconter son histoire. Par le plafond du grand salon, on vit arriver sa marraine la fée, qui entra dans un char traîné par deux gros papillons dorés. C'est elle qui fit le récit des aventures de sa filleule.
Le mariage eut lieu en grande pompe, pendant que le méchant valet d'écurie épousait une vieille servante édentée.
Narration : Pierre Tchernia
Il était une fois un roi qui vivait heureux. Il avait une épouse aimable, douce et fidèle, et sa fille était belle et pleine de grâces. C'était la famille la plus unie du royaume.
Tout était parfait dans le palais de ce roi : des ministres intègres, des courtisans vertueux, et des serviteurs qui travaillaient sans demander d'augmentation — un vrai conte de fées. Il y avait cependant dans ce palais merveilleux un petit mystère. Au beau milieu des coursiers de grande valeur, on avait installé dans une écurie de luxe un âne. Parfaitement, un âne.
Les vertus de cet animal méritaient bien cette distinction, car la nature l'avait formé de façon extraordinaire. Tous les matins, sa litière, au lieu d'être sale, se couvrait de pièces d'or qu'on allait recueillir à son réveil. Hélas, ce bonheur ne pouvait pas durer.
La reine tomba soudain malade, et malgré la science des médecins, personne ne put deviner quel était son mal. Les dieux et les fées furent invoqués en vain, et la reine, sentant sa fin prochaine, fit à son mari une dernière recommandation.
La reine — Mon ami, lorsque je ne serai plus, on vous pressera de vous remarier, afin d'avoir un héritier que je n'ai pas su vous donner.
Le roi — Ne dites pas des choses pareilles. Jamais je ne prendrai qu'un nom.
La reine — En ce cas, vous devrez marier notre fille, la princesse, pour le plus grand bien du royaume. Et la pauvre enfant sera obligée d'épouser quelque prince qui s'intéressera plus à sa fortune qu'à son cœur. Ce serait bien triste, car elle ne connaîtrait pas le bonheur que vous m'avez donné.
Le roi — Bien triste, en effet, mais bien vraisemblable.
La reine — Pour éviter ce malheur, je m'étais promis de donner la main de notre fille à l'homme qui éprouverait pour elle un si grand amour qu'il en tomberait malade et n'en pourrait guérir.
Alors le roi jura d'observer le vœu de la malheureuse reine, qui rendit en souriant son dernier soupir. Jamais veuf ne montra un aussi grand chagrin.
La princesse devenait chaque jour plus belle, et ce qui devait arriver arriva. Les hauts personnages de la cour exigèrent le remariage du roi ou le mariage de sa fille.
Le roi (aux conseillers) — Jamais je ne me remarierai. Mais je consens à marier la princesse. Dans cette intention, je vais recevoir tous les princes de tous les royaumes qui se diront amoureux d'elle.
La nouvelle se propagea de frontière en frontière. Les demandes en mariage arrivèrent en masse, mais le roi les repoussa toutes. Il attendit en vain qu'un prétendant fasse savoir qu'il dépérissait par amour. Or, le roi ignorait un détail. Au moment où la reine se mourait dans ses appartements, un valet d'écurie — borgne, boiteux, vieux et bedonnant — avait entendu par la fenêtre ouverte la dernière volonté de sa majesté, et le traître n'avait pas oublié.
Il se mit au lit et fit savoir à son souverain qu'il se mourait d'amour pour la princesse. Un serment est un serment : le roi convoqua l'affreux prétendant, et en souvenir de la reine morte, il annonça qu'il avait fait choix de ce gendre. Les pleurs de la princesse, pas plus que les conseils de ses ministres, ne purent le décider à renoncer à ce projet. Il exigea donc que sa fille épouse cet affreux valet d'écurie.
La princesse partit le soir même dans son cabriolet attelé d'un gros mouton. Elle alla rendre visite à sa marraine, une fée qui vivait dans une grotte tapissée de papillons.
La fée (marraine) — Ma chère enfant, il ne faut pas épouser ce vieil homme.
La princesse — Mais comment l'éviter sans désobéir à mon père ?
La fée — Voilà ce que vous allez faire. Vous direz à votre père que vous consentirez à épouser cet affreux bonhomme quand on vous aura donné une robe couleur du temps. C'est introuvable.
La princesse, joyeuse, annonça la nouvelle à son père, certaine d'échapper ainsi à la triste cérémonie. Hélas, le roi assembla ses meilleurs ouvriers et leur fit exécuter une robe couleur du temps — bleu ciel, avec des nuages d'or.
La princesse ne savait quoi dire pour se tirer d'affaire. Elle attela le gros mouton et fila chez sa marraine.
La fée — Eh bien, c'est simple, mon enfant. Vous allez demander une robe couleur de lune. Ça, c'est absolument introuvable.
Malheureusement, le roi avait des ouvriers très habiles et la robe couleur de lune fut livrée le lendemain matin. La petite princesse pleura de rage devant la plus jolie robe que l'on puisse imaginer. Encore une fois, elle attela le gros mouton. La fée, sa bonne marraine, l'attendait devant sa grotte.
La fée — Mon enfant, ne perdons pas de temps. Demandez vite à votre père une robe couleur de soleil. Je suis certaine qu'il ne pourra pas la faire faire.
La princesse — Ma chère marraine, puissiez-vous dire vrai !
La fée — Mon enfant, je ne me trompe jamais.
Deux jours plus tard, la robe couleur de soleil était prête. Le roi avait donné tous les diamants et tous les rubis de sa couronne pour l'enrichir de leur éclat. Pour une belle robe, c'était une belle robe.
Une dernière fois, la princesse alla voir la fée. Elle la trouva très en colère.
La fée — Mon enfant, votre père se moque de moi. Une robe couleur de soleil ! C'est la première que je vois, et j'ai 350 ans. Je me vengerai, ça par exemple ! Me faire ça, à moi ! Vous allez rentrer à la maison tout de suite et vous direz à votre père qu'il faut absolument la peau de son âne — cet âne qui lui fournit un trésor tous les matins.
La princesse — Son âne ? Mais il y tient comme à la prunelle de ses yeux.
La fée — Justement, ça va le faire réfléchir. Et vous n'épouserez pas ce vieux décrépit.
Si étonnant que cela puisse paraître, le roi n'hésita pas un instant. Dix minutes après la demande de la princesse, la peau de l'animal, bien nettoyée, était déposée sur son lit. La pauvre fille était désespérée. Elle pleurait dans sa chambre quand sa marraine, la fée, entra par la fenêtre.
La fée — Je suis venue pour vous aider. Puisque votre père s'entête : enveloppez-vous dans cette peau d'âne et sauvez-vous. Partez le plus loin possible.
La princesse — Non, non, non — mes robes, mes bijoux…
La fée — N'en portez rien. Je m'occuperai de vos robes et de vos bijoux. Une cassette pleine vous suivra partout où vous irez. Voici une baguette magique : en frappant le sol, quand vous en aurez besoin, la cassette apparaîtra à vos pieds. Mais dépêchez-vous !
La princesse remercia la fée, s'enveloppa dans la peau d'âne, se barbouilla la figure avec de la suie et sortit du palais sans être reconnue. Son départ provoqua la colère du roi son père, qui lança à ses trousses ses gendarmes et ses mousquetaires. Mais la fée avait rendu la jeune fille invisible provisoirement, et les militaires rentrèrent bredouilles.
La princesse marcha longtemps, sa peau d'âne sur le dos. Elle cherchait partout un abri et un petit travail. Personne ne voulait accepter ses services — on la trouvait trop sale. Enfin, une fermière l'engagea pour nettoyer l'auge des cochons et nourrir les bestiaux. Elle était repoussante avec sa peau de bête. On la fit manger par terre, dans un coin de la cuisine, et les valets l'appelaient Peau d'Âne. Le nom lui resta. Peu à peu, on s'habitua à elle, et comme elle faisait très bien son ouvrage, la fermière la prit sous sa protection et lui confia la garde des moutons et des dindons. C'était même mieux que le nettoyage des cochons.
Un jour, Peau d'Âne se regarda dans l'eau d'un petit ruisseau et elle se trouva si laide qu'elle s'empressa de nettoyer son visage. Elle se coiffa. Ensuite, elle fit apparaître sa cassette d'un coup de baguette magique et elle s'habilla en princesse sous l'œil étonné de ses moutons.
Vêtue d'une peau d'âne, elle garde ses moutons,
Elle garde ses moutons.
Vit dans une cabane et mange des croûtons,
Et mange des croûtons.
Un jour, elle se fait belle et quitte en hâte ses haillons,
Met sa robe en dentelle, tresse ses cheveux blonds.
La récréation terminée, elle remit sur son dos l'horrible peau et elle reprit le chemin de la ferme.
Quelques jours plus tard, c'était fête. Les moutons restaient enfermés, Peau d'Âne aussi. Dans la cabane où elle logeait, elle recommença le jeu de la cassette et elle essaya sa merveilleuse robe couleur de soleil.
Or, au même instant, le fils du roi — un prince jeune et beau — se promenait dans les fermes de son père. Voyant une cabane abandonnée, il s'approcha. La porte était fermée à clef.
Le prince — Tiens, tiens, je me demande qui peut fermer cette porte. Voyons un peu…
Curieux et surpris, il colla son œil à la serrure et aperçut une très belle jeune fille en robe couleur de soleil. Aussitôt, il courut à la ferme et demanda :
Le prince (à la fermière) — Dites-moi, aimable fermière, qui donc habite dans cette misérable cabane au bout de l'allée de châtaigniers ?
La fermière — La cabane verte à moitié démolie ? Eh bien, mon seigneur, c'est Peau d'Âne, la servante. C'est une souillon qui garde vos moutons. Elle est tellement sale qu'on ne pouvait vraiment pas la loger ailleurs que là-dedans.
Le prince n'insista pas, comprenant qu'il passerait pour un fou s'il parlait d'une belle jeune fille bien habillée. Il reprit le chemin du palais de ses parents en rêvant à la superbe apparition. Peu à peu, il en devint amoureux. Et son trouble devint si grand que le malheureux tomba malade. Il eut un accès de fièvre et dut se mettre au lit. Les médecins n'y comprenaient rien. Sa vie était en danger et ses parents, affolés, offraient les plus grandes récompenses à qui guérirait leur cher malade. Un spécialiste parla cependant d'un chagrin ou d'une grande contrariété.
La pauvre mère interrogea son fils. Elle lui promit le trône de son père, un voyage autour du monde. Elle lui proposa les princesses du voisinage, à condition qu'il explique les causes de son mal. Le prince ne répondait même pas.
La reine — Enfin, mon fils, parle. Ton père et moi avons décidé de t'accorder tout ce que tu peux désirer. N'importe quoi, mais dis-le.
Le prince — Ma mère, puisque vous l'exigez, voilà : je voudrais manger un gâteau fait par Peau d'Âne.
La reine (à part) — Mon Dieu, il est fou… Un gâteau fait par Peau d'Âne. Mais qui est-ce ?
Un officier de la garde qui commandait l'escorte de la reine s'empressa de répondre.
L'officier — Oh, majesté, c'est la plus vilaine bête que j'ai vue après le loup. C'est une fille crasseuse qui garde les moutons et les dindons dans une des fermes royales.
La reine — Qu'importe, c'est un caprice de malade. Arrangez-vous pour que cette Peau d'Âne confectionne une pâtisserie pour le prince. Et dépêchez-vous.
Passant là d'aventure, un galant fils de roi,
Un galant fils de roi,
Par le trou de la serrure regarde et puis la voit,
Regarde et puis la voit.
L'amour le rend malade ; pour soulager ses maux,
Au lieu d'une pommade, il demande un gâteau.
L'ordre fut transmis et Peau d'Âne, ravie, s'enferma dans sa cabane. Elle se lava les mains et le visage, revêtit sa plus jolie robe et mit ses bijoux. Le gâteau fut vite prêt.
Peau d'Âne (à elle-même) — Une livre de farine, quatre œufs, une demi-livre de bon beurre de la ferme…
Mais pendant qu'elle pétrissait sa pâte, une de ses bagues tomba dedans sans qu'elle s'en aperçût. Aussitôt le gâteau doré à point, un cavalier le porta au palais. Et là, devant les médecins ahuris, le prince le dévora tout entier. Il faillit s'étrangler avec la bague — une grosse émeraude montée sur un tout petit anneau d'or pur.
Le prince — Je me demande bien ce que c'est que cette bague. Il faut un doigt rudement fin pour entrer là-dedans. Elle doit appartenir à cette créature de rêve que j'ai vue par le trou de la serrure. Oui, mais voilà comment l'approcher. Si je raconte mon histoire, on va encore dire que je suis complètement fou. Comment la retrouver ? Comment ?
Tourmenté par toutes ses pensées, le prince fit une rechute. Les médecins le crurent perdu. Et cette fois, ils furent d'accord : c'était sûrement un chagrin d'amour. Le roi et la reine accoururent au chevet de leur fils. Et le roi, ayant posé sa couronne sur le pied du lit, parla très simplement à son héritier.
Le roi — Mon cher enfant, tu es amoureux. C'est de ton âge. Rassure-toi, nous ne mettrons aucun obstacle à ton bonheur. Dis-nous le nom de celle que tu veux épouser. Qui que ce soit, nous te la donnerons. Même si c'est la fille d'un de nos pires ennemis.
Le prince — Il n'en est pas question, mon père. Je désire seulement épouser la jeune fille qui pourra porter cette bague.
Le prince sortit la bague qu'il avait cachée sous l'oreiller. Le roi l'examina. La reine l'examina. Les médecins l'examinèrent, et tous déclarèrent qu'il fallait un doigt bien fin pour l'enfiler.
Le roi — Dormez tranquille, mon fils. Nous trouverons cette demoiselle. Je m'en vais donner des ordres sur-le-champ.
Et le roi fit battre tambour.
Le roi (au capitaine) — Capitaine, vous enverrez des tambours et des trompettes aux quatre coins du royaume. De plus, des hérauts d'armes annonceront que toutes les jeunes filles doivent se présenter de 8h à midi et de 2h à 7h au palais pour essayer une bague. Vous avez bien compris ?
Le capitaine — Oui, majesté.
Le roi — Les hérauts annonceront ensuite que la jeune personne qui enfilera la bague épousera le prince, héritier du trône. Et faites vite.
Le capitaine — Oui, majesté.
Ce fut un long défilé : des princesses, des duchesses, des marquises. Toutes avaient les doigts trop gros. Quant aux paysannes et aux servantes, le prince ne leur fit même pas essayer l'anneau minuscule.
Le prince (au capitaine) — Si mon compte est juste, voilà 4 753 demoiselles qui n'ont pas le doigt assez fin. J'y pense — capitaine ! Je m'aperçois qu'on a oublié de convoquer Peau d'Âne, cette fille qui m'a fait un gâteau l'autre jour.
Le capitaine — Que Son Altesse me pardonne, mais cette personne est si sale…
Le prince — J'ai dit : convoquezla. Nous verrons bien.
Peau d'Âne, qui était au courant de tout, attendait sa convocation. C'est pourquoi elle était bien coiffée, bien débarbouillée. Et c'est pourquoi elle avait revêtu sa plus jolie toilette couleur de lune. Quand le messager arriva :
Le messager — Sors de là-dedans. Le prince veut te voir. Il va peut-être te demander en mariage.
Les officiers du palais s'amusèrent eux aussi en voyant arriver Peau d'Âne, qui avait remis sa peau de bête sur ses vêtements d'apparat. On l'entraîna chez le prince qui, à son tour, fut bien déçu et surpris.
Le prince — C'est bien vous qui logez dans cette cabane abandonnée au bout de l'allée ? Ne craignez rien, mon enfant. Montrez-moi votre main.
Peau d'Âne sortit de dessous la peau noire et velue une délicate petite main blanche et rose, où la bague s'ajusta parfaitement aux plus jolis doigts du monde. Par un léger mouvement, elle fit tomber sa peau de bête et elle apparut d'une beauté si éblouissante que le prince tomba à ses genoux.
Le roi et la reine se jetèrent sur elle pour l'embrasser et ils furent très heureux quand ils apprirent qu'elle était princesse — ce qui arrangeait tout. Elle n'eut pas le temps de leur raconter son histoire. Par le plafond du grand salon, on vit arriver sa marraine la fée, qui entra dans un char traîné par deux gros papillons dorés. C'est elle qui fit le récit des aventures de sa filleule.
Le mariage eut lieu en grande pompe, pendant que le méchant valet d'écurie épousait une vieille servante édentée.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Barbe-Bleue
Version inconnue
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais par malheur, cet homme avait la barbe bleue. Cela le rendait si laid et si terrible qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît à son approche.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Un jour…
La mère — Catherine, on sonne à la porte du jardin. Va ouvrir, veux-tu ?
Catherine — Oh, maman, je suis en train d'écrire.
La mère — Anne peut bien y aller.
Anne — C'est toujours moi qui me dévoue. Je suis une martyre ici. C'est bon, j'y vais.
La mère — Merci, Anne. Catherine, ta sœur est beaucoup plus gentille que toi.
Catherine — Maman, je termine un poème et je cherche une rime à "mes anges". Écoute ça :
Les feuillages sont verts, les petits bourgeons poussent,
Le pied de tous les chênes est recouvert de mousse,
Et l'on entend les pies, les moineaux, les… mes anges ?
Lancer leurs cris joyeux au ciel, au ciel.
C'est là que je cale…
La mère — Fais voir ta langue.
Catherine — Oh, maman, tu es drôle. Que deviendrai-je sans mes deux petites filles lorsqu'elles se marieront ? Vous êtes mes anges.
La mère — Oh, maman, tu l'as trouvé !
Catherine — Quoi donc ?
La mère — La rime à "mes anges". Tiens, écoute : « Et l'on entend les pies, les moineaux, les… où sont les anges ? » Oh, bravo, mon enfant. Tu es une…
Anne (rentrant) — Maman, c'est notre voisin — la Barbe-Bleue — qui a sonné. Je n'ose pas lui ouvrir.
La mère — Mais voyons, ne sois pas bête.
Anne — Je vous dis qu'il me fait peur.
La mère — Catherine, tu es plus intelligente que ta sœur. Va lui ouvrir. C'est un homme très bien et très riche.
Catherine — Mais moi aussi il me fait peur. Je le trouve bizarre.
La mère — C'est bon, je vais lui ouvrir moi-même. Entrez donc, cher monsieur.
Barbe-Bleue — Je ne voudrais pas vous ennuyer, mais j'aimerais vous parler en particulier, si vos charmantes demoiselles le permettent.
La mère — Mais certainement. Anne et Catherine, voulez-vous aller dans votre chambre, s'il vous plaît ?
Anne et Catherine — Oui, maman.
Barbe-Bleue — C'est une démarche plus ou moins officielle que je fais aujourd'hui, madame. Vous connaissez ma situation. Je suis bien seul. J'ai de gros biens, un château, et pas de femme pour partager ma vie. Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main d'une de vos filles ? Je vous laisse le choix quant à celle des deux que vous voudrez bien me donner en mariage. Quel qu'il soit, votre choix me plaira.
La mère — Monsieur, je suis très sensible à votre demande, mais il va falloir que j'en parle à mes filles, que j'aime profondément et à qui je ne voudrais pas imposer un mari. Ce sont elles qui décideront.
Barbe-Bleue — Madame, j'attends avec espoir votre réponse. Permettez que je prenne congé. À bientôt, chère madame.
Sitôt la porte refermée, les deux filles descendirent.
Anne — Tu as entendu ?
Catherine — Oui. Il ne doute de rien, le voisin. Je préfère plutôt ne jamais me marier que de poser un jour ma main sur le bras de cet homme.
Anne — Il est vraiment trop laid.
La mère — Voyons, mes enfants, ce monsieur n'est pas laid. Il a peut-être une barbe bien sombre qui lui donne une personnalité inquiétante, mais je suis certaine que celle qui acceptera de devenir sa femme obtiendra de lui qu'il rase ses joues et son menton afin d'apparaître à sa fiancée sous un meilleur jour.
Catherine — En tout cas, ce n'est pas moi qui l'épouserai.
Anne — Ni moi. Je ne tiens pas du tout à devenir sa huitième femme, alors que personne ne sait ce que les autres sont devenues.
Barbe-Bleue, pour faire connaissance, avait invité les deux jeunes filles dans une de ses maisons de campagne.
Anne (à Catherine) — Anne, ma sœur, que penses-tu de notre hôte ?
Catherine — Il est gentil, mais je n'arrive pas à m'habituer à la couleur de sa barbe. Tu as vu comme elle est bleue ?
Anne — Je trouve qu'elle va très bien avec la couleur de ses yeux. Et puis, il est si prévenant que je ne sais même plus ce qui m'effrayait en lui la première fois qu'il est venu nous rendre visite.
Catherine — Moi, je ne trouve pas tellement rassurant ce château et son propriétaire.
Anne — Catherine, tu es folle. Je trouve que maman a très bien fait d'accepter son invitation. Ce séjour est merveilleux.
Catherine — Non, décidément, je n'aime pas la couleur de sa barbe.
La mère (à Anne) — Maman, tu as vu Catherine comme elle semble heureuse ? Regarde comme elle s'amuse avec M. de Barbe-Bleue.
Anne — Voyons, mon enfant, ne l'appelle pas ainsi. S'il t'entendait. Ce monsieur a été très aimable de nous inviter. Il ne faut pas te moquer.
La mère — En tout cas, ce monsieur est très gentil avec ma sœur. Tu ne trouves pas ?
Anne — Oui, mais n'est-elle pas aussi plus douce avec lui ?
Barbe-Bleue s'approcha de Catherine.
Barbe-Bleue — Dis-moi, Anne chérie, veux-tu m'envoyer ta sœur ?
Catherine — Maman, M. de Montfontaine a attrapé un petit sanglier tout vivant. Vous venez le voir ?
La mère — Oui, j'y vais. Le petit du sanglier s'appelle un marcassin. Je voudrais te parler un instant. Viens t'asseoir sur ce banc à côté de moi. C'est très important.
Catherine — Maman, j'ai promis au monsieur de donner le biberon au petit sanglier, au marcassin.
La mère — Je ne voudrais pas t'empêcher de t'amuser, ma fille, mais j'ai besoin de savoir quelle réponse je dois donner à M. de Montfontaine à propos du mariage.
Catherine — Mais si je me marie, je ne te verrai plus, n'est-ce pas ?
La mère — Je viendrai te voir souvent. Et puis, si ton époux est absent pour affaires, ta sœur viendra te tenir compagnie au château. Seulement, es-tu bien décidée à épouser ce monsieur ?
Catherine — Ben… laisse-moi réfléchir encore un peu.
Le soir, à table :
Barbe-Bleue — Mesdames, la collation est servie, si vous voulez prendre place.
La mère — Avec plaisir, cher monsieur. J'ai une faim de loup.
Anne — Et moi, une faim de biche.
Barbe-Bleue — Je n'ai moi qu'une faim de perdrix. Je suis ravi, mesdames, d'avoir à ma table un si joli tableau de chasse. Mademoiselle Catherine, veuillez vous asseoir à ma droite.
Et dès que l'on fut de retour à la ville, le mariage fut célébré.
Le prêtre — M. Hubert de Montfontaine, acceptez-vous de prendre pour épouse Mademoiselle Catherine d'Armancourt ?
Barbe-Bleue — Oui.
Le prêtre — Mademoiselle Catherine d'Armancourt, acceptez-vous de prendre pour époux M. Hubert de Montfontaine ?
Catherine — Oui.
Le prêtre — Je vous déclare unis par les liens du mariage. Toutes mes félicitations.
Un mois plus tard.
Barbe-Bleue (à sa femme) — Ma femme, je suis obligé de faire un voyage en province de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence. Je vous prie de vous bien divertir pendant mon absence. Faites venir vos bonnes amies. Menez-les à la campagne si vous voulez. Faites bonne chère partout.
Il lui tendit un trousseau de clés.
Barbe-Bleue — Voilà les clés des deux grands garde-meubles. Voilà celles de la vaisselle d'or et de l'argenterie qui ne sert pas tous les jours. Voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent. Celles des cassettes où sont mes pierreries. Et voilà le passe-partout de mes appartements. Ah ! Pour cette petite clé d'or, c'est la clé du petit cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement en bas. Ouvrez tout. Allez partout. Mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s'il vous arrive de l'ouvrir, ma colère sera terrible.
Catherine — Bien, bien, mon ami. Je vous promets d'observer exactement tout ce que vous venez d'ordonner. Je vous souhaite un bon voyage. Revenez vite.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoie quérir pour aller chez la jeune mariée — impatientes de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue qui leur faisait peur.
Catherine leur fit visiter les appartements, admirant avec elles les boiseries, les glaces, les parquets de marqueterie, les sauvetages moelleux. Puis, soudain, une pensée la hanta.
Catherine (à elle-même) — Je suis curieuse de savoir pourquoi mon mari m'interdit d'entrer dans le petit cabinet… J'y vais, tant pis.
Elle fut si pressée par sa curiosité que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter ses amies, elle descendit par un petit escalier dérobé avec tant de précipitation qu'elle manqua se rompre le cou deux ou trois fois.
Il faisait sombre et d'abord elle ne vit rien. Mais lorsque ses yeux se furent habitués à l'obscurité, elle commença à distinguer sur le plancher de larges taches.
Catherine (horrifiée) — Il y a du sang…
Elle venait d'apercevoir le corps de plusieurs femmes mortes et étendues contre les murs. C'était toutes les femmes que Barbe-Bleue avait épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre. Elle faillit mourir de peur. La clé du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba des mains.
Remontée dans sa chambre, elle remarqua que la clé d'or était tachée de sang. Elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait point. Elle eut beau la laver et même la frotter avec du sable et du grès — rien n'y fit. Car la clé était fée. Quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
Le soir même, Barbe-Bleue revint.
Barbe-Bleue — Bonjour, femme. Ne vous étonnez pas de me voir si tôt : j'ai reçu des lettres en chemin qui m'apprenaient que l'affaire pour laquelle j'étais parti venait d'être terminée à mon avantage.
Catherine — Tant mieux, tant mieux, cher mari. Je suis ravie de votre prompt retour. Je commençais à m'ennuyer seule.
Barbe-Bleue — Je vois, Catherine, que vous êtes une gentille femme et je ferai tout pour vous rendre heureuse.
Mais le lendemain…
Barbe-Bleue — Catherine, ma mie, voulez-vous me rendre les clés que je vous ai remises avant mon départ ?
Catherine — Bien sûr, cher mari. Je ne songeais pas à les garder.
Sa main tremblait. Barbe-Bleue compta les clés.
Barbe-Bleue — Tiens. D'où vient que la clé d'or n'est pas avec les autres ?
Catherine — Je l'aurai, ma foi, laissée là-haut, sur ma table.
Barbe-Bleue — Ne manquez pas de me la donner tantôt.
Après plusieurs allées et venues, la vérité éclata.
Barbe-Bleue — Catherine, vous avez encore oublié de me rendre la petite clé d'or.
Catherine — C'est vrai. La voilà, mon ami. Je ne la retrouvais point.
Barbe-Bleue (la regardant fixement) — Je vois bien. Vous avez désobéi. Vous êtes entrée dans mon petit cabinet malgré mon interdiction. Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.
Catherine — Non ! Pardonnez ma faute. Elle est très excusable. Je vous en supplie, je me jette à vos pieds. Regardez, j'embrasse vos genoux. Accordez-moi votre pardon, je ne le ferai plus.
Barbe-Bleue — Il faut mourir, madame. Et tout à l'heure.
Catherine — Puisqu'il me faut mourir, donnez-moi le temps de prier Dieu et d'embrasser ma sœur.
Barbe-Bleue — Je vous donne un demi-quart d'heure. Mais pas un moment davantage.
Catherine s'élança dans l'escalier et cria depuis le haut de la tour.
Catherine — Anne ! Anne ! Ma sœur Anne ! Monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point. Ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui. Et si tu les aperçois, fais-leur signe de se hâter.
Barbe-Bleue (d'en bas, rugissant) — Descends vite, ou je monte là-haut !
Catherine — Encore un moment, s'il vous plaît !
Anne (du haut) — Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie.
Barbe-Bleue — Descends vite, ou je vais te chercher ! Le demi-quart d'heure que je vous ai accordé est maintenant écoulé.
Catherine — Je viens ! — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Anne — Je vois un nuage de poussière qui vient de ce côté… Non, Catherine — c'est un troupeau de moutons qui traverse le chemin.
Barbe-Bleue — Ne veux-tu pas descendre ? Je m'impatiente !
Catherine — Encore un moment ! Je termine ma prière ! — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Anne — Si ! Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont bien loin encore… Dieu soit loué ! Ce sont nos frères ! Je leur fais signe tant que je puis de se hâter !
Barbe-Bleue (hurlant) — Pour la dernière fois, descendras-tu, tonnerre de terre !
Catherine — Oh non, non, non ! Donnez-moi encore un petit moment pour me recueillir. Le temps d'une courte prière.
Barbe-Bleue — Non, il est trop tard. Recommande-toi bien à Dieu. Tu vas maintenant rejoindre mes femmes.
Il levait son grand couteau lorsqu'un bruit de galop retentit dans la cour.
Barbe-Bleue — Que se passe-t-il ? Qui vient à cette heure m'importuner ?
Les deux frères firent irruption — l'un dragon, l'autre mousquetaire. À leur vue, Barbe-Bleue s'enfuit aussitôt, affolé, mais ils le rattrapèrent avant qu'il pût gagner le perron.
Le premier frère — Tiens, Barbe-Bleue ! Prends cette épée au travers du corps. Ceci pour t'apprendre à terroriser notre sœur.
Barbe-Bleue — Je meurs.
Le second frère — Voici la terre débarrassée d'un méchant.
Catherine (s'effondrant) — Je suis presque aussi morte que mon mari.
Le premier frère — Viens, petite sœur, calme-toi, tout est fini. Nos bras sont là pour te protéger.
Catherine — Dieu, j'ai peur. J'ai cru que vous n'arriveriez jamais. J'ai senti mon âme se détacher de mon corps.
Anne — Reviens, ma Catherine, nous sommes là. Voyons, sœur, ce n'est plus qu'un mauvais cauchemar. Allons, sèche tes pleurs. Je te l'avais bien dit que cet homme avait la barbe trop bleue pour être honnête.
Il se trouva que Barbe-Bleue n'avait point d'héritier et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères. Une autre à marier sa sœur Anne avec un gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps. Et le reste à se marier elle-même avec un fort honnête homme qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec Barbe-Bleue.
Version inconnue
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais par malheur, cet homme avait la barbe bleue. Cela le rendait si laid et si terrible qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît à son approche.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Un jour…
La mère — Catherine, on sonne à la porte du jardin. Va ouvrir, veux-tu ?
Catherine — Oh, maman, je suis en train d'écrire.
La mère — Anne peut bien y aller.
Anne — C'est toujours moi qui me dévoue. Je suis une martyre ici. C'est bon, j'y vais.
La mère — Merci, Anne. Catherine, ta sœur est beaucoup plus gentille que toi.
Catherine — Maman, je termine un poème et je cherche une rime à "mes anges". Écoute ça :
Les feuillages sont verts, les petits bourgeons poussent,
Le pied de tous les chênes est recouvert de mousse,
Et l'on entend les pies, les moineaux, les… mes anges ?
Lancer leurs cris joyeux au ciel, au ciel.
C'est là que je cale…
La mère — Fais voir ta langue.
Catherine — Oh, maman, tu es drôle. Que deviendrai-je sans mes deux petites filles lorsqu'elles se marieront ? Vous êtes mes anges.
La mère — Oh, maman, tu l'as trouvé !
Catherine — Quoi donc ?
La mère — La rime à "mes anges". Tiens, écoute : « Et l'on entend les pies, les moineaux, les… où sont les anges ? » Oh, bravo, mon enfant. Tu es une…
Anne (rentrant) — Maman, c'est notre voisin — la Barbe-Bleue — qui a sonné. Je n'ose pas lui ouvrir.
La mère — Mais voyons, ne sois pas bête.
Anne — Je vous dis qu'il me fait peur.
La mère — Catherine, tu es plus intelligente que ta sœur. Va lui ouvrir. C'est un homme très bien et très riche.
Catherine — Mais moi aussi il me fait peur. Je le trouve bizarre.
La mère — C'est bon, je vais lui ouvrir moi-même. Entrez donc, cher monsieur.
Barbe-Bleue — Je ne voudrais pas vous ennuyer, mais j'aimerais vous parler en particulier, si vos charmantes demoiselles le permettent.
La mère — Mais certainement. Anne et Catherine, voulez-vous aller dans votre chambre, s'il vous plaît ?
Anne et Catherine — Oui, maman.
Barbe-Bleue — C'est une démarche plus ou moins officielle que je fais aujourd'hui, madame. Vous connaissez ma situation. Je suis bien seul. J'ai de gros biens, un château, et pas de femme pour partager ma vie. Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main d'une de vos filles ? Je vous laisse le choix quant à celle des deux que vous voudrez bien me donner en mariage. Quel qu'il soit, votre choix me plaira.
La mère — Monsieur, je suis très sensible à votre demande, mais il va falloir que j'en parle à mes filles, que j'aime profondément et à qui je ne voudrais pas imposer un mari. Ce sont elles qui décideront.
Barbe-Bleue — Madame, j'attends avec espoir votre réponse. Permettez que je prenne congé. À bientôt, chère madame.
Sitôt la porte refermée, les deux filles descendirent.
Anne — Tu as entendu ?
Catherine — Oui. Il ne doute de rien, le voisin. Je préfère plutôt ne jamais me marier que de poser un jour ma main sur le bras de cet homme.
Anne — Il est vraiment trop laid.
La mère — Voyons, mes enfants, ce monsieur n'est pas laid. Il a peut-être une barbe bien sombre qui lui donne une personnalité inquiétante, mais je suis certaine que celle qui acceptera de devenir sa femme obtiendra de lui qu'il rase ses joues et son menton afin d'apparaître à sa fiancée sous un meilleur jour.
Catherine — En tout cas, ce n'est pas moi qui l'épouserai.
Anne — Ni moi. Je ne tiens pas du tout à devenir sa huitième femme, alors que personne ne sait ce que les autres sont devenues.
Barbe-Bleue, pour faire connaissance, avait invité les deux jeunes filles dans une de ses maisons de campagne.
Anne (à Catherine) — Anne, ma sœur, que penses-tu de notre hôte ?
Catherine — Il est gentil, mais je n'arrive pas à m'habituer à la couleur de sa barbe. Tu as vu comme elle est bleue ?
Anne — Je trouve qu'elle va très bien avec la couleur de ses yeux. Et puis, il est si prévenant que je ne sais même plus ce qui m'effrayait en lui la première fois qu'il est venu nous rendre visite.
Catherine — Moi, je ne trouve pas tellement rassurant ce château et son propriétaire.
Anne — Catherine, tu es folle. Je trouve que maman a très bien fait d'accepter son invitation. Ce séjour est merveilleux.
Catherine — Non, décidément, je n'aime pas la couleur de sa barbe.
La mère (à Anne) — Maman, tu as vu Catherine comme elle semble heureuse ? Regarde comme elle s'amuse avec M. de Barbe-Bleue.
Anne — Voyons, mon enfant, ne l'appelle pas ainsi. S'il t'entendait. Ce monsieur a été très aimable de nous inviter. Il ne faut pas te moquer.
La mère — En tout cas, ce monsieur est très gentil avec ma sœur. Tu ne trouves pas ?
Anne — Oui, mais n'est-elle pas aussi plus douce avec lui ?
Barbe-Bleue s'approcha de Catherine.
Barbe-Bleue — Dis-moi, Anne chérie, veux-tu m'envoyer ta sœur ?
Catherine — Maman, M. de Montfontaine a attrapé un petit sanglier tout vivant. Vous venez le voir ?
La mère — Oui, j'y vais. Le petit du sanglier s'appelle un marcassin. Je voudrais te parler un instant. Viens t'asseoir sur ce banc à côté de moi. C'est très important.
Catherine — Maman, j'ai promis au monsieur de donner le biberon au petit sanglier, au marcassin.
La mère — Je ne voudrais pas t'empêcher de t'amuser, ma fille, mais j'ai besoin de savoir quelle réponse je dois donner à M. de Montfontaine à propos du mariage.
Catherine — Mais si je me marie, je ne te verrai plus, n'est-ce pas ?
La mère — Je viendrai te voir souvent. Et puis, si ton époux est absent pour affaires, ta sœur viendra te tenir compagnie au château. Seulement, es-tu bien décidée à épouser ce monsieur ?
Catherine — Ben… laisse-moi réfléchir encore un peu.
Le soir, à table :
Barbe-Bleue — Mesdames, la collation est servie, si vous voulez prendre place.
La mère — Avec plaisir, cher monsieur. J'ai une faim de loup.
Anne — Et moi, une faim de biche.
Barbe-Bleue — Je n'ai moi qu'une faim de perdrix. Je suis ravi, mesdames, d'avoir à ma table un si joli tableau de chasse. Mademoiselle Catherine, veuillez vous asseoir à ma droite.
Et dès que l'on fut de retour à la ville, le mariage fut célébré.
Le prêtre — M. Hubert de Montfontaine, acceptez-vous de prendre pour épouse Mademoiselle Catherine d'Armancourt ?
Barbe-Bleue — Oui.
Le prêtre — Mademoiselle Catherine d'Armancourt, acceptez-vous de prendre pour époux M. Hubert de Montfontaine ?
Catherine — Oui.
Le prêtre — Je vous déclare unis par les liens du mariage. Toutes mes félicitations.
Un mois plus tard.
Barbe-Bleue (à sa femme) — Ma femme, je suis obligé de faire un voyage en province de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence. Je vous prie de vous bien divertir pendant mon absence. Faites venir vos bonnes amies. Menez-les à la campagne si vous voulez. Faites bonne chère partout.
Il lui tendit un trousseau de clés.
Barbe-Bleue — Voilà les clés des deux grands garde-meubles. Voilà celles de la vaisselle d'or et de l'argenterie qui ne sert pas tous les jours. Voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent. Celles des cassettes où sont mes pierreries. Et voilà le passe-partout de mes appartements. Ah ! Pour cette petite clé d'or, c'est la clé du petit cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement en bas. Ouvrez tout. Allez partout. Mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s'il vous arrive de l'ouvrir, ma colère sera terrible.
Catherine — Bien, bien, mon ami. Je vous promets d'observer exactement tout ce que vous venez d'ordonner. Je vous souhaite un bon voyage. Revenez vite.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoie quérir pour aller chez la jeune mariée — impatientes de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue qui leur faisait peur.
Catherine leur fit visiter les appartements, admirant avec elles les boiseries, les glaces, les parquets de marqueterie, les sauvetages moelleux. Puis, soudain, une pensée la hanta.
Catherine (à elle-même) — Je suis curieuse de savoir pourquoi mon mari m'interdit d'entrer dans le petit cabinet… J'y vais, tant pis.
Elle fut si pressée par sa curiosité que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter ses amies, elle descendit par un petit escalier dérobé avec tant de précipitation qu'elle manqua se rompre le cou deux ou trois fois.
Il faisait sombre et d'abord elle ne vit rien. Mais lorsque ses yeux se furent habitués à l'obscurité, elle commença à distinguer sur le plancher de larges taches.
Catherine (horrifiée) — Il y a du sang…
Elle venait d'apercevoir le corps de plusieurs femmes mortes et étendues contre les murs. C'était toutes les femmes que Barbe-Bleue avait épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre. Elle faillit mourir de peur. La clé du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba des mains.
Remontée dans sa chambre, elle remarqua que la clé d'or était tachée de sang. Elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait point. Elle eut beau la laver et même la frotter avec du sable et du grès — rien n'y fit. Car la clé était fée. Quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.
Le soir même, Barbe-Bleue revint.
Barbe-Bleue — Bonjour, femme. Ne vous étonnez pas de me voir si tôt : j'ai reçu des lettres en chemin qui m'apprenaient que l'affaire pour laquelle j'étais parti venait d'être terminée à mon avantage.
Catherine — Tant mieux, tant mieux, cher mari. Je suis ravie de votre prompt retour. Je commençais à m'ennuyer seule.
Barbe-Bleue — Je vois, Catherine, que vous êtes une gentille femme et je ferai tout pour vous rendre heureuse.
Mais le lendemain…
Barbe-Bleue — Catherine, ma mie, voulez-vous me rendre les clés que je vous ai remises avant mon départ ?
Catherine — Bien sûr, cher mari. Je ne songeais pas à les garder.
Sa main tremblait. Barbe-Bleue compta les clés.
Barbe-Bleue — Tiens. D'où vient que la clé d'or n'est pas avec les autres ?
Catherine — Je l'aurai, ma foi, laissée là-haut, sur ma table.
Barbe-Bleue — Ne manquez pas de me la donner tantôt.
Après plusieurs allées et venues, la vérité éclata.
Barbe-Bleue — Catherine, vous avez encore oublié de me rendre la petite clé d'or.
Catherine — C'est vrai. La voilà, mon ami. Je ne la retrouvais point.
Barbe-Bleue (la regardant fixement) — Je vois bien. Vous avez désobéi. Vous êtes entrée dans mon petit cabinet malgré mon interdiction. Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.
Catherine — Non ! Pardonnez ma faute. Elle est très excusable. Je vous en supplie, je me jette à vos pieds. Regardez, j'embrasse vos genoux. Accordez-moi votre pardon, je ne le ferai plus.
Barbe-Bleue — Il faut mourir, madame. Et tout à l'heure.
Catherine — Puisqu'il me faut mourir, donnez-moi le temps de prier Dieu et d'embrasser ma sœur.
Barbe-Bleue — Je vous donne un demi-quart d'heure. Mais pas un moment davantage.
Catherine s'élança dans l'escalier et cria depuis le haut de la tour.
Catherine — Anne ! Anne ! Ma sœur Anne ! Monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point. Ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui. Et si tu les aperçois, fais-leur signe de se hâter.
Barbe-Bleue (d'en bas, rugissant) — Descends vite, ou je monte là-haut !
Catherine — Encore un moment, s'il vous plaît !
Anne (du haut) — Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie.
Barbe-Bleue — Descends vite, ou je vais te chercher ! Le demi-quart d'heure que je vous ai accordé est maintenant écoulé.
Catherine — Je viens ! — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Anne — Je vois un nuage de poussière qui vient de ce côté… Non, Catherine — c'est un troupeau de moutons qui traverse le chemin.
Barbe-Bleue — Ne veux-tu pas descendre ? Je m'impatiente !
Catherine — Encore un moment ! Je termine ma prière ! — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Anne — Si ! Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont bien loin encore… Dieu soit loué ! Ce sont nos frères ! Je leur fais signe tant que je puis de se hâter !
Barbe-Bleue (hurlant) — Pour la dernière fois, descendras-tu, tonnerre de terre !
Catherine — Oh non, non, non ! Donnez-moi encore un petit moment pour me recueillir. Le temps d'une courte prière.
Barbe-Bleue — Non, il est trop tard. Recommande-toi bien à Dieu. Tu vas maintenant rejoindre mes femmes.
Il levait son grand couteau lorsqu'un bruit de galop retentit dans la cour.
Barbe-Bleue — Que se passe-t-il ? Qui vient à cette heure m'importuner ?
Les deux frères firent irruption — l'un dragon, l'autre mousquetaire. À leur vue, Barbe-Bleue s'enfuit aussitôt, affolé, mais ils le rattrapèrent avant qu'il pût gagner le perron.
Le premier frère — Tiens, Barbe-Bleue ! Prends cette épée au travers du corps. Ceci pour t'apprendre à terroriser notre sœur.
Barbe-Bleue — Je meurs.
Le second frère — Voici la terre débarrassée d'un méchant.
Catherine (s'effondrant) — Je suis presque aussi morte que mon mari.
Le premier frère — Viens, petite sœur, calme-toi, tout est fini. Nos bras sont là pour te protéger.
Catherine — Dieu, j'ai peur. J'ai cru que vous n'arriveriez jamais. J'ai senti mon âme se détacher de mon corps.
Anne — Reviens, ma Catherine, nous sommes là. Voyons, sœur, ce n'est plus qu'un mauvais cauchemar. Allons, sèche tes pleurs. Je te l'avais bien dit que cet homme avait la barbe trop bleue pour être honnête.
Il se trouva que Barbe-Bleue n'avait point d'héritier et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères. Une autre à marier sa sœur Anne avec un gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps. Et le reste à se marier elle-même avec un fort honnête homme qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec Barbe-Bleue.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Peau d'Âne
Compagnie du Tourne-Conte
Le roi d'un grand pays possédait un âne merveilleux — un âne que la nature avait fait si net qu'il ne souillait jamais sa litière, sur laquelle, au contraire, on trouvait chaque matin de beaux écus et des louis d'or de toutes sortes. Grâce à son âne, le monarque était devenu fabuleusement riche. Cependant, il rêvait d'agrandir encore son royaume.
Un jour, il fit appeler sa fille, qui était la princesse la plus douce et la plus jolie qu'on n'eût jamais vue.
Le roi — Ma fille, j'ai décidé de vous marier au roi Cabuchard, mon voisin. En échange de mon consentement, je me ferai céder quelques riches provinces.
La princesse — De grâce, mon père, épargnez-moi ce mariage.
Le roi — Et pourquoi donc, ma fille ?
La princesse — Ce roi est forêlé — on le dit sot et cruel. Son plus grand plaisir est de maltraiter les plus faibles que lui, même les animaux inoffensifs.
Le roi — Ces considérations ne sauraient m'arrêter. Ma fille, vous épouserez le roi Cabuchard.
La princesse était désespérée. Elle alla trouver la fée, sa marraine.
La princesse — Bonne marraine, vous qui êtes la plus puissante des fées, venez à mon secours. Conseillez-moi.
La fée — Dites à votre père que vous accéderez à son désir, à condition qu'il vous fasse présent de trois robes : l'une couleur du temps, l'autre couleur de lune, la troisième couleur de soleil. Tout son pouvoir et sa richesse ne lui permettront pas de vous satisfaire ainsi — vous n'épouserez pas le roi Cabuchard.
Le roi commanda au maître tailleur de son royaume d'exécuter avant trois jours les robes exigées par sa fille. L'aube du troisième jour ne s'était pas encore levée que les robes furent apportées au palais — plus belles que le ciel le plus pur, plus délicates que la lune entourée de nuages légers, plus éblouissantes que le soleil d'Afrique.
La princesse en fut remplie d'admiration, mais aussi de douleur, car elle ne savait plus comment se dérober à l'insistance de son père. Elle allait s'abandonner aux larmes, quand sa marraine lui conseilla de manifester une telle exigence que jamais le roi ne consentirait à l'écouter.
La princesse (au roi) — Mon père, puis-je formuler un dernier désir ?
Le roi — Que prétendez-vous encore obtenir, ma fille ?
La princesse — La peau de votre âne, sire.
Le roi — La peau de mon âne ? L'âne aux pièces d'or ?
La princesse — Oui, mon père. Si vous me l'accordez, je me résignerai au mariage avec le roi Cabuchard.
Le roi (soupirant) — Il m'en coûte de sacrifier cet âne qui me fait chaque jour de si beaux écus, senances et trébuchons. Mais il ne sera pas dit que je n'aurai cédé à votre dernier caprice.
Il fit appeler son boucher.
Le roi (au boucher) — Que mon maître boucher prenne son grand couteau et coupe la gorge à mon âne — l'âne aux pièces d'or. Qu'on le dépouille et que l'on donne sa peau à la princesse. Et pour célébrer les noces de ma fille, je veux un festin composé des mets les plus délicats. Que l'on n'oublie ni les pâtisseries ni les dragées. Ohé, mes musiciens ! Accordez vos violons pour jouer vos airs les plus entraînants. Mon auguste personne ouvrira le bal.
Tandis que le roi et la cour dansaient le menuet, la princesse s'affubla de la peau de l'âne et quitta le palais sans être vue. Elle n'emportait qu'une baguette magique — présent de la fée — dont il lui suffisait de frapper le sol pour en faire surgir aussitôt une cassette contenant tous ses habits, son miroir, sa toilette, ses diamants et ses rubis.
Elle s'en fut le long des chemins, tendant la main aux passants pour en obtenir quelques menues pièces.
La princesse (à une passante) — Madame, ayez pitié de moi. Je n'ai rien mangé de la journée.
La passante — Même guère les moindres misères de faim ne se sont déparées de ceux qui vivent aux dépens d'autrui. Vous m'avez dit être princesse ?
La princesse — Je suis princesse.
La passante — Petite menteuse ! Vit-on jamais princesse affublée d'une peau d'âne et le visage couvert d'aussi vilaine crasse ? Je voulais vous donner une pistole, mais en punition de votre fourberie, vous n'aurez pas un liard.
La princesse (seule) — Elle est partie sans me faire l'aumône, et j'ai si faim. Combien triste est mon sort… Il me faudrait trouver quelque emploi de gouvernante.
Elle frappa à une porte.
La fermière (ouvrant) — Qu'est-ce que c'est ?
La princesse — Madame, je cherche une place de gouvernante. Voulez-vous me prendre à votre service ?
La fermière — Vous êtes bien trop mal tenue et votre aspect chagrinerait mes enfants. Allez-vous-en.
La princesse (s'éloignant) — Je n'en puis plus. Je suis si lasse. J'ai marché si longtemps, si loin, à travers monts et vallées, que déjà j'ai franchi les limites du royaume de mon père. Que vais-je devenir ? Voici une ferme sur le bord du chemin. Je vais y demander asile.
La fermière (de la ferme) — Que cherchez-vous, ma fille ?
La princesse — Une place de servante, madame.
La fermière — J'ai justement besoin d'une souillon pour lessiver les torchons et donner la nourriture aux cochons. Vous ferez l'affaire. Entrez donc, ma fille.
La princesse — que l'on appela désormais Paudane, à cause de sa défroque — fit son travail avec soin. Un dimanche, en revenant de la chasse, le fils d'un puissant roi vint se reposer dans la ferme qui appartenait à son père. En passant devant la cabane où logeait Paudane, il mit par hasard l'œil à la serrure. Ce jour-là, vêtue de sa robe couleur de soleil, Paudane était si belle que le prince, émerveillé, interrogea la fermière.
Le prince — Quelle est donc cette jeune fille si somptueusement parée dont la beauté rayonne dans ce humble logis ? Je sens que déjà je l'aime. Je veux l'épouser, ou je serai le plus affligé des princes.
La fermière — Une jeune fille somptueusement vêtue ? Mais il n'y a qu'une souillon gagée pour faire le travail, et qu'on nomme Paudane à cause de la défroque dont elle s'affuble.
Le prince — Vraiment, bonne femme ? Ainsi, j'aurais été abusé par mon imagination ? Ah, je suis bien triste. Ne puis-je rien pour soulager votre peine ?
La fermière — Si, tu le peux, brave femme. Obtiens de Paudane qu'elle me fasse un gâteau de sa main et qu'on me le porte au palais.
La fermière — Vous aurez ce gâteau, mon seigneur, je vous le promets.
La princesse (à elle-même) — Ce voyageur que j'ai surpris en lui regardant par la serrure… mon cœur me dit que c'est un prince — le plus beau des princes. Comment lui faire connaître que je suis princesse et digne d'être aimée de lui ? Ah, le ciel m'inspire ! Je vais ôter de mon doigt cet anneau d'or enrichi d'une émeraude et le glisser dans la pâte du gâteau que je confectionne pour lui. En voyant ce bijou, il comprendra que seule une princesse en peut porter de semblable.
Chaque jour enfermé dans son palais, le prince pensait à Paudane et il était infiniment triste en songeant qu'il ne la reverrait peut-être jamais. Un matin, une paysanne lui apporta une galette.
La paysanne — C'est le gâteau fait par Paudane.
Le prince — Comme il est bon ! Mais… mais qu'est-ce que c'est que cela dans ma bouche ? Un anneau d'or où scintille une émeraude ! Combien ce cercle est étroit. Quelle jolie main possède un doigt si fin qu'il puisse glisser en cet anneau ! Ah, que je le sache, et mon mal de langueur me quittera.
On frappa à la porte.
Un page — Le roi, ton père. La reine, ta mère.
Le prince — Entrez, mes bons parents.
La reine — Quelle est donc cette bague que vous tenez en main, mon fils ?
Le prince — Oh, ma mère, de grâce ! Trouvez celle qui pourrait la passer à son doigt. C'est elle que je veux épouser, et nulle autre. Je vous en fais la promesse.
Le roi — Mon fils, cette jeune fille doit être de bonne noblesse. Il me sera facile de la découvrir. Je vais ordonner sur l'heure que l'on commence les recherches.
Quelque temps après.
Le roi (à son fils) — Mon fils, vous me voyez fort marri. Il n'a pas été possible de trouver une femme au doigt assez délicat pour porter cet anneau. Nous avons vu les dames de la cour, les dames du peuple, et jusqu'au menu fretin — cuisinière, servante.
Le prince — Mon père, avez-vous vu Paudane ? Cette petite souillon employée dans votre ferme. Je vous en supplie, mon père, faites-la venir.
Le roi hésita un instant.
Le roi — Elle est là dans l'antichambre. Je voulais la faire chasser, mais puisque vous y tenez, mon fils, je vais la recevoir. Qu'on amène Paudane.
Le roi (la voyant) — Vous m'avez appelé, sire ? Ah, vous voilà. Dieu qu'elle est laide avec cette peau… Approchez, ma fille. Tendez votre petit doigt que j'essaie d'y passer cette bague.
La princesse — Voyez, sire, comme elle s'ajuste bien à mon doigt.
Le roi (stupéfait) — C'est ma foi vrai. Vous m'en voyez saisi d'étonnement. Eh bien, venez, je vais vous présenter au prince.
La princesse — Avant de paraître devant lui, permettez, sire, que je change de vêtements.
Le roi (au prince) — Mon fils, où est Paudane ? Elle était ici il y a un instant.
Le prince — Elle va revenir tout de suite. Et la bague, mon père ?
Le roi — C'est prodigieux. Seule de tout mon royaume, Paudane a pu la passer à son doigt. L'anneau appartient à Paudane. Tu ne t'étais pas trompé, mon fils. Quelque chose te l'avait dit.
Le prince (regardant la porte s'ouvrir) — Mais voyez donc, mon père… cette merveilleuse jeune fille qui s'avance vers nous, parée de vêtements somptueux, et dont les cheveux blonds sont mêlés de diamants. Quelle taille fine — si menue qu'on la pourrait prendre entre les deux mains.
Le roi (à la princesse) — Demoiselle, faites-moi la grâce de m'apprendre votre nom.
La princesse — C'est Paudane.
Le roi — Paudane… Quel est ce prodige ?
Le prince (à son père) — Mon père, vous vous êtes engagé à me donner la jeune fille de mon choix. Je vous demande Paudane.
Le roi — J'y consens avec joie, mon fils.
Le prince (à la princesse) — Paudane, je vous aime.
La princesse — Prince… je serai votre femme.
Tous les monarques de la terre
Assistèrent aux noces du prince et de la princesse.
Il en vint de partout —
Certains sur un char, d'autres à cheval,
Ou à dos d'éléphant.
Il y eut même un calife de Bagdad
Porté sur les ailes d'un aigle gigantesque.
Le père de la princesse parut aux noces et pleura d'émotion en retrouvant sa fille, qu'il avait cru perdue à jamais. La fée marraine tint à venir elle-même aux noces — et c'est par elle que toute la vérité fut connue.
Compagnie du Tourne-Conte
Le roi d'un grand pays possédait un âne merveilleux — un âne que la nature avait fait si net qu'il ne souillait jamais sa litière, sur laquelle, au contraire, on trouvait chaque matin de beaux écus et des louis d'or de toutes sortes. Grâce à son âne, le monarque était devenu fabuleusement riche. Cependant, il rêvait d'agrandir encore son royaume.
Un jour, il fit appeler sa fille, qui était la princesse la plus douce et la plus jolie qu'on n'eût jamais vue.
Le roi — Ma fille, j'ai décidé de vous marier au roi Cabuchard, mon voisin. En échange de mon consentement, je me ferai céder quelques riches provinces.
La princesse — De grâce, mon père, épargnez-moi ce mariage.
Le roi — Et pourquoi donc, ma fille ?
La princesse — Ce roi est forêlé — on le dit sot et cruel. Son plus grand plaisir est de maltraiter les plus faibles que lui, même les animaux inoffensifs.
Le roi — Ces considérations ne sauraient m'arrêter. Ma fille, vous épouserez le roi Cabuchard.
La princesse était désespérée. Elle alla trouver la fée, sa marraine.
La princesse — Bonne marraine, vous qui êtes la plus puissante des fées, venez à mon secours. Conseillez-moi.
La fée — Dites à votre père que vous accéderez à son désir, à condition qu'il vous fasse présent de trois robes : l'une couleur du temps, l'autre couleur de lune, la troisième couleur de soleil. Tout son pouvoir et sa richesse ne lui permettront pas de vous satisfaire ainsi — vous n'épouserez pas le roi Cabuchard.
Le roi commanda au maître tailleur de son royaume d'exécuter avant trois jours les robes exigées par sa fille. L'aube du troisième jour ne s'était pas encore levée que les robes furent apportées au palais — plus belles que le ciel le plus pur, plus délicates que la lune entourée de nuages légers, plus éblouissantes que le soleil d'Afrique.
La princesse en fut remplie d'admiration, mais aussi de douleur, car elle ne savait plus comment se dérober à l'insistance de son père. Elle allait s'abandonner aux larmes, quand sa marraine lui conseilla de manifester une telle exigence que jamais le roi ne consentirait à l'écouter.
La princesse (au roi) — Mon père, puis-je formuler un dernier désir ?
Le roi — Que prétendez-vous encore obtenir, ma fille ?
La princesse — La peau de votre âne, sire.
Le roi — La peau de mon âne ? L'âne aux pièces d'or ?
La princesse — Oui, mon père. Si vous me l'accordez, je me résignerai au mariage avec le roi Cabuchard.
Le roi (soupirant) — Il m'en coûte de sacrifier cet âne qui me fait chaque jour de si beaux écus, senances et trébuchons. Mais il ne sera pas dit que je n'aurai cédé à votre dernier caprice.
Il fit appeler son boucher.
Le roi (au boucher) — Que mon maître boucher prenne son grand couteau et coupe la gorge à mon âne — l'âne aux pièces d'or. Qu'on le dépouille et que l'on donne sa peau à la princesse. Et pour célébrer les noces de ma fille, je veux un festin composé des mets les plus délicats. Que l'on n'oublie ni les pâtisseries ni les dragées. Ohé, mes musiciens ! Accordez vos violons pour jouer vos airs les plus entraînants. Mon auguste personne ouvrira le bal.
Tandis que le roi et la cour dansaient le menuet, la princesse s'affubla de la peau de l'âne et quitta le palais sans être vue. Elle n'emportait qu'une baguette magique — présent de la fée — dont il lui suffisait de frapper le sol pour en faire surgir aussitôt une cassette contenant tous ses habits, son miroir, sa toilette, ses diamants et ses rubis.
Elle s'en fut le long des chemins, tendant la main aux passants pour en obtenir quelques menues pièces.
La princesse (à une passante) — Madame, ayez pitié de moi. Je n'ai rien mangé de la journée.
La passante — Même guère les moindres misères de faim ne se sont déparées de ceux qui vivent aux dépens d'autrui. Vous m'avez dit être princesse ?
La princesse — Je suis princesse.
La passante — Petite menteuse ! Vit-on jamais princesse affublée d'une peau d'âne et le visage couvert d'aussi vilaine crasse ? Je voulais vous donner une pistole, mais en punition de votre fourberie, vous n'aurez pas un liard.
La princesse (seule) — Elle est partie sans me faire l'aumône, et j'ai si faim. Combien triste est mon sort… Il me faudrait trouver quelque emploi de gouvernante.
Elle frappa à une porte.
La fermière (ouvrant) — Qu'est-ce que c'est ?
La princesse — Madame, je cherche une place de gouvernante. Voulez-vous me prendre à votre service ?
La fermière — Vous êtes bien trop mal tenue et votre aspect chagrinerait mes enfants. Allez-vous-en.
La princesse (s'éloignant) — Je n'en puis plus. Je suis si lasse. J'ai marché si longtemps, si loin, à travers monts et vallées, que déjà j'ai franchi les limites du royaume de mon père. Que vais-je devenir ? Voici une ferme sur le bord du chemin. Je vais y demander asile.
La fermière (de la ferme) — Que cherchez-vous, ma fille ?
La princesse — Une place de servante, madame.
La fermière — J'ai justement besoin d'une souillon pour lessiver les torchons et donner la nourriture aux cochons. Vous ferez l'affaire. Entrez donc, ma fille.
La princesse — que l'on appela désormais Paudane, à cause de sa défroque — fit son travail avec soin. Un dimanche, en revenant de la chasse, le fils d'un puissant roi vint se reposer dans la ferme qui appartenait à son père. En passant devant la cabane où logeait Paudane, il mit par hasard l'œil à la serrure. Ce jour-là, vêtue de sa robe couleur de soleil, Paudane était si belle que le prince, émerveillé, interrogea la fermière.
Le prince — Quelle est donc cette jeune fille si somptueusement parée dont la beauté rayonne dans ce humble logis ? Je sens que déjà je l'aime. Je veux l'épouser, ou je serai le plus affligé des princes.
La fermière — Une jeune fille somptueusement vêtue ? Mais il n'y a qu'une souillon gagée pour faire le travail, et qu'on nomme Paudane à cause de la défroque dont elle s'affuble.
Le prince — Vraiment, bonne femme ? Ainsi, j'aurais été abusé par mon imagination ? Ah, je suis bien triste. Ne puis-je rien pour soulager votre peine ?
La fermière — Si, tu le peux, brave femme. Obtiens de Paudane qu'elle me fasse un gâteau de sa main et qu'on me le porte au palais.
La fermière — Vous aurez ce gâteau, mon seigneur, je vous le promets.
La princesse (à elle-même) — Ce voyageur que j'ai surpris en lui regardant par la serrure… mon cœur me dit que c'est un prince — le plus beau des princes. Comment lui faire connaître que je suis princesse et digne d'être aimée de lui ? Ah, le ciel m'inspire ! Je vais ôter de mon doigt cet anneau d'or enrichi d'une émeraude et le glisser dans la pâte du gâteau que je confectionne pour lui. En voyant ce bijou, il comprendra que seule une princesse en peut porter de semblable.
Chaque jour enfermé dans son palais, le prince pensait à Paudane et il était infiniment triste en songeant qu'il ne la reverrait peut-être jamais. Un matin, une paysanne lui apporta une galette.
La paysanne — C'est le gâteau fait par Paudane.
Le prince — Comme il est bon ! Mais… mais qu'est-ce que c'est que cela dans ma bouche ? Un anneau d'or où scintille une émeraude ! Combien ce cercle est étroit. Quelle jolie main possède un doigt si fin qu'il puisse glisser en cet anneau ! Ah, que je le sache, et mon mal de langueur me quittera.
On frappa à la porte.
Un page — Le roi, ton père. La reine, ta mère.
Le prince — Entrez, mes bons parents.
La reine — Quelle est donc cette bague que vous tenez en main, mon fils ?
Le prince — Oh, ma mère, de grâce ! Trouvez celle qui pourrait la passer à son doigt. C'est elle que je veux épouser, et nulle autre. Je vous en fais la promesse.
Le roi — Mon fils, cette jeune fille doit être de bonne noblesse. Il me sera facile de la découvrir. Je vais ordonner sur l'heure que l'on commence les recherches.
Quelque temps après.
Le roi (à son fils) — Mon fils, vous me voyez fort marri. Il n'a pas été possible de trouver une femme au doigt assez délicat pour porter cet anneau. Nous avons vu les dames de la cour, les dames du peuple, et jusqu'au menu fretin — cuisinière, servante.
Le prince — Mon père, avez-vous vu Paudane ? Cette petite souillon employée dans votre ferme. Je vous en supplie, mon père, faites-la venir.
Le roi hésita un instant.
Le roi — Elle est là dans l'antichambre. Je voulais la faire chasser, mais puisque vous y tenez, mon fils, je vais la recevoir. Qu'on amène Paudane.
Le roi (la voyant) — Vous m'avez appelé, sire ? Ah, vous voilà. Dieu qu'elle est laide avec cette peau… Approchez, ma fille. Tendez votre petit doigt que j'essaie d'y passer cette bague.
La princesse — Voyez, sire, comme elle s'ajuste bien à mon doigt.
Le roi (stupéfait) — C'est ma foi vrai. Vous m'en voyez saisi d'étonnement. Eh bien, venez, je vais vous présenter au prince.
La princesse — Avant de paraître devant lui, permettez, sire, que je change de vêtements.
Le roi (au prince) — Mon fils, où est Paudane ? Elle était ici il y a un instant.
Le prince — Elle va revenir tout de suite. Et la bague, mon père ?
Le roi — C'est prodigieux. Seule de tout mon royaume, Paudane a pu la passer à son doigt. L'anneau appartient à Paudane. Tu ne t'étais pas trompé, mon fils. Quelque chose te l'avait dit.
Le prince (regardant la porte s'ouvrir) — Mais voyez donc, mon père… cette merveilleuse jeune fille qui s'avance vers nous, parée de vêtements somptueux, et dont les cheveux blonds sont mêlés de diamants. Quelle taille fine — si menue qu'on la pourrait prendre entre les deux mains.
Le roi (à la princesse) — Demoiselle, faites-moi la grâce de m'apprendre votre nom.
La princesse — C'est Paudane.
Le roi — Paudane… Quel est ce prodige ?
Le prince (à son père) — Mon père, vous vous êtes engagé à me donner la jeune fille de mon choix. Je vous demande Paudane.
Le roi — J'y consens avec joie, mon fils.
Le prince (à la princesse) — Paudane, je vous aime.
La princesse — Prince… je serai votre femme.
Tous les monarques de la terre
Assistèrent aux noces du prince et de la princesse.
Il en vint de partout —
Certains sur un char, d'autres à cheval,
Ou à dos d'éléphant.
Il y eut même un calife de Bagdad
Porté sur les ailes d'un aigle gigantesque.
Le père de la princesse parut aux noces et pleura d'émotion en retrouvant sa fille, qu'il avait cru perdue à jamais. La fée marraine tint à venir elle-même aux noces — et c'est par elle que toute la vérité fut connue.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Le Pêcheur et sa femme
NARRATEUR : Le pêcheur et sa femme vivaient sur une falaise près de la grande mer. Tous les jours, pour gagner sa vie, le pêcheur se rendait au bord de la falaise et pêchait des poissons. Il était heureux de vivre une vie simple. Mais il savait que sa femme ne l'était pas du tout. Elle était souvent en colère.
LA FEMME : Regarde cette cabane pourrie ! L'odeur me rend malade ! Pourtant, je la nettoie jour et nuit et rien n'y fait !
NARRATEUR : Le pêcheur adorait sa femme, mais elle n'arrêtait jamais de se plaindre. Dans les bons jours, quand il pêchait deux poissons, sa femme en demandait trois. S'il lui achetait des mangues, elle demandait plutôt des pêches. Il n'y avait rien qu'il puisse faire pour la rendre heureuse.
LE PÊCHEUR : Oh ma chérie, que pourrais-je faire pour te rendre heureuse ?
LA FEMME : Sors-moi de cette cabane puante ! Je n'en peux plus !
NARRATEUR : Un jour, le pêcheur alla pêcher près de la falaise. L'eau était calme et bleue. Il s'assit là-bas et plongea son hameçon dans l'eau profonde de la mer. Quelques heures passèrent et il commença à être fatigué.
LE PÊCHEUR : Je crois qu'aujourd'hui, on va plutôt manger des fruits. Oh, attends, je sens quelque chose !
NARRATEUR : Le mari tient fermement sa canne à pêche et commence à tirer.
LE PÊCHEUR : Oh, c'est lourd ! Ça doit être un gros poisson.
NARRATEUR : Quand il remonta la ligne, il fut surpris de voir une limande. Elle brillait de mille couleurs.
LE PÊCHEUR : Oh, une limande ! Pourquoi est-elle si lourde ? Peut-être qu'elle a trop mangé...
LA LIMANDE : Non, pêcheur. Ce n'est pas pour cette raison que je pèse plus lourd que les autres poissons.
LE PÊCHEUR : Quoi ? Tu viens de me parler ? Mais que se passe-t-il ? Comment connais-tu mon nom ?
LA LIMANDE : J'en sais beaucoup plus sur toi. Je ne suis pas un poisson normal. Je suis un prince enchanté. Libère-moi ! Je n'aurai pas bon goût de toute façon. Mais s'il te plaît, ne me tue pas.
LE PÊCHEUR : Oh, n'en dis pas plus. Je ne vais certainement pas tuer un poisson qui parle. Allez, vas-y.
LA LIMANDE : Ah, merci !
NARRATEUR : Le mari était excité de raconter cette histoire de la limande à sa femme. Il se dépêcha de rentrer à la maison quand il se rappela qu'il n'avait pas de poisson à ramener à sa femme aujourd'hui.
LE PÊCHEUR : Chéri, j'ai quelque chose à te raconter. Viens vite !
LA FEMME : Quoi ? Et pas de poisson aujourd'hui ?
LE PÊCHEUR : Non, en fait, j'avais attrapé une limande, mais elle parle ! Elle m'a dit qu'elle était en fait un prince enchanté. Eh bien, je l'ai libérée. Elle est à la mer maintenant.
LA FEMME : Tu as attrapé un poisson enchanté et tu l'as relâché, juste comme ça ? Comment as-tu pu faire ça ? Nous sommes pauvres et affamés. On vit dans cette cabane qui sent mauvais ! Tu aurais au moins pu lui demander une meilleure maison pour nous.
LE PÊCHEUR : Comment pourrait-il me donner une maison ? Il ne peut pas faire ça. Et nous devons être heureux avec ce que nous possédons.
LA FEMME : Je serais heureuse si je vivais dans un cottage. N'as-tu pas dit que c'était un prince enchanté ? Tu as épargné sa vie. Il pourrait en faire autant pour toi, non ? Retourne le voir et demande-lui un cottage !
NARRATEUR : Le mari hésita, mais il retourna vers la mer. À sa grande surprise, l'eau était devenue un peu verte et jaune.
LE PÊCHEUR : Poisson magique, est-ce que tu m'entends ?
NARRATEUR : La limande rejoignit la surface de l'eau instantanément, comme si elle attendait que le mari revienne.
LA LIMANDE : Ma femme n'est pas contente. Que veut-elle donc ?
LE PÊCHEUR : Elle voudrait un cottage.
LA LIMANDE : Repars, pêcheur. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Le mari retourna chez lui et vit sa femme qui se tenait devant la porte en bois d'un magnifique cottage. Le cottage était propre et bien entretenu. Il y avait des meubles et aussi une cheminée.
LE PÊCHEUR : Chéri, regarde ! Cette maison est tellement plus grande et plus propre. Et on a aussi une cheminée ! C'est vraiment beau, n'est-ce pas ? Es-tu contente maintenant ? On va pouvoir vivre ici pour toujours. Toute notre vie ?
LA FEMME : On verra ça. Mais mangeons et allons au lit, d'accord ?
NARRATEUR : Cette nuit-là, la femme ne dormit pas très bien. Elle continua de réfléchir à tout ce qui pourrait la rendre heureuse. Au petit matin, elle attendait déjà son mari à la table à manger.
LA FEMME : Bonjour, mon chéri. Écoute, cette maison est trop petite pour nous. Je voudrais vivre dans un palais et je veux aussi être une reine. Retourne voir la limande et demande-lui de nous offrir un palais.
LE PÊCHEUR : Qu'est-ce que tu dis ? Mais pourquoi veux-tu devenir reine ? Nous avons déjà bien assez !
LA FEMME : Laisse-moi décider de ça, d'accord ? Va voir la limande et fais de moi une reine !
NARRATEUR : Avec une grande hésitation, le mari se dirigea vers la mer. L'eau était violette aujourd'hui et les vents étaient battants.
LE PÊCHEUR : Poisson magique, est-ce que tu m'entends ? Ma femme n'est pas heureuse.
LA LIMANDE : Que veut-elle ?
LE PÊCHEUR : Elle veut un palais et elle veut devenir reine.
LA LIMANDE : Retourne près d'elle. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Quand le mari rentra, le cottage avait disparu. À la place, se tenait un palais avec de grandes portes en étain. Un tas de serviteurs couraient dans tous les sens. Il vit sa femme assise sur un trône, portant une couronne sur la tête.
LE PÊCHEUR : Tu es une reine maintenant !
LA FEMME : Oui, je suis une reine. C'est bien, n'est-ce pas ?
LE PÊCHEUR : Es-tu heureuse à présent ?
LA FEMME : Euh... non. Être reine, ce n'est pas assez. Je veux devenir impératrice.
LE PÊCHEUR : Hein ? Qu'est-ce que tu dis ? Je sais ce que tu penses... La limande ne peut pas faire de toi une impératrice. C'est impossible !
LA FEMME : Tu n'en sais rien du tout ! Retourne voir ce poisson et fais de moi une impératrice.
NARRATEUR : Le pêcheur retourna vers la mer, très hésitant. Il regardait la mer toute marron et se demanda ce qui avait bien pu causer ça.
LE PÊCHEUR : Poisson magique, est-ce que tu m'entends ? Ma femme n'est pas heureuse.
LA LIMANDE : Que veut-elle ?
LE PÊCHEUR : Elle veut devenir impératrice !
LA LIMANDE : Retourne près d'elle. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Le pêcheur rentra à la maison en se demandant si cette fois sa femme serait enfin heureuse. En arrivant au palais, des portes en or avaient remplacé les portes en étain. La maison s'était même élargie. À l'intérieur, sa femme était assise sur un trône en or. Tous les ministres et les rois se tenaient au pied de son trône. Elle tenait un globe doré dans une main et un sceptre dans l'autre.
LE PÊCHEUR : Ma chérie, c'est vraiment toi l'impératrice maintenant ?
LA FEMME : Oui, en effet. Ne t'avais-je pas dit que le poisson pouvait réaliser tout ça ?
LE PÊCHEUR : Bien sûr, oui. Es-tu heureuse à présent ?
LA FEMME : Hum, je ne sais pas trop. Nous verrons bien. Nous avons eu une longue journée. On devrait aller au lit, non ?
NARRATEUR : Le pêcheur avait peur que sa femme n'ait encore une nouvelle requête. Il était si fatigué d'avoir couru toute la journée qu'il s'endormit aussitôt après s'être allongé. Mais sa femme ne pouvait pas dormir. Elle s'assit pour réfléchir à ce qui pourrait la rendre heureuse. Une semaine passa. Toutes les nuits, le pêcheur priait pour pouvoir rendre sa femme heureuse. Mais toutes les nuits, sa femme s'asseyait au bord du lit et regardait la lune et les étoiles. Enfin une nuit, elle en eut assez de réfléchir et voulut se reposer.
LA FEMME : Mais c'est déjà le matin ! Comment le soleil ose-t-il se lever maintenant ? Ne sait-il donc pas que je n'ai pas dormi de toute la semaine ? Chéri, réveille-toi ! Je veux pouvoir contrôler le soleil et la lune. Je ne veux plus qu'ils bougent sans ma permission. Je veux devenir Dieu Tout-Puissant, la Grande Inconnue.
LE PÊCHEUR : Que dis-tu ? S'il te plaît, arrête ça ! Je ne peux pas y retourner et ainsi risquer nos vies !
LA FEMME : Mais non, tu ne risqueras pas nos vies. Je posséderai chacune de nos deux vies. Rien ne nous atteindra jamais. Va voir le poisson et dis-lui de faire de moi Dieu Tout-Puissant !
LE PÊCHEUR : Non, ma chérie, tu ne te rends pas compte de ce que tu me demandes ! Je ne supporte plus que tu fasses ça.
LA FEMME : Si tu ne pars pas sur-le-champ, je vais être fâchée. Vraiment très fâchée !
NARRATEUR : Le pêcheur voulait voir sa femme heureuse, mais il savait que ce qu'elle demandait était mal. Dehors, les nuages tourbillonnaient au-dessus de la mer et les vents rugissaient.
LE PÊCHEUR : Oh, quand est-ce que ça va s'arrêter ? C'est tellement fou ! L'eau est complètement noire aujourd'hui. J'ai vraiment peur... Poisson magique, est-ce que tu m'entends ? Poisson, ma femme n'est toujours pas heureuse !
LA LIMANDE : Que veut-elle ?
LE PÊCHEUR : Euh... Elle veut devenir... Dieu Tout-Puissant. La Grande Inconnue.
LA LIMANDE : Ah ah... Retourne près d'elle. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Le pêcheur rentra à toute vitesse.
LE PÊCHEUR : Oh... Je ne sais pas ce qu'est devenue ma femme maintenant. Je dois y aller vite. Oh non... Qu'est-ce que... ?
NARRATEUR : Le pêcheur réalisa que sa femme avait disparu. On ne la trouvait nulle part. Il la chercha encore et encore. Il retourna à la mer en courant. À présent, l'eau était redevenue plate et claire. Les nuages s'étaient écartés et le soleil brillait à nouveau.
LE PÊCHEUR : Poisson magique ! Oh, poisson magique ! Est-ce que tu m'entends ? S'il te plaît, reviens ! Qu'as-tu fait de ma femme ?
LA LIMANDE : Je lui ai accordé son souhait. Elle voulait devenir Dieu Tout-Puissant, la Grande Inconnue. C'est ce qu'elle est maintenant. Personne n'a jamais vu Dieu. Elle est donc maintenant totalement inconnue pour tout le monde.
LE PÊCHEUR : Non ! S'il te plaît, rends-la-moi !
LA LIMANDE : Je ne peux pas défaire un souhait, mon bon pêcheur.
LE PÊCHEUR : Attends, je sais. Jusqu'à maintenant, je n'ai demandé que des choses pour ma femme. Tu as exaucé tous ses souhaits. Mais c'est pourtant bien moi qui t'ai sauvé la vie ! Tu dois réaliser mon souhait.
LA LIMANDE : Tu as raison. Alors, que veux-tu ?
NARRATEUR : Le pêcheur prit une grande inspiration.
LE PÊCHEUR : Je veux que ma femme soit heureuse.
LA LIMANDE : Retourne chez toi, mon ami. Elle a déjà tout ce dont elle a besoin pour être la plus heureuse.
NARRATEUR : Le mari se rua à la maison. Une grande surprise l'attendait. Il vit sa femme debout devant la porte de sa petite cabane. Mais elle ne sentait plus mauvais comme avant. Il courut vers sa femme.
LE PÊCHEUR : Oh, tu es de retour ! Tu es là !
LA FEMME : Oui, mon chéri. J'ai réalisé que des palais et des trônes ne peuvent pas acheter le bonheur. Retournons chez nous maintenant.
NARRATEUR : Depuis ce jour, le pêcheur et sa femme ne manquèrent plus jamais de nourriture. La femme comprit que le bonheur se trouvait souvent dans les choses les plus simples de la vie et ils vécurent ainsi heureux pour toujours.
NARRATEUR : Le pêcheur et sa femme vivaient sur une falaise près de la grande mer. Tous les jours, pour gagner sa vie, le pêcheur se rendait au bord de la falaise et pêchait des poissons. Il était heureux de vivre une vie simple. Mais il savait que sa femme ne l'était pas du tout. Elle était souvent en colère.
LA FEMME : Regarde cette cabane pourrie ! L'odeur me rend malade ! Pourtant, je la nettoie jour et nuit et rien n'y fait !
NARRATEUR : Le pêcheur adorait sa femme, mais elle n'arrêtait jamais de se plaindre. Dans les bons jours, quand il pêchait deux poissons, sa femme en demandait trois. S'il lui achetait des mangues, elle demandait plutôt des pêches. Il n'y avait rien qu'il puisse faire pour la rendre heureuse.
LE PÊCHEUR : Oh ma chérie, que pourrais-je faire pour te rendre heureuse ?
LA FEMME : Sors-moi de cette cabane puante ! Je n'en peux plus !
NARRATEUR : Un jour, le pêcheur alla pêcher près de la falaise. L'eau était calme et bleue. Il s'assit là-bas et plongea son hameçon dans l'eau profonde de la mer. Quelques heures passèrent et il commença à être fatigué.
LE PÊCHEUR : Je crois qu'aujourd'hui, on va plutôt manger des fruits. Oh, attends, je sens quelque chose !
NARRATEUR : Le mari tient fermement sa canne à pêche et commence à tirer.
LE PÊCHEUR : Oh, c'est lourd ! Ça doit être un gros poisson.
NARRATEUR : Quand il remonta la ligne, il fut surpris de voir une limande. Elle brillait de mille couleurs.
LE PÊCHEUR : Oh, une limande ! Pourquoi est-elle si lourde ? Peut-être qu'elle a trop mangé...
LA LIMANDE : Non, pêcheur. Ce n'est pas pour cette raison que je pèse plus lourd que les autres poissons.
LE PÊCHEUR : Quoi ? Tu viens de me parler ? Mais que se passe-t-il ? Comment connais-tu mon nom ?
LA LIMANDE : J'en sais beaucoup plus sur toi. Je ne suis pas un poisson normal. Je suis un prince enchanté. Libère-moi ! Je n'aurai pas bon goût de toute façon. Mais s'il te plaît, ne me tue pas.
LE PÊCHEUR : Oh, n'en dis pas plus. Je ne vais certainement pas tuer un poisson qui parle. Allez, vas-y.
LA LIMANDE : Ah, merci !
NARRATEUR : Le mari était excité de raconter cette histoire de la limande à sa femme. Il se dépêcha de rentrer à la maison quand il se rappela qu'il n'avait pas de poisson à ramener à sa femme aujourd'hui.
LE PÊCHEUR : Chéri, j'ai quelque chose à te raconter. Viens vite !
LA FEMME : Quoi ? Et pas de poisson aujourd'hui ?
LE PÊCHEUR : Non, en fait, j'avais attrapé une limande, mais elle parle ! Elle m'a dit qu'elle était en fait un prince enchanté. Eh bien, je l'ai libérée. Elle est à la mer maintenant.
LA FEMME : Tu as attrapé un poisson enchanté et tu l'as relâché, juste comme ça ? Comment as-tu pu faire ça ? Nous sommes pauvres et affamés. On vit dans cette cabane qui sent mauvais ! Tu aurais au moins pu lui demander une meilleure maison pour nous.
LE PÊCHEUR : Comment pourrait-il me donner une maison ? Il ne peut pas faire ça. Et nous devons être heureux avec ce que nous possédons.
LA FEMME : Je serais heureuse si je vivais dans un cottage. N'as-tu pas dit que c'était un prince enchanté ? Tu as épargné sa vie. Il pourrait en faire autant pour toi, non ? Retourne le voir et demande-lui un cottage !
NARRATEUR : Le mari hésita, mais il retourna vers la mer. À sa grande surprise, l'eau était devenue un peu verte et jaune.
LE PÊCHEUR : Poisson magique, est-ce que tu m'entends ?
NARRATEUR : La limande rejoignit la surface de l'eau instantanément, comme si elle attendait que le mari revienne.
LA LIMANDE : Ma femme n'est pas contente. Que veut-elle donc ?
LE PÊCHEUR : Elle voudrait un cottage.
LA LIMANDE : Repars, pêcheur. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Le mari retourna chez lui et vit sa femme qui se tenait devant la porte en bois d'un magnifique cottage. Le cottage était propre et bien entretenu. Il y avait des meubles et aussi une cheminée.
LE PÊCHEUR : Chéri, regarde ! Cette maison est tellement plus grande et plus propre. Et on a aussi une cheminée ! C'est vraiment beau, n'est-ce pas ? Es-tu contente maintenant ? On va pouvoir vivre ici pour toujours. Toute notre vie ?
LA FEMME : On verra ça. Mais mangeons et allons au lit, d'accord ?
NARRATEUR : Cette nuit-là, la femme ne dormit pas très bien. Elle continua de réfléchir à tout ce qui pourrait la rendre heureuse. Au petit matin, elle attendait déjà son mari à la table à manger.
LA FEMME : Bonjour, mon chéri. Écoute, cette maison est trop petite pour nous. Je voudrais vivre dans un palais et je veux aussi être une reine. Retourne voir la limande et demande-lui de nous offrir un palais.
LE PÊCHEUR : Qu'est-ce que tu dis ? Mais pourquoi veux-tu devenir reine ? Nous avons déjà bien assez !
LA FEMME : Laisse-moi décider de ça, d'accord ? Va voir la limande et fais de moi une reine !
NARRATEUR : Avec une grande hésitation, le mari se dirigea vers la mer. L'eau était violette aujourd'hui et les vents étaient battants.
LE PÊCHEUR : Poisson magique, est-ce que tu m'entends ? Ma femme n'est pas heureuse.
LA LIMANDE : Que veut-elle ?
LE PÊCHEUR : Elle veut un palais et elle veut devenir reine.
LA LIMANDE : Retourne près d'elle. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Quand le mari rentra, le cottage avait disparu. À la place, se tenait un palais avec de grandes portes en étain. Un tas de serviteurs couraient dans tous les sens. Il vit sa femme assise sur un trône, portant une couronne sur la tête.
LE PÊCHEUR : Tu es une reine maintenant !
LA FEMME : Oui, je suis une reine. C'est bien, n'est-ce pas ?
LE PÊCHEUR : Es-tu heureuse à présent ?
LA FEMME : Euh... non. Être reine, ce n'est pas assez. Je veux devenir impératrice.
LE PÊCHEUR : Hein ? Qu'est-ce que tu dis ? Je sais ce que tu penses... La limande ne peut pas faire de toi une impératrice. C'est impossible !
LA FEMME : Tu n'en sais rien du tout ! Retourne voir ce poisson et fais de moi une impératrice.
NARRATEUR : Le pêcheur retourna vers la mer, très hésitant. Il regardait la mer toute marron et se demanda ce qui avait bien pu causer ça.
LE PÊCHEUR : Poisson magique, est-ce que tu m'entends ? Ma femme n'est pas heureuse.
LA LIMANDE : Que veut-elle ?
LE PÊCHEUR : Elle veut devenir impératrice !
LA LIMANDE : Retourne près d'elle. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Le pêcheur rentra à la maison en se demandant si cette fois sa femme serait enfin heureuse. En arrivant au palais, des portes en or avaient remplacé les portes en étain. La maison s'était même élargie. À l'intérieur, sa femme était assise sur un trône en or. Tous les ministres et les rois se tenaient au pied de son trône. Elle tenait un globe doré dans une main et un sceptre dans l'autre.
LE PÊCHEUR : Ma chérie, c'est vraiment toi l'impératrice maintenant ?
LA FEMME : Oui, en effet. Ne t'avais-je pas dit que le poisson pouvait réaliser tout ça ?
LE PÊCHEUR : Bien sûr, oui. Es-tu heureuse à présent ?
LA FEMME : Hum, je ne sais pas trop. Nous verrons bien. Nous avons eu une longue journée. On devrait aller au lit, non ?
NARRATEUR : Le pêcheur avait peur que sa femme n'ait encore une nouvelle requête. Il était si fatigué d'avoir couru toute la journée qu'il s'endormit aussitôt après s'être allongé. Mais sa femme ne pouvait pas dormir. Elle s'assit pour réfléchir à ce qui pourrait la rendre heureuse. Une semaine passa. Toutes les nuits, le pêcheur priait pour pouvoir rendre sa femme heureuse. Mais toutes les nuits, sa femme s'asseyait au bord du lit et regardait la lune et les étoiles. Enfin une nuit, elle en eut assez de réfléchir et voulut se reposer.
LA FEMME : Mais c'est déjà le matin ! Comment le soleil ose-t-il se lever maintenant ? Ne sait-il donc pas que je n'ai pas dormi de toute la semaine ? Chéri, réveille-toi ! Je veux pouvoir contrôler le soleil et la lune. Je ne veux plus qu'ils bougent sans ma permission. Je veux devenir Dieu Tout-Puissant, la Grande Inconnue.
LE PÊCHEUR : Que dis-tu ? S'il te plaît, arrête ça ! Je ne peux pas y retourner et ainsi risquer nos vies !
LA FEMME : Mais non, tu ne risqueras pas nos vies. Je posséderai chacune de nos deux vies. Rien ne nous atteindra jamais. Va voir le poisson et dis-lui de faire de moi Dieu Tout-Puissant !
LE PÊCHEUR : Non, ma chérie, tu ne te rends pas compte de ce que tu me demandes ! Je ne supporte plus que tu fasses ça.
LA FEMME : Si tu ne pars pas sur-le-champ, je vais être fâchée. Vraiment très fâchée !
NARRATEUR : Le pêcheur voulait voir sa femme heureuse, mais il savait que ce qu'elle demandait était mal. Dehors, les nuages tourbillonnaient au-dessus de la mer et les vents rugissaient.
LE PÊCHEUR : Oh, quand est-ce que ça va s'arrêter ? C'est tellement fou ! L'eau est complètement noire aujourd'hui. J'ai vraiment peur... Poisson magique, est-ce que tu m'entends ? Poisson, ma femme n'est toujours pas heureuse !
LA LIMANDE : Que veut-elle ?
LE PÊCHEUR : Euh... Elle veut devenir... Dieu Tout-Puissant. La Grande Inconnue.
LA LIMANDE : Ah ah... Retourne près d'elle. Voilà, c'est fait.
NARRATEUR : Le pêcheur rentra à toute vitesse.
LE PÊCHEUR : Oh... Je ne sais pas ce qu'est devenue ma femme maintenant. Je dois y aller vite. Oh non... Qu'est-ce que... ?
NARRATEUR : Le pêcheur réalisa que sa femme avait disparu. On ne la trouvait nulle part. Il la chercha encore et encore. Il retourna à la mer en courant. À présent, l'eau était redevenue plate et claire. Les nuages s'étaient écartés et le soleil brillait à nouveau.
LE PÊCHEUR : Poisson magique ! Oh, poisson magique ! Est-ce que tu m'entends ? S'il te plaît, reviens ! Qu'as-tu fait de ma femme ?
LA LIMANDE : Je lui ai accordé son souhait. Elle voulait devenir Dieu Tout-Puissant, la Grande Inconnue. C'est ce qu'elle est maintenant. Personne n'a jamais vu Dieu. Elle est donc maintenant totalement inconnue pour tout le monde.
LE PÊCHEUR : Non ! S'il te plaît, rends-la-moi !
LA LIMANDE : Je ne peux pas défaire un souhait, mon bon pêcheur.
LE PÊCHEUR : Attends, je sais. Jusqu'à maintenant, je n'ai demandé que des choses pour ma femme. Tu as exaucé tous ses souhaits. Mais c'est pourtant bien moi qui t'ai sauvé la vie ! Tu dois réaliser mon souhait.
LA LIMANDE : Tu as raison. Alors, que veux-tu ?
NARRATEUR : Le pêcheur prit une grande inspiration.
LE PÊCHEUR : Je veux que ma femme soit heureuse.
LA LIMANDE : Retourne chez toi, mon ami. Elle a déjà tout ce dont elle a besoin pour être la plus heureuse.
NARRATEUR : Le mari se rua à la maison. Une grande surprise l'attendait. Il vit sa femme debout devant la porte de sa petite cabane. Mais elle ne sentait plus mauvais comme avant. Il courut vers sa femme.
LE PÊCHEUR : Oh, tu es de retour ! Tu es là !
LA FEMME : Oui, mon chéri. J'ai réalisé que des palais et des trônes ne peuvent pas acheter le bonheur. Retournons chez nous maintenant.
NARRATEUR : Depuis ce jour, le pêcheur et sa femme ne manquèrent plus jamais de nourriture. La femme comprit que le bonheur se trouvait souvent dans les choses les plus simples de la vie et ils vécurent ainsi heureux pour toujours.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Voici la traduction fidèle et intégrale du texte fourni :
LA COLOMBE BLANCHE (France, région inconnue)
UN PRINCE ET SA DAME vivaient dans leur palais avec deux enfants, un fils et une fille. Quand le jeune prince eut vingt ans, il se maria et vécut au château familial, comme il se doit. La jeune fille, en revanche, avait des idées extravagantes. Elle refusait systématiquement toutes les demandes en mariage, ayant juré qu'elle n'épouserait personne d'autre qu'un prince qui aurait une barbe bleue.
Or, un jour, la trompette de la garde annonça l'arrivée d'un magnifique carrosse. C'était un géant, réputé pour être un grand chasseur, et ce géant avait une barbe bleue. Il accepta l'hospitalité, comme c'était la coutume. La jeune fille lui fut présentée, et il plut à l'enfant capricieuse. Le mariage fut célébré le lendemain et le père donna une partie de chasse dans laquelle le gendre se distingua.
Puis vint le jour du départ ; le géant emmenait sa femme vers son lointain château.
La mère, qui aimait beaucoup sa fille, lui fit cette confidence : « Quelle dot puis-je te donner, mon enfant ? De l'or ? Mais là où tu vas, tu auras un château et des trésors. Des chevaux ? Le géant a des chevaux merveilleux. Je vais te donner ces trois oiseaux, la fierté de ma volière, la colombe noire, la colombe blanche et la colombe rouge. Ainsi nous aurons de tes nouvelles, car tu seras loin. Écoute attentivement : quand tu seras en bonne santé et que tu vivras en bonne entente avec ton mari, tu enverras la rouge ; quand tu seras malade, tu enverras la blanche ; mais si la discorde ou le malheur surviennent, envoie aussitôt la colombe noire. »
Bien sûr, le père et la mère accompagnèrent la jeune épouse dans son nouveau domaine, mais ils s'en retournèrent comme il est d'usage au bout de quelques jours. Barbe-Bleue n'avait qu'une occupation et qu'une passion : la chasse, à laquelle il se consacrait toute la journée.
Un jour, en prenant congé de sa femme, il lui donna un trousseau de clés.
« Femme, voici neuf clés. Chacune d'elles ouvre une chambre. Mais je t'interdis d'utiliser la neuvième et d'aller dans la pièce au bout du couloir. »
« Bien, mon seigneur. »
Il rassembla ses chiens et partit à cheval. Pendant ce temps, sa femme fit l'inventaire du château. Toutes les femmes sont curieuses ; la châtelaine alla dans les huit chambres, mais cela ne lui suffit pas. Ses doigts voulaient tourner la neuvième clé dans la serrure.
« Quoi qu'il en soit, je vais visiter la dernière chambre. »
La clé tourna ; la porte s'ouvrit. La princesse vit un grand bassin rempli de sang. Elle leva les yeux. La clé glissa de ses doigts car, au-dessus du réceptacle, elle vit, balançant dans la pénombre, huit cadavres de femmes, toutes pendues par des chaînes à des crochets au plafond.
Elle eut assez de force pour ramasser la clé et fermer la porte. Mais elle frotta la clé en vain : la tache de sang persistait. Anxieusement, elle attendit le retour de son mari, son anxiété tournant à la terreur.
« Femme, cette clé ! »
« Je vous la donnerai tout à l'heure, mon seigneur. »
« Apportez mes clés sur-le-champ. »
Contre sa volonté, elle dut apporter les neuf clés.
« Haaaa ! Tu as compté les cadavres, je vois. Tu mourras toi aussi ! Monte et revêts tes plus belles robes, et dans une heure — une heure et demie au plus tard — tu seras pendue à un crochet avec les autres ! Va te parer pour la dernière fois ! »
La pauvre femme, le cœur défaillant, eut néanmoins le courage de monter à la tour. Elle envoya à son père la colombe noire.
« Colombe noire, va vite et dis-leur que je dois mourir dans une heure. Et toi, colombe blanche, reste sur le toit. »
La malheureuse retourna dans sa chambre, où elle était censée se parer pour la dernière fois. De temps en temps, la fenêtre s'ouvrait et elle interrogeait l'oiseau :
« Ma colombe blanche, ne vois-tu rien venir ? »
Son mari, en bas, avait allumé un grand feu et faisait bouillir de l'huile dans un énorme chaudron. Il attisait le feu, jetait des bûches dans le brasier, puis il remuait le liquide avec une grosse branche de bois, et de temps en temps, il faisait trembler la maison de ses cris. Les coups de son bâton pour remuer marquaient le temps comme une horloge.
« En bas, en bas, en bas,
Habille-toi et descends ! »
Et la dame, en haut, répondait :
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
La chemise d'une mariée
En cette heure, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois le Soleil et le Vent. »
En bas, l'huile brûlait maintenant.
« En bas, en bas, en bas,
Habille-toi et descends ! »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
Le corsage d'une mariée
En ce moment, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois le Soleil et le Vent. »
« En bas, en bas, en bas, » faisait le bâton sinistre, « habille-toi et descends ! »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
La jupe d'une mariée
En cette heure, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois le Soleil et le Vent. »
« En bas, en bas, en bas,
Habille-toi et descends ! »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
La robe d'une mariée
En cette heure, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Un nuage de poussière à l'horizon. »
« En bas, en bas, en bas,
Mon huile bout.
Vas-tu enfin descendre ? »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
Les bas d'une mariée
En ce moment, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois deux chevaliers très loin dans un nuage de poussière. »
En bas, l'huile bouillait dans le chaudron.
« En bas, en bas, en bas,
Je monterai si tu ne descends pas ! »
« Laisse-moi ajuster, je t'en prie,
La coiffe d'une mariée
En cette minute, malheur arrive.
Colombe Blanche, ma blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Deux chevaliers sont à mi-chemin sur la route. »
« En bas, en bas, en bas, »
Et l'huile continuait de bouillir.
« Je t'ordonne de descendre ! »
« J'arrive, j'arrive,
Avec le bouquet d'une mariée
À ton ordre, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Les chevaux sont là ! »
Bang ! Bang ! Le mari comptait les marches de l'escalier.
Barbe-Bleue avait naturellement mis la grande barre de bois en travers des portails. Les chevaliers étaient déjà contre eux, mais la porte était barricadée. Que pouvaient-ils faire ? Ils firent reculer leurs chevaux contre l'obstacle pour le briser. Les portails cédèrent. Les visiteurs entrèrent à cheval, sabres au poing.
« Que fais-tu, gendre ? » s'écria le prince.
« Vous arrivez juste à temps, » répondit le géant, sans se déconcerter. « C'est parfait. Ma femme est tout habillée pour le dîner. Faisons un festin. »
Ils prirent un copieux repas où la viande et le vin ne manquèrent pas. Finalement, Barbe-Bleue tomba dans un profond sommeil. Avait-il trop bu ? Ou bien quelqu'un avait-il versé une poudre dormitive dans son vin ? En tout cas, il se mit à ronfler la bouche grande ouverte. À l'aide d'un entonnoir, ses invités lui versèrent une grande louche d'huile bouillante dans la gorge.
Il mourut étouffé. Puis ils lavèrent la clé avec cette huile, et la tache de sang disparut.
Cela fait, tous trois prirent congé sans délai. Ils héritèrent de plein droit de tous les domaines du défunt, ils eurent donc deux châteaux. C'est une bien triste vérité qu'en ce monde certains ont trop de richesses alors que d'autres, dont je fais partie, n'en ont pas assez.
Je suis allé aussi loin que mes champs s'étendent,
Ainsi mon conte est à sa fin.
Bare Bleue mais aussi PREMIERE ET SEULE VERSION CONNUE A CE JOUR OU LA CLE DE LA CHAMBRE INTERDITE EST ENFIN DEBARRASSE DE TOUTE TRACE DE SANG !!! certes a la fin, a la mort de Barbe Bleue, mais c'est une nouveauté !
LA COLOMBE BLANCHE (France, région inconnue)
UN PRINCE ET SA DAME vivaient dans leur palais avec deux enfants, un fils et une fille. Quand le jeune prince eut vingt ans, il se maria et vécut au château familial, comme il se doit. La jeune fille, en revanche, avait des idées extravagantes. Elle refusait systématiquement toutes les demandes en mariage, ayant juré qu'elle n'épouserait personne d'autre qu'un prince qui aurait une barbe bleue.
Or, un jour, la trompette de la garde annonça l'arrivée d'un magnifique carrosse. C'était un géant, réputé pour être un grand chasseur, et ce géant avait une barbe bleue. Il accepta l'hospitalité, comme c'était la coutume. La jeune fille lui fut présentée, et il plut à l'enfant capricieuse. Le mariage fut célébré le lendemain et le père donna une partie de chasse dans laquelle le gendre se distingua.
Puis vint le jour du départ ; le géant emmenait sa femme vers son lointain château.
La mère, qui aimait beaucoup sa fille, lui fit cette confidence : « Quelle dot puis-je te donner, mon enfant ? De l'or ? Mais là où tu vas, tu auras un château et des trésors. Des chevaux ? Le géant a des chevaux merveilleux. Je vais te donner ces trois oiseaux, la fierté de ma volière, la colombe noire, la colombe blanche et la colombe rouge. Ainsi nous aurons de tes nouvelles, car tu seras loin. Écoute attentivement : quand tu seras en bonne santé et que tu vivras en bonne entente avec ton mari, tu enverras la rouge ; quand tu seras malade, tu enverras la blanche ; mais si la discorde ou le malheur surviennent, envoie aussitôt la colombe noire. »
Bien sûr, le père et la mère accompagnèrent la jeune épouse dans son nouveau domaine, mais ils s'en retournèrent comme il est d'usage au bout de quelques jours. Barbe-Bleue n'avait qu'une occupation et qu'une passion : la chasse, à laquelle il se consacrait toute la journée.
Un jour, en prenant congé de sa femme, il lui donna un trousseau de clés.
« Femme, voici neuf clés. Chacune d'elles ouvre une chambre. Mais je t'interdis d'utiliser la neuvième et d'aller dans la pièce au bout du couloir. »
« Bien, mon seigneur. »
Il rassembla ses chiens et partit à cheval. Pendant ce temps, sa femme fit l'inventaire du château. Toutes les femmes sont curieuses ; la châtelaine alla dans les huit chambres, mais cela ne lui suffit pas. Ses doigts voulaient tourner la neuvième clé dans la serrure.
« Quoi qu'il en soit, je vais visiter la dernière chambre. »
La clé tourna ; la porte s'ouvrit. La princesse vit un grand bassin rempli de sang. Elle leva les yeux. La clé glissa de ses doigts car, au-dessus du réceptacle, elle vit, balançant dans la pénombre, huit cadavres de femmes, toutes pendues par des chaînes à des crochets au plafond.
Elle eut assez de force pour ramasser la clé et fermer la porte. Mais elle frotta la clé en vain : la tache de sang persistait. Anxieusement, elle attendit le retour de son mari, son anxiété tournant à la terreur.
« Femme, cette clé ! »
« Je vous la donnerai tout à l'heure, mon seigneur. »
« Apportez mes clés sur-le-champ. »
Contre sa volonté, elle dut apporter les neuf clés.
« Haaaa ! Tu as compté les cadavres, je vois. Tu mourras toi aussi ! Monte et revêts tes plus belles robes, et dans une heure — une heure et demie au plus tard — tu seras pendue à un crochet avec les autres ! Va te parer pour la dernière fois ! »
La pauvre femme, le cœur défaillant, eut néanmoins le courage de monter à la tour. Elle envoya à son père la colombe noire.
« Colombe noire, va vite et dis-leur que je dois mourir dans une heure. Et toi, colombe blanche, reste sur le toit. »
La malheureuse retourna dans sa chambre, où elle était censée se parer pour la dernière fois. De temps en temps, la fenêtre s'ouvrait et elle interrogeait l'oiseau :
« Ma colombe blanche, ne vois-tu rien venir ? »
Son mari, en bas, avait allumé un grand feu et faisait bouillir de l'huile dans un énorme chaudron. Il attisait le feu, jetait des bûches dans le brasier, puis il remuait le liquide avec une grosse branche de bois, et de temps en temps, il faisait trembler la maison de ses cris. Les coups de son bâton pour remuer marquaient le temps comme une horloge.
« En bas, en bas, en bas,
Habille-toi et descends ! »
Et la dame, en haut, répondait :
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
La chemise d'une mariée
En cette heure, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois le Soleil et le Vent. »
En bas, l'huile brûlait maintenant.
« En bas, en bas, en bas,
Habille-toi et descends ! »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
Le corsage d'une mariée
En ce moment, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois le Soleil et le Vent. »
« En bas, en bas, en bas, » faisait le bâton sinistre, « habille-toi et descends ! »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
La jupe d'une mariée
En cette heure, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois le Soleil et le Vent. »
« En bas, en bas, en bas,
Habille-toi et descends ! »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
La robe d'une mariée
En cette heure, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Un nuage de poussière à l'horizon. »
« En bas, en bas, en bas,
Mon huile bout.
Vas-tu enfin descendre ? »
« Laisse-moi passer, je t'en prie,
Les bas d'une mariée
En ce moment, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Je vois deux chevaliers très loin dans un nuage de poussière. »
En bas, l'huile bouillait dans le chaudron.
« En bas, en bas, en bas,
Je monterai si tu ne descends pas ! »
« Laisse-moi ajuster, je t'en prie,
La coiffe d'une mariée
En cette minute, malheur arrive.
Colombe Blanche, ma blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Deux chevaliers sont à mi-chemin sur la route. »
« En bas, en bas, en bas, »
Et l'huile continuait de bouillir.
« Je t'ordonne de descendre ! »
« J'arrive, j'arrive,
Avec le bouquet d'une mariée
À ton ordre, malheur arrive.
Colombe Blanche, ne vois-tu rien venir ? »
« Les chevaux sont là ! »
Bang ! Bang ! Le mari comptait les marches de l'escalier.
Barbe-Bleue avait naturellement mis la grande barre de bois en travers des portails. Les chevaliers étaient déjà contre eux, mais la porte était barricadée. Que pouvaient-ils faire ? Ils firent reculer leurs chevaux contre l'obstacle pour le briser. Les portails cédèrent. Les visiteurs entrèrent à cheval, sabres au poing.
« Que fais-tu, gendre ? » s'écria le prince.
« Vous arrivez juste à temps, » répondit le géant, sans se déconcerter. « C'est parfait. Ma femme est tout habillée pour le dîner. Faisons un festin. »
Ils prirent un copieux repas où la viande et le vin ne manquèrent pas. Finalement, Barbe-Bleue tomba dans un profond sommeil. Avait-il trop bu ? Ou bien quelqu'un avait-il versé une poudre dormitive dans son vin ? En tout cas, il se mit à ronfler la bouche grande ouverte. À l'aide d'un entonnoir, ses invités lui versèrent une grande louche d'huile bouillante dans la gorge.
Il mourut étouffé. Puis ils lavèrent la clé avec cette huile, et la tache de sang disparut.
Cela fait, tous trois prirent congé sans délai. Ils héritèrent de plein droit de tous les domaines du défunt, ils eurent donc deux châteaux. C'est une bien triste vérité qu'en ce monde certains ont trop de richesses alors que d'autres, dont je fais partie, n'en ont pas assez.
Je suis allé aussi loin que mes champs s'étendent,
Ainsi mon conte est à sa fin.
Bare Bleue mais aussi PREMIERE ET SEULE VERSION CONNUE A CE JOUR OU LA CLE DE LA CHAMBRE INTERDITE EST ENFIN DEBARRASSE DE TOUTE TRACE DE SANG !!! certes a la fin, a la mort de Barbe Bleue, mais c'est une nouveauté !
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Maria, la Méchante Marâtre et les Sept Larrons (Conte italien ou nous voyons une Blanche-Neige entourée non de sept nains mais de... SEPT VOLEURS !)
Il était une fois un homme dont la femme trépassa, ne laissant qu’une petite fille nommée Maria.
Maria allait à l’école chez une femme qui lui enseignait la couture et le tricot. Le soir, quand elle prenait congé pour rentrer chez elle, la femme lui disait toujours : « Donne à ton père mes plus affectueuses salutations. »
À force d'entendre ces messages gracieux, l’homme se dit : « Voici une femme qui me conviendrait. » Et il l'épousa.
Une fois les noces passées, la femme devint fort inamicale envers la pauvre Maria ; car il en fut toujours ainsi des marâtres, et avec le temps, elle ne put plus la souffrir.
Elle dit alors à son époux : « Cette fille mange trop de notre pain. Il nous faut nous en défaire. »
Mais l’homme répondit : « Je ne puis occire mon propre enfant ! »
Alors la femme dit : « Demain, mène-la avec toi dans la campagne et abandonne-la en quelque lieu solitaire, afin qu’elle ne puisse retrouver le chemin du logis. »
Le lendemain, l’homme appela sa fille et lui dit : « Nous allons aux champs. Nous emporterons de quoi manger. »
Il prit une grande miche de pain et ils se mirent en route. Cependant, Maria était avisée et elle avait rempli ses poches de son. Tandis qu’elle marchait derrière son père, elle jetait de temps à autre un petit tas de son sur le sentier. Après avoir marché maintes heures, ils parvinrent au sommet d’une falaise escarpée. Le père laissa choir la miche de pain en bas du précipice, puis s’écria : « Hélas, Maria, notre pain est tombé là-bas ! »
— « Père, dit Maria, je vais descendre le quérir. »
Elle descendit donc la falaise et ramassa le pain ; mais le temps qu’elle remontât au sommet, son père s’en était allé et Maria se retrouva seule.
Elle se mit à pleurer, car elle était fort loin de sa demeure, en un lieu étranger. Mais elle songea au son et reprit courage. En suivant les traces, elle finit par arriver chez elle, tard dans la nuit.
— « Oh, père, dit-elle, pourquoi m’as-tu laissée seule ? »
L’homme la consola et lui parla tant qu’il l’eut rassurée.
La marâtre fut fort courroucée que Maria eût trouvé le chemin du retour, et quelque temps après, elle dit de nouveau à son mari qu’il devait emmener Maria dans la campagne pour l’abandonner dans les bois.
Le lendemain matin, l’homme appela sa fille une fois encore, et ils partirent. Le père portait à nouveau une miche de pain, mais Maria avait oublié de prendre le son avec elle. Dans les bois, ils arrivèrent à une falaise plus raide et plus haute encore. Le père laissa de nouveau tomber le pain dans l'abîme, et Maria dut descendre pour le chercher. Lorsqu’elle revint au sommet, son père avait disparu, et elle était seule. Elle se mit à pleurer amèrement, courant deçà delà pendant longtemps, pour s’enfoncer plus profondément encore dans la forêt ténébreuse.
Le soir tomba, et soudain elle vit une lumière. Elle marcha vers elle et arriva devant une petite maison. À l’intérieur, elle trouva une table dressée et sept lits, mais nulle âme qui vive.
La maison appartenait à sept larrons.
Maria se cacha derrière un pétrin à pâte, et bientôt les sept larrons rentrèrent au logis. Ils mangèrent, burent, puis s'allèrent coucher. Le lendemain matin, ils partirent, mais le plus jeune frère resta à la maison afin de cuire la nourriture et nettoyer le logis. Après leur départ, le plus jeune frère sortit acheter des vivres. Alors Maria sortit de derrière le pétrin, balaya et nettoya la maison, puis mit la marmite sur le feu afin de cuire les fèves. Puis, une fois de plus, elle se cacha derrière le pétrin.
Quand le plus jeune frère rentra, il fut émerveillé de voir tout si propre, et quand ses frères revinrent, il leur conta ce qui s’était passé. Ils furent tous stupéfaits et ne purent imaginer comment cela s'était produit. Le jour suivant, le second frère resta seul au logis. Il feignit de s’en aller lui aussi, mais revint aussitôt et vit Maria, qui était sortie une fois de plus pour nettoyer la maison.
Maria fut effrayée en voyant le larron. « Oh, supplia-t-elle, pour l’amour du ciel, ne me tuez pas ! »
— « Qui es-tu ? » demanda le brigand.
Alors elle lui parla de sa méchante marâtre, comment son père l’avait abandonnée dans les bois, et comment depuis deux jours elle se cachait derrière le pétrin.
— « Tu n’as rien à craindre de nous, dit le brigand. Demeure ici avec nous, sois notre sœur, et fais pour nous la cuisine, la couture et la lessive. »
Quand les autres frères rentrèrent, ils en furent satisfaits ; ainsi Maria resta avec les sept larrons, tint leur maison et fut toujours paisible et diligente.
Un jour qu’elle était assise près de la fenêtre à coudre, une pauvre vieille femme passa et demanda l’aumône.
— « Hélas, dit Maria, je n’ai pas grand-chose, car je suis moi-même une pauvre fille malheureuse, mais je vous donnerai ce que j’ai. »
— « Pourquoi es-tu si malheureuse ? » demanda la mendiante.
Alors Maria lui raconta comment elle avait quitté sa demeure et était arrivée là. La pauvre femme s'en alla et dit à la méchante marâtre que Maria était toujours en vie. Quand la marâtre apprit cela, elle entra dans une grande fureur, et elle donna à la mendiante un anneau qu’elle devait porter à la pauvre Maria. L’anneau était un anneau enchanté.
Huit jours plus tard, la pauvre femme revint vers Maria pour demander l’aumône, et quand Maria lui eut donné quelque chose, elle dit : « Regarde, mon enfant, j’ai ici un bel anneau. Parce que tu as été si bonne envers moi, je veux te le donner. »
Ne soupçonnant rien, Maria prit l’anneau, mais dès qu’elle l’eut passé à son doigt, elle tomba raide morte.
Quand les larrons revinrent et trouvèrent Maria sur le sol, ils furent fort affligés et pleurèrent amèrement sur elle. Ils firent alors un magnifique cercueil et y déposèrent Maria, après l’avoir ornée des plus beaux bijoux. Ils mirent aussi une grande quantité d’or dans la bière, qu’ils placèrent ensuite sur une charrette à bœufs. Ils menèrent la charrette jusqu’à la cité. Lorsqu'ils arrivèrent au château du Roi, ils virent que la porte de l'écurie était grande ouverte. Ils y firent entrer les bœufs, afin de mettre la charrette à l'abri. Cela rendit les chevaux fort inquiets, et ils commencèrent à se cabrer et à faire grand bruit.
Entendant le vacarme, le Roi envoya quelqu’un demander au maître d’écurie ce qui advenait. Le maître d’écurie répondit qu’une charrette était entrée dans l’étable. Personne n’accompagnait l’équipage, mais sur celui-ci se trouvait un magnifique cercueil.
Le Roi ordonna que le cercueil fût porté dans sa chambre, et là, il le fit ouvrir. Lorsqu'il vit la belle défunte à l’intérieur, il se mit à pleurer amèrement, ne pouvant plus la quitter. Il fit apporter quatre grands cierges de cire, les fit placer aux quatre coins du cercueil et les alluma. Puis il fit sortir tout le monde, barra la porte, tomba à genoux devant le cercueil et versa de chaudes larmes.
Quand vint l’heure du repas, sa mère l’envoya chercher. Il ne répondit point d’abord, mais pleura de plus belle. Alors la vieille reine vint elle-même frapper à la porte et le pria d’ouvrir, mais il ne répondit mot. Elle regarda par le trou de la serrure, et quand elle vit son fils agenouillé près d’un cadavre, elle fit enfoncer la porte.
Cependant, lorsqu’elle vit la belle enfant, elle fut elle-même fort émue ; elle se pencha sur Maria et lui prit la main. Voyant le bel anneau, elle pensa qu’il serait dommage de le laisser enterrer avec le corps, et elle le retira. Alors, tout soudain, la morte Maria revint à la vie.
Le jeune roi dit joyeusement à sa mère : « Cette fille sera mon épouse ! »
La vieille reine répondit : « Oui, qu’il en soit ainsi ! » et elle embrassa Maria.
C’est ainsi que Maria devint l’épouse du Roi et Reine du pays. Ils vécurent dans la joie et la splendeur jusqu’à leur dernier jour.
Il était une fois un homme dont la femme trépassa, ne laissant qu’une petite fille nommée Maria.
Maria allait à l’école chez une femme qui lui enseignait la couture et le tricot. Le soir, quand elle prenait congé pour rentrer chez elle, la femme lui disait toujours : « Donne à ton père mes plus affectueuses salutations. »
À force d'entendre ces messages gracieux, l’homme se dit : « Voici une femme qui me conviendrait. » Et il l'épousa.
Une fois les noces passées, la femme devint fort inamicale envers la pauvre Maria ; car il en fut toujours ainsi des marâtres, et avec le temps, elle ne put plus la souffrir.
Elle dit alors à son époux : « Cette fille mange trop de notre pain. Il nous faut nous en défaire. »
Mais l’homme répondit : « Je ne puis occire mon propre enfant ! »
Alors la femme dit : « Demain, mène-la avec toi dans la campagne et abandonne-la en quelque lieu solitaire, afin qu’elle ne puisse retrouver le chemin du logis. »
Le lendemain, l’homme appela sa fille et lui dit : « Nous allons aux champs. Nous emporterons de quoi manger. »
Il prit une grande miche de pain et ils se mirent en route. Cependant, Maria était avisée et elle avait rempli ses poches de son. Tandis qu’elle marchait derrière son père, elle jetait de temps à autre un petit tas de son sur le sentier. Après avoir marché maintes heures, ils parvinrent au sommet d’une falaise escarpée. Le père laissa choir la miche de pain en bas du précipice, puis s’écria : « Hélas, Maria, notre pain est tombé là-bas ! »
— « Père, dit Maria, je vais descendre le quérir. »
Elle descendit donc la falaise et ramassa le pain ; mais le temps qu’elle remontât au sommet, son père s’en était allé et Maria se retrouva seule.
Elle se mit à pleurer, car elle était fort loin de sa demeure, en un lieu étranger. Mais elle songea au son et reprit courage. En suivant les traces, elle finit par arriver chez elle, tard dans la nuit.
— « Oh, père, dit-elle, pourquoi m’as-tu laissée seule ? »
L’homme la consola et lui parla tant qu’il l’eut rassurée.
La marâtre fut fort courroucée que Maria eût trouvé le chemin du retour, et quelque temps après, elle dit de nouveau à son mari qu’il devait emmener Maria dans la campagne pour l’abandonner dans les bois.
Le lendemain matin, l’homme appela sa fille une fois encore, et ils partirent. Le père portait à nouveau une miche de pain, mais Maria avait oublié de prendre le son avec elle. Dans les bois, ils arrivèrent à une falaise plus raide et plus haute encore. Le père laissa de nouveau tomber le pain dans l'abîme, et Maria dut descendre pour le chercher. Lorsqu’elle revint au sommet, son père avait disparu, et elle était seule. Elle se mit à pleurer amèrement, courant deçà delà pendant longtemps, pour s’enfoncer plus profondément encore dans la forêt ténébreuse.
Le soir tomba, et soudain elle vit une lumière. Elle marcha vers elle et arriva devant une petite maison. À l’intérieur, elle trouva une table dressée et sept lits, mais nulle âme qui vive.
La maison appartenait à sept larrons.
Maria se cacha derrière un pétrin à pâte, et bientôt les sept larrons rentrèrent au logis. Ils mangèrent, burent, puis s'allèrent coucher. Le lendemain matin, ils partirent, mais le plus jeune frère resta à la maison afin de cuire la nourriture et nettoyer le logis. Après leur départ, le plus jeune frère sortit acheter des vivres. Alors Maria sortit de derrière le pétrin, balaya et nettoya la maison, puis mit la marmite sur le feu afin de cuire les fèves. Puis, une fois de plus, elle se cacha derrière le pétrin.
Quand le plus jeune frère rentra, il fut émerveillé de voir tout si propre, et quand ses frères revinrent, il leur conta ce qui s’était passé. Ils furent tous stupéfaits et ne purent imaginer comment cela s'était produit. Le jour suivant, le second frère resta seul au logis. Il feignit de s’en aller lui aussi, mais revint aussitôt et vit Maria, qui était sortie une fois de plus pour nettoyer la maison.
Maria fut effrayée en voyant le larron. « Oh, supplia-t-elle, pour l’amour du ciel, ne me tuez pas ! »
— « Qui es-tu ? » demanda le brigand.
Alors elle lui parla de sa méchante marâtre, comment son père l’avait abandonnée dans les bois, et comment depuis deux jours elle se cachait derrière le pétrin.
— « Tu n’as rien à craindre de nous, dit le brigand. Demeure ici avec nous, sois notre sœur, et fais pour nous la cuisine, la couture et la lessive. »
Quand les autres frères rentrèrent, ils en furent satisfaits ; ainsi Maria resta avec les sept larrons, tint leur maison et fut toujours paisible et diligente.
Un jour qu’elle était assise près de la fenêtre à coudre, une pauvre vieille femme passa et demanda l’aumône.
— « Hélas, dit Maria, je n’ai pas grand-chose, car je suis moi-même une pauvre fille malheureuse, mais je vous donnerai ce que j’ai. »
— « Pourquoi es-tu si malheureuse ? » demanda la mendiante.
Alors Maria lui raconta comment elle avait quitté sa demeure et était arrivée là. La pauvre femme s'en alla et dit à la méchante marâtre que Maria était toujours en vie. Quand la marâtre apprit cela, elle entra dans une grande fureur, et elle donna à la mendiante un anneau qu’elle devait porter à la pauvre Maria. L’anneau était un anneau enchanté.
Huit jours plus tard, la pauvre femme revint vers Maria pour demander l’aumône, et quand Maria lui eut donné quelque chose, elle dit : « Regarde, mon enfant, j’ai ici un bel anneau. Parce que tu as été si bonne envers moi, je veux te le donner. »
Ne soupçonnant rien, Maria prit l’anneau, mais dès qu’elle l’eut passé à son doigt, elle tomba raide morte.
Quand les larrons revinrent et trouvèrent Maria sur le sol, ils furent fort affligés et pleurèrent amèrement sur elle. Ils firent alors un magnifique cercueil et y déposèrent Maria, après l’avoir ornée des plus beaux bijoux. Ils mirent aussi une grande quantité d’or dans la bière, qu’ils placèrent ensuite sur une charrette à bœufs. Ils menèrent la charrette jusqu’à la cité. Lorsqu'ils arrivèrent au château du Roi, ils virent que la porte de l'écurie était grande ouverte. Ils y firent entrer les bœufs, afin de mettre la charrette à l'abri. Cela rendit les chevaux fort inquiets, et ils commencèrent à se cabrer et à faire grand bruit.
Entendant le vacarme, le Roi envoya quelqu’un demander au maître d’écurie ce qui advenait. Le maître d’écurie répondit qu’une charrette était entrée dans l’étable. Personne n’accompagnait l’équipage, mais sur celui-ci se trouvait un magnifique cercueil.
Le Roi ordonna que le cercueil fût porté dans sa chambre, et là, il le fit ouvrir. Lorsqu'il vit la belle défunte à l’intérieur, il se mit à pleurer amèrement, ne pouvant plus la quitter. Il fit apporter quatre grands cierges de cire, les fit placer aux quatre coins du cercueil et les alluma. Puis il fit sortir tout le monde, barra la porte, tomba à genoux devant le cercueil et versa de chaudes larmes.
Quand vint l’heure du repas, sa mère l’envoya chercher. Il ne répondit point d’abord, mais pleura de plus belle. Alors la vieille reine vint elle-même frapper à la porte et le pria d’ouvrir, mais il ne répondit mot. Elle regarda par le trou de la serrure, et quand elle vit son fils agenouillé près d’un cadavre, elle fit enfoncer la porte.
Cependant, lorsqu’elle vit la belle enfant, elle fut elle-même fort émue ; elle se pencha sur Maria et lui prit la main. Voyant le bel anneau, elle pensa qu’il serait dommage de le laisser enterrer avec le corps, et elle le retira. Alors, tout soudain, la morte Maria revint à la vie.
Le jeune roi dit joyeusement à sa mère : « Cette fille sera mon épouse ! »
La vieille reine répondit : « Oui, qu’il en soit ainsi ! » et elle embrassa Maria.
C’est ainsi que Maria devint l’épouse du Roi et Reine du pays. Ils vécurent dans la joie et la splendeur jusqu’à leur dernier jour.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Le Coffret de Cristal (Italie)
Il était une fois un veuf qui avait une fille, âgée de dix à douze ans. Son père l'envoyait à l'école et, comme elle était seule au monde, il la recommandait sans cesse à sa maîtresse d'école. Or, la maîtresse, voyant que l'enfant n'avait point de mère, s'éprit du père et ne cessait de dire à la fillette : « Demande à ton père s'il voudrait de moi pour épouse. »
Elle lui disait cela chaque jour, tant et si bien que l'enfant finit par dire : « Papa, la maîtresse demande sans cesse si tu veux l'épouser. »
Le père répondit : « Hélas ! ma fille, si je prends une autre femme, tu auras de grands tourments. »
Mais la petite insista, et finalement le père se laissa convaincre d'aller un soir chez la maîtresse. Lorsqu'elle le vit, elle en fut fort aise, et ils conclurent le mariage en peu de jours. Pauvre enfant ! Combien amèrement elle dut se repentir d'avoir trouvé une marâtre si ingrate et si cruelle ! Celle-ci l'envoyait chaque jour sur une terrasse pour arroser un pot de basilic ; et l'endroit était si périlleux que, si elle fût tombée, elle eût fini dans une large rivière.
Un jour, un grand aigle passa par là et lui dit : « Que fais-tu ici ? » Elle pleurait car elle voyait le grand danger de choir dans le courant. L'aigle lui dit : « Monte sur mon dos, je t'emporterai, et tu seras plus heureuse qu'avec ta nouvelle maman. »
Après un long voyage, ils atteignirent une vaste plaine où se trouvait un magnifique palais tout de cristal ; l'aigle frappa à la porte et dit : « Ouvrez, mesdames, ouvrez ! car je vous apporte une jolie enfant. » Quand les gens du palais ouvrirent et virent cette ravissante petite, ils furent émerveillés, l'embrassèrent et la caressèrent. La porte fut refermée, et ils demeurèrent là, paisibles et contents.
Revenons à l'aigle, qui pensait faire dépit à la marâtre. Un jour, il s'envola vers la terrasse où la marâtre arrosait le basilic. « Où est ta fille ? » demanda l'aigle.
— « Eh ! répondit-elle, peut-être est-elle tombée de cette terrasse dans la rivière ; je n'ai point eu de ses nouvelles depuis dix jours. »
L'aigle répliqua : « Quelle sotte tu fais ! C'est moi qui l'ai emportée ; voyant que tu la traitais si durement, je l'ai portée chez mes fées, et elle se porte fort bien. » Puis l'aigle s'envola.
La marâtre, pleine de rage et de jalousie, fit appeler une sorcière de la ville et lui dit : « Ma fille est vivante, elle est dans la demeure des fées d'un aigle qui vient souvent sur ma terrasse ; il te faut trouver le moyen de tuer cette belle-fille, car je crains qu'un jour ou l'autre elle ne revienne, et que mon mari, découvrant l'affaire, ne me tue. »
La sorcière répondit : « Oh ! ne craignez rien ; laissez-moi faire. »
Que fit la sorcière ? Elle prépara un petit panier de sucreries dans lequel elle glissa un sortilège ; puis elle écrivit une lettre, feignant qu'elle venait du père qui, ayant appris où elle se trouvait, souhaitait lui faire ce présent. La lettre disait combien le père était joyeux de la savoir chez les fées.
Laissons là la sorcière et ses tromperies, et revenons à Ermellina (car tel était le nom de la jeune fille). Les fées lui avaient dit : « Vois-tu, Ermellina, nous partons pour quatre jours ; pendant ce temps, prends garde de n'ouvrir la porte à quiconque, car quelque trahison se prépare contre toi de la part de ta marâtre. »
Elle promit de n'ouvrir à personne : « Ne soyez point inquiètes, je suis bien ici, et ma marâtre n'a plus rien à voir avec moi. »
Mais il n'en fut rien. Les fées partirent, et le lendemain, alors qu'Ermellina était seule, elle entendit frapper à la porte. Elle se dit : « Frappez donc ! je n'ouvre à personne. »
Mais les coups redoublèrent, et la curiosité la poussa à regarder par la fenêtre. Que vit-elle ? Elle crut voir l'une des servantes de sa propre maison (car la sorcière s'était déguisée ainsi). « Ô ma chère Ermellina, dit-elle, ton père verse des larmes de douleur, car il te croyait morte ; mais l'aigle t'a emportée et lui a dit la bonne nouvelle. Ton père ne sachant comment te témoigner sa joie, il t'envoie ce petit panier de sucreries. »
Ermellina n'avait point encore ouvert ; la servante la supplia de descendre prendre le panier et la lettre, mais elle disait : « Non, je ne veux rien ! » Pourtant, comme les femmes, et surtout les jeunes filles, aiment les douceurs, elle descendit et ouvrit. Quand la sorcière lui eut donné le panier, elle dit : « Mange ceci », et lui rompit un morceau des sucreries qu'elle avait empoisonnées. Dès qu'Ermellina en prit la première bouchée, la vieille disparut. Ermellina eut à peine le temps de clore la porte qu'elle s'effondra dans l'escalier.
Quand les fées revinrent, elles frappèrent, mais personne n'ouvrit ; elles comprirent la trahison et se mirent à pleurer. La chef des fées dit : « Il nous faut briser la porte. » Ce qu'elles firent, et elles virent Ermellina morte dans l'escalier.
Ses amies, qui l'aimaient tant, supplièrent la chef des fées de la ramener à la vie, mais elle s'y refusait : « Car, disait-elle, elle m'a désobéi. » Mais elles insistèrent tant qu'elle y consentit ; elle ouvrit la bouche d'Ermellina, en retira le morceau de sucrerie qu'elle n'avait point encore avalé, la redressa, et Ermellina revint à la vie.
On devine la joie de ses amies ; mais la chef des fées la réprimanda pour sa désobéissance, et elle promit de ne plus recommencer.
Une fois de plus, les fées durent partir. La chef dit : « Souviens-toi, Ermellina : la première fois je t'ai guérie, mais la seconde, je ne ferai rien pour toi. »
Ermellina assura qu'elles n'avaient point à s'inquiéter. Mais il n'en fut rien ; car l'aigle, voulant accroître la colère de la marâtre, lui dit encore qu'Ermellina vivait. La marâtre convoqua à nouveau la sorcière : « Soit tu la tues vraiment, soit je me vengerai sur toi. »
La vieille, se voyant prise, lui dit d'acheter la plus belle robe qui se puisse trouver ; elle se transforma en la couturière de la famille, prit la robe, alla chez la pauvre Ermellina, frappa et dit : « Ouvre, ouvre, c'est ta couturière. »
Ermellina regarda par la fenêtre et vit sa couturière ; elle était, à vrai dire, un peu confuse.
La couturière dit : « Descends, il me faut essayer cette robe sur toi. »
Elle répondit : « Non, non ; j'ai déjà été trompée une fois. »
— « Mais je ne suis point la vieille femme, répliqua la couturière, tu me connais, j'ai toujours fait tes robes. »
Pauvre Ermellina ! Elle se laissa persuader et descendit ; la couturière prit la fuite tandis qu'Ermellina boutonnait encore la robe, et disparut. Ermellina ferma la porte et montait l'escalier ; mais il ne lui fut point permis d'aller plus haut, car elle tomba morte.
Revenons aux fées : elles rentrèrent, frappèrent, mais à quoi bon ! Il n'y avait plus personne. Elles pleurèrent. La chef dit : « Je vous l'avais dit qu'elle me trahirait encore ; désormais, je ne m'occuperai plus d'elle. »
Elles brisèrent la porte et virent la pauvre enfant avec sa belle robe, morte. Elles pleurèrent toutes, car elles l'aimaient vraiment. Mais il n'y avait rien à faire ; la chef frappa de sa baguette enchantée et fit apparaître un coffret magnifique, couvert de diamants et de pierres précieuses ; les autres firent une guirlande de fleurs et d'or, la placèrent sur la jeune fille, et la déposèrent dans le coffret. Puis la vieille fée frappa encore de sa baguette et commanda un cheval superbe, tel que même le roi n'en possédait point. Elles placèrent le coffret sur le dos du cheval, le menèrent sur la place publique de la ville, et la chef dit : « Va, et ne t'arrête que lorsque tu trouveras celui qui te dira : "Arrête-toi, par pitié, car j'ai perdu mon cheval pour toi." »
Laissons les fées affligées et tournons-nous vers le cheval qui galopait à toute bride. Qui passait par là à ce moment ? Le fils d'un roi ; il vit ce cheval et cette merveille sur son dos. Le roi se mit à éperonner sa propre monture et galopa si fort qu'il la tua ; il dut la laisser morte sur la route, mais continua de courir après l'autre cheval. N'en pouvant plus, il s'exclama : « Arrête-toi, par pitié, car j'ai perdu mon cheval pour toi ! »
Alors le cheval s'arrêta (car tels étaient les mots). Quand le roi vit cette belle enfant morte dans le coffret, il ne songea plus à son propre cheval et ramena l'autre à la cité. La reine mère savait que son fils était allé chasser ; quand elle le vit revenir avec ce cheval chargé, elle ne sut que penser. Le fils n'avait point de père, il était donc tout-puissant. Il atteignit le palais, fit décharger le cheval et porter le coffret dans sa chambre ; puis il appela sa mère et dit : « Mère, je suis allé chasser, mais j'ai trouvé une épouse. »
— « Mais qu'est-ce donc ? Une poupée ? Une morte ? »
— « Mère, répondit le fils, ne vous tourmentez point de ce que c'est, c'est mon épouse. »
Sa mère se mit à rire et se retira (que pouvait-elle faire, la pauvre mère ?).
Désormais, ce pauvre roi n'allait plus à la chasse, ne prenait aucun divertissement et ne venait même plus à table, mangeant dans sa chambre. Par fatalité, la guerre fut déclarée et il dut partir. Il appela sa mère : « Mère, je veux deux chambrières soigneuses pour garder ce coffret ; car si à mon retour je trouve qu'il est arrivé quoi que ce soit à mon coffret, je ferai mettre à mort les chambrières. »
Sa mère dit : « Pars, mon fils, ne crains rien, je veillerai moi-même sur ton coffret. »
Revenons à la mère qui finit par ne plus y penser, oubliant même de faire épousseter le coffret ; mais soudain arriva une lettre annonçant que le roi était victorieux et reviendrait sous peu. La mère appela les chambrières : « Filles, nous sommes perdues. Mon fils revient, et comment avons-nous pris soin de la poupée ? »
Elles répondirent : « C'est vrai ; allons lui laver le visage. »
Elles virent que le visage et les mains de la poupée étaient couverts de poussière et de taches de mouches ; elles prirent une éponge, mais des gouttes d'eau tombèrent sur la robe et la tachèrent. Les pauvres chambrières pleurèrent et demandèrent conseil à la reine.
La reine dit : « Faites venir une couturière, faites faire une robe précisément semblable, et ôtez celle-ci avant que mon fils n'arrive. »
Elles s'exécutèrent. Au moment où elles déboutonnaient la première manche, Ermellina ouvrit les yeux. Les chambrières sursautèrent de terreur, mais la plus courageuse dit : « Je suis une femme, elle l'est aussi ; elle ne me mangera point. »
Bref, dès que la robe fut ôtée, Ermellina sortit du coffret et commença à marcher pour voir où elle se trouvait. Les chambrières tombèrent à genoux et elle leur raconta toute son histoire.
Le roi était sur le point d'arriver. Sa mère fit mettre à Ermellina l'une de ses plus belles robes, la parant comme une reine. Le roi arriva en grande joie, au son des trompettes, mais il courut aussitôt à sa chambre. Les chambrières tombèrent à ses pieds, disant que la poupée sentait si mauvais qu'elles avaient dû l'enterrer.
Le roi ne voulut rien entendre et fit dresser le gibet. Sa mère avait beau dire : « Mon fils, ce n'était qu'une morte. »
— « Non, je ne veux rien entendre ; morte ou vive, vous auriez dû me la laisser. »
Finalement, quand sa mère vit qu'il était sérieux au sujet de la potence, elle sonna une petite cloche, et alors apparut non plus une poupée, mais une demoiselle d'une beauté jamais vue. Le roi en fut stupéfait.
Alors la mère, les chambrières et Ermellina durent tout lui conter.
Il dit : « Mère, puisque je l'adorais morte et l'appelais mon épouse, je veux maintenant qu'elle le soit en vérité. »
On célébra les noces, et en peu de jours, ils furent mari et femme.
Il était une fois un veuf qui avait une fille, âgée de dix à douze ans. Son père l'envoyait à l'école et, comme elle était seule au monde, il la recommandait sans cesse à sa maîtresse d'école. Or, la maîtresse, voyant que l'enfant n'avait point de mère, s'éprit du père et ne cessait de dire à la fillette : « Demande à ton père s'il voudrait de moi pour épouse. »
Elle lui disait cela chaque jour, tant et si bien que l'enfant finit par dire : « Papa, la maîtresse demande sans cesse si tu veux l'épouser. »
Le père répondit : « Hélas ! ma fille, si je prends une autre femme, tu auras de grands tourments. »
Mais la petite insista, et finalement le père se laissa convaincre d'aller un soir chez la maîtresse. Lorsqu'elle le vit, elle en fut fort aise, et ils conclurent le mariage en peu de jours. Pauvre enfant ! Combien amèrement elle dut se repentir d'avoir trouvé une marâtre si ingrate et si cruelle ! Celle-ci l'envoyait chaque jour sur une terrasse pour arroser un pot de basilic ; et l'endroit était si périlleux que, si elle fût tombée, elle eût fini dans une large rivière.
Un jour, un grand aigle passa par là et lui dit : « Que fais-tu ici ? » Elle pleurait car elle voyait le grand danger de choir dans le courant. L'aigle lui dit : « Monte sur mon dos, je t'emporterai, et tu seras plus heureuse qu'avec ta nouvelle maman. »
Après un long voyage, ils atteignirent une vaste plaine où se trouvait un magnifique palais tout de cristal ; l'aigle frappa à la porte et dit : « Ouvrez, mesdames, ouvrez ! car je vous apporte une jolie enfant. » Quand les gens du palais ouvrirent et virent cette ravissante petite, ils furent émerveillés, l'embrassèrent et la caressèrent. La porte fut refermée, et ils demeurèrent là, paisibles et contents.
Revenons à l'aigle, qui pensait faire dépit à la marâtre. Un jour, il s'envola vers la terrasse où la marâtre arrosait le basilic. « Où est ta fille ? » demanda l'aigle.
— « Eh ! répondit-elle, peut-être est-elle tombée de cette terrasse dans la rivière ; je n'ai point eu de ses nouvelles depuis dix jours. »
L'aigle répliqua : « Quelle sotte tu fais ! C'est moi qui l'ai emportée ; voyant que tu la traitais si durement, je l'ai portée chez mes fées, et elle se porte fort bien. » Puis l'aigle s'envola.
La marâtre, pleine de rage et de jalousie, fit appeler une sorcière de la ville et lui dit : « Ma fille est vivante, elle est dans la demeure des fées d'un aigle qui vient souvent sur ma terrasse ; il te faut trouver le moyen de tuer cette belle-fille, car je crains qu'un jour ou l'autre elle ne revienne, et que mon mari, découvrant l'affaire, ne me tue. »
La sorcière répondit : « Oh ! ne craignez rien ; laissez-moi faire. »
Que fit la sorcière ? Elle prépara un petit panier de sucreries dans lequel elle glissa un sortilège ; puis elle écrivit une lettre, feignant qu'elle venait du père qui, ayant appris où elle se trouvait, souhaitait lui faire ce présent. La lettre disait combien le père était joyeux de la savoir chez les fées.
Laissons là la sorcière et ses tromperies, et revenons à Ermellina (car tel était le nom de la jeune fille). Les fées lui avaient dit : « Vois-tu, Ermellina, nous partons pour quatre jours ; pendant ce temps, prends garde de n'ouvrir la porte à quiconque, car quelque trahison se prépare contre toi de la part de ta marâtre. »
Elle promit de n'ouvrir à personne : « Ne soyez point inquiètes, je suis bien ici, et ma marâtre n'a plus rien à voir avec moi. »
Mais il n'en fut rien. Les fées partirent, et le lendemain, alors qu'Ermellina était seule, elle entendit frapper à la porte. Elle se dit : « Frappez donc ! je n'ouvre à personne. »
Mais les coups redoublèrent, et la curiosité la poussa à regarder par la fenêtre. Que vit-elle ? Elle crut voir l'une des servantes de sa propre maison (car la sorcière s'était déguisée ainsi). « Ô ma chère Ermellina, dit-elle, ton père verse des larmes de douleur, car il te croyait morte ; mais l'aigle t'a emportée et lui a dit la bonne nouvelle. Ton père ne sachant comment te témoigner sa joie, il t'envoie ce petit panier de sucreries. »
Ermellina n'avait point encore ouvert ; la servante la supplia de descendre prendre le panier et la lettre, mais elle disait : « Non, je ne veux rien ! » Pourtant, comme les femmes, et surtout les jeunes filles, aiment les douceurs, elle descendit et ouvrit. Quand la sorcière lui eut donné le panier, elle dit : « Mange ceci », et lui rompit un morceau des sucreries qu'elle avait empoisonnées. Dès qu'Ermellina en prit la première bouchée, la vieille disparut. Ermellina eut à peine le temps de clore la porte qu'elle s'effondra dans l'escalier.
Quand les fées revinrent, elles frappèrent, mais personne n'ouvrit ; elles comprirent la trahison et se mirent à pleurer. La chef des fées dit : « Il nous faut briser la porte. » Ce qu'elles firent, et elles virent Ermellina morte dans l'escalier.
Ses amies, qui l'aimaient tant, supplièrent la chef des fées de la ramener à la vie, mais elle s'y refusait : « Car, disait-elle, elle m'a désobéi. » Mais elles insistèrent tant qu'elle y consentit ; elle ouvrit la bouche d'Ermellina, en retira le morceau de sucrerie qu'elle n'avait point encore avalé, la redressa, et Ermellina revint à la vie.
On devine la joie de ses amies ; mais la chef des fées la réprimanda pour sa désobéissance, et elle promit de ne plus recommencer.
Une fois de plus, les fées durent partir. La chef dit : « Souviens-toi, Ermellina : la première fois je t'ai guérie, mais la seconde, je ne ferai rien pour toi. »
Ermellina assura qu'elles n'avaient point à s'inquiéter. Mais il n'en fut rien ; car l'aigle, voulant accroître la colère de la marâtre, lui dit encore qu'Ermellina vivait. La marâtre convoqua à nouveau la sorcière : « Soit tu la tues vraiment, soit je me vengerai sur toi. »
La vieille, se voyant prise, lui dit d'acheter la plus belle robe qui se puisse trouver ; elle se transforma en la couturière de la famille, prit la robe, alla chez la pauvre Ermellina, frappa et dit : « Ouvre, ouvre, c'est ta couturière. »
Ermellina regarda par la fenêtre et vit sa couturière ; elle était, à vrai dire, un peu confuse.
La couturière dit : « Descends, il me faut essayer cette robe sur toi. »
Elle répondit : « Non, non ; j'ai déjà été trompée une fois. »
— « Mais je ne suis point la vieille femme, répliqua la couturière, tu me connais, j'ai toujours fait tes robes. »
Pauvre Ermellina ! Elle se laissa persuader et descendit ; la couturière prit la fuite tandis qu'Ermellina boutonnait encore la robe, et disparut. Ermellina ferma la porte et montait l'escalier ; mais il ne lui fut point permis d'aller plus haut, car elle tomba morte.
Revenons aux fées : elles rentrèrent, frappèrent, mais à quoi bon ! Il n'y avait plus personne. Elles pleurèrent. La chef dit : « Je vous l'avais dit qu'elle me trahirait encore ; désormais, je ne m'occuperai plus d'elle. »
Elles brisèrent la porte et virent la pauvre enfant avec sa belle robe, morte. Elles pleurèrent toutes, car elles l'aimaient vraiment. Mais il n'y avait rien à faire ; la chef frappa de sa baguette enchantée et fit apparaître un coffret magnifique, couvert de diamants et de pierres précieuses ; les autres firent une guirlande de fleurs et d'or, la placèrent sur la jeune fille, et la déposèrent dans le coffret. Puis la vieille fée frappa encore de sa baguette et commanda un cheval superbe, tel que même le roi n'en possédait point. Elles placèrent le coffret sur le dos du cheval, le menèrent sur la place publique de la ville, et la chef dit : « Va, et ne t'arrête que lorsque tu trouveras celui qui te dira : "Arrête-toi, par pitié, car j'ai perdu mon cheval pour toi." »
Laissons les fées affligées et tournons-nous vers le cheval qui galopait à toute bride. Qui passait par là à ce moment ? Le fils d'un roi ; il vit ce cheval et cette merveille sur son dos. Le roi se mit à éperonner sa propre monture et galopa si fort qu'il la tua ; il dut la laisser morte sur la route, mais continua de courir après l'autre cheval. N'en pouvant plus, il s'exclama : « Arrête-toi, par pitié, car j'ai perdu mon cheval pour toi ! »
Alors le cheval s'arrêta (car tels étaient les mots). Quand le roi vit cette belle enfant morte dans le coffret, il ne songea plus à son propre cheval et ramena l'autre à la cité. La reine mère savait que son fils était allé chasser ; quand elle le vit revenir avec ce cheval chargé, elle ne sut que penser. Le fils n'avait point de père, il était donc tout-puissant. Il atteignit le palais, fit décharger le cheval et porter le coffret dans sa chambre ; puis il appela sa mère et dit : « Mère, je suis allé chasser, mais j'ai trouvé une épouse. »
— « Mais qu'est-ce donc ? Une poupée ? Une morte ? »
— « Mère, répondit le fils, ne vous tourmentez point de ce que c'est, c'est mon épouse. »
Sa mère se mit à rire et se retira (que pouvait-elle faire, la pauvre mère ?).
Désormais, ce pauvre roi n'allait plus à la chasse, ne prenait aucun divertissement et ne venait même plus à table, mangeant dans sa chambre. Par fatalité, la guerre fut déclarée et il dut partir. Il appela sa mère : « Mère, je veux deux chambrières soigneuses pour garder ce coffret ; car si à mon retour je trouve qu'il est arrivé quoi que ce soit à mon coffret, je ferai mettre à mort les chambrières. »
Sa mère dit : « Pars, mon fils, ne crains rien, je veillerai moi-même sur ton coffret. »
Revenons à la mère qui finit par ne plus y penser, oubliant même de faire épousseter le coffret ; mais soudain arriva une lettre annonçant que le roi était victorieux et reviendrait sous peu. La mère appela les chambrières : « Filles, nous sommes perdues. Mon fils revient, et comment avons-nous pris soin de la poupée ? »
Elles répondirent : « C'est vrai ; allons lui laver le visage. »
Elles virent que le visage et les mains de la poupée étaient couverts de poussière et de taches de mouches ; elles prirent une éponge, mais des gouttes d'eau tombèrent sur la robe et la tachèrent. Les pauvres chambrières pleurèrent et demandèrent conseil à la reine.
La reine dit : « Faites venir une couturière, faites faire une robe précisément semblable, et ôtez celle-ci avant que mon fils n'arrive. »
Elles s'exécutèrent. Au moment où elles déboutonnaient la première manche, Ermellina ouvrit les yeux. Les chambrières sursautèrent de terreur, mais la plus courageuse dit : « Je suis une femme, elle l'est aussi ; elle ne me mangera point. »
Bref, dès que la robe fut ôtée, Ermellina sortit du coffret et commença à marcher pour voir où elle se trouvait. Les chambrières tombèrent à genoux et elle leur raconta toute son histoire.
Le roi était sur le point d'arriver. Sa mère fit mettre à Ermellina l'une de ses plus belles robes, la parant comme une reine. Le roi arriva en grande joie, au son des trompettes, mais il courut aussitôt à sa chambre. Les chambrières tombèrent à ses pieds, disant que la poupée sentait si mauvais qu'elles avaient dû l'enterrer.
Le roi ne voulut rien entendre et fit dresser le gibet. Sa mère avait beau dire : « Mon fils, ce n'était qu'une morte. »
— « Non, je ne veux rien entendre ; morte ou vive, vous auriez dû me la laisser. »
Finalement, quand sa mère vit qu'il était sérieux au sujet de la potence, elle sonna une petite cloche, et alors apparut non plus une poupée, mais une demoiselle d'une beauté jamais vue. Le roi en fut stupéfait.
Alors la mère, les chambrières et Ermellina durent tout lui conter.
Il dit : « Mère, puisque je l'adorais morte et l'appelais mon épouse, je veux maintenant qu'elle le soit en vérité. »
On célébra les noces, et en peu de jours, ils furent mari et femme.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Maruzzedda (Italie, plus précisément conte sicilien)
Il était une fois un pauvre cordonnier qui avait trois belles filles. La plus jeune, nommée Maruzzedda, surpassait ses sœurs en beauté. Les aînées ne l’aimaient point à cause de cela. Le cordonnier était si gueux qu'il errait de lieu en lieu sans rien gagner.
Un jour, il dit à l’aînée : « Viens avec moi chercher l’ouvrage. » Elle vint, et il gagna un tarì. Il dit : « J’ai faim. Dépensons dix grani pour manger et rapportons le reste aux autres. » Ils firent ainsi. Le lendemain, il prit la seconde et gagna trois carlini. De même, ils mangèrent pour quinze grani et rapportèrent le reste.
Le troisième jour, Maruzzedda l’accompagna. Il gagna deux tarì. Le père dit : « Maruzzedda, mangeons pour un tarì et rapportons l’autre à tes sœurs. »
Mais elle répondit : « Non, père, rentrons plutôt sur-le-champ pour manger tous ensemble. »
De retour au logis, le père conta la chose. Les sœurs s’écrièrent : « Voyez cette effrontée ! Ne devrait-elle pas faire selon tes désirs ? » Et elles excitèrent le père contre l’innocente.
Le lendemain, il gagna trois tarì avec elle. Il voulut encore manger dehors, mais Maruzzedda refusa de nouveau : « Pourquoi ne pas manger tous ensemble ? »
Alors les sœurs dirent au père : « Pourquoi garder cette impudente ? Demain, mène-la dans un lieu désert et abandonne-la. » Le père, aveuglé, accepta.
Il mena Maruzzedda fort loin dans une région inconnue. « Attends-moi ici », dit-il. Le soleil se coucha, mais le père ne revint point. Maruzzedda comprit : « Mon père m’a abandonnée. » Elle marcha jusqu’à l’épuisement et aperçut un palais magnifique. Elle monta les degrés, traversa des salles luxueuses et une table dressée, mais ne vit personne. Enfin, dans la dernière chambre, elle trouva une belle demoiselle étendue sur une bière. Elle était morte.
Maruzzedda mangea, but et s’endormit dans un beau lit. Elle vécut ainsi longtemps, seule.
Un jour, son père passa sous sa fenêtre. Il fut joyeux de la revoir, car il se repentait. « Oh, je suis bien, dit-elle, j’ai trouvé une place ici. » Le père voulut monter. « Non, non ! répondit-elle. Mes maîtres sont sévères. »
Le cordonnier rentra et conta la chose. Les sœurs, envieuses, préparèrent un gâteau empoisonné que le père dut porter à la pauvre enfant.
Cette nuit-là, la morte apparut en songe à Maruzzedda : « Maruzzedda ! Ton père t’apportera un gâteau. Garde-toi d’en manger, il est empoisonné. Donne-le d’abord au chat. »
Le matin, le père arriva. Maruzzedda prit le gâteau, mais ne voulut point le goûter devant lui. Quand il fut parti, elle en donna une part au chat, qui tomba mort à l’instant. Elle jeta le reste.
Les sœurs, voyant qu’elle vivait encore, firent fabriquer un chapeau enchanté qui rendait immobile quiconque le coiffait. La morte prévint encore Maruzzedda en rêve. La jeune fille prit le chapeau, mais le cacha dans un coffre.
Peu après, la morte put enfin entrer au Paradis. Elle apparut une dernière fois : « Dieu m’accorde la paix. Je te laisse ce château et ses richesses. » La bière resta vide.
Bien plus tard, Maruzzedda, en rangeant ses coffres, oublia l'avertissement et essaya le chapeau. Elle devint aussitôt rigide et immobile. Mais la morte, autorisée par le Seigneur à redescendre sur terre, vint la déposer sur la bière et s’envola vers le ciel.
Un jour, le Roi chassa près du château. Il tira sur un oiseau qui tomba dans la chambre de Maruzzedda. Ses chasseurs grimpèrent par la fenêtre et restèrent saisis devant la beauté de la "morte". Le Roi les rejoignit et vit que la jeune fille était encore chaude.
« Elle n’est pas morte, elle est pâmée ! » s’écria-t-il. On la frotta, on dénoua sa robe, mais rien n’y fit. Enfin, le Roi retira son chapeau pour lui rafraîchir le front : aussitôt, elle ouvrit les yeux.
« Tu seras ma femme ! » dit le Roi. Mais il craignait sa mère, une méchante sorcière. Il laissa Maruzzedda au château et l’épousa secrètement.
Elle lui donna trois fils qu’elle nomma : T’amo (Je t’aime), T’amai (Je t’ai aimée) et T’amerò (Je t’aimerai).
La vieille reine finit par apprendre le secret. Elle envoya un serviteur quérir les enfants un à un, sous prétexte de les présenter à la cour. Une fois en sa possession, elle ordonna au cuisinier : « Tue ces trois petits et apporte-moi leurs cœurs et leurs foies. »
Mais le cuisinier, qui était père, eut pitié. Il cacha les petits chez lui et apporta à la Reine les abats de trois chevreaux.
Le Roi tomba malade. La vieille Reine fit alors venir Maruzzedda : « Ton mari se meurt, viens le soigner. » Maruzzedda mit trois robes l'une sur l'autre et s'en vint. Dans la cour, un grand feu brûlait.
« Jetez cette gueuse au feu ! » cria la vieille Reine.
Maruzzedda supplia : « Laissez-moi ôter mes habits. » Elle retira la première robe et cria d'une voix perçante : « T'amo ! »
La Reine avait placé des musiciens devant la porte du Roi pour qu'il n'entende rien. Mais il perçut un écho. « Cessez cette musique ! » cria-t-il.
Maruzzedda retira la seconde robe : « T’amai ! » Le Roi entendit mieux, mais les musiciens jouaient de plus belle.
Enfin, elle retira la troisième robe et hurla de toute l'angoisse de son cœur : « T’amerò ! »
Le Roi sauta de son lit et courut à la cour. Il vit les valets prêts à brûler son épouse. Il les arrêta et ordonna qu’on y jetât la vieille Reine à sa place.
« Où sont mes enfants ? » pleura Maruzzedda. Personne ne le savait et la tristesse gagna le palais. Alors le cuisinier s’avança : « Sire, Reine, consolez-vous ! Vos enfants sont sains et saufs chez moi. »
On ramena les petits, la joie fut immense, et le fidèle cuisinier fut richement récompensé. Ils vécurent heureux et contents, mais nous, nous en sommes repartis sans rien.
Il était une fois un pauvre cordonnier qui avait trois belles filles. La plus jeune, nommée Maruzzedda, surpassait ses sœurs en beauté. Les aînées ne l’aimaient point à cause de cela. Le cordonnier était si gueux qu'il errait de lieu en lieu sans rien gagner.
Un jour, il dit à l’aînée : « Viens avec moi chercher l’ouvrage. » Elle vint, et il gagna un tarì. Il dit : « J’ai faim. Dépensons dix grani pour manger et rapportons le reste aux autres. » Ils firent ainsi. Le lendemain, il prit la seconde et gagna trois carlini. De même, ils mangèrent pour quinze grani et rapportèrent le reste.
Le troisième jour, Maruzzedda l’accompagna. Il gagna deux tarì. Le père dit : « Maruzzedda, mangeons pour un tarì et rapportons l’autre à tes sœurs. »
Mais elle répondit : « Non, père, rentrons plutôt sur-le-champ pour manger tous ensemble. »
De retour au logis, le père conta la chose. Les sœurs s’écrièrent : « Voyez cette effrontée ! Ne devrait-elle pas faire selon tes désirs ? » Et elles excitèrent le père contre l’innocente.
Le lendemain, il gagna trois tarì avec elle. Il voulut encore manger dehors, mais Maruzzedda refusa de nouveau : « Pourquoi ne pas manger tous ensemble ? »
Alors les sœurs dirent au père : « Pourquoi garder cette impudente ? Demain, mène-la dans un lieu désert et abandonne-la. » Le père, aveuglé, accepta.
Il mena Maruzzedda fort loin dans une région inconnue. « Attends-moi ici », dit-il. Le soleil se coucha, mais le père ne revint point. Maruzzedda comprit : « Mon père m’a abandonnée. » Elle marcha jusqu’à l’épuisement et aperçut un palais magnifique. Elle monta les degrés, traversa des salles luxueuses et une table dressée, mais ne vit personne. Enfin, dans la dernière chambre, elle trouva une belle demoiselle étendue sur une bière. Elle était morte.
Maruzzedda mangea, but et s’endormit dans un beau lit. Elle vécut ainsi longtemps, seule.
Un jour, son père passa sous sa fenêtre. Il fut joyeux de la revoir, car il se repentait. « Oh, je suis bien, dit-elle, j’ai trouvé une place ici. » Le père voulut monter. « Non, non ! répondit-elle. Mes maîtres sont sévères. »
Le cordonnier rentra et conta la chose. Les sœurs, envieuses, préparèrent un gâteau empoisonné que le père dut porter à la pauvre enfant.
Cette nuit-là, la morte apparut en songe à Maruzzedda : « Maruzzedda ! Ton père t’apportera un gâteau. Garde-toi d’en manger, il est empoisonné. Donne-le d’abord au chat. »
Le matin, le père arriva. Maruzzedda prit le gâteau, mais ne voulut point le goûter devant lui. Quand il fut parti, elle en donna une part au chat, qui tomba mort à l’instant. Elle jeta le reste.
Les sœurs, voyant qu’elle vivait encore, firent fabriquer un chapeau enchanté qui rendait immobile quiconque le coiffait. La morte prévint encore Maruzzedda en rêve. La jeune fille prit le chapeau, mais le cacha dans un coffre.
Peu après, la morte put enfin entrer au Paradis. Elle apparut une dernière fois : « Dieu m’accorde la paix. Je te laisse ce château et ses richesses. » La bière resta vide.
Bien plus tard, Maruzzedda, en rangeant ses coffres, oublia l'avertissement et essaya le chapeau. Elle devint aussitôt rigide et immobile. Mais la morte, autorisée par le Seigneur à redescendre sur terre, vint la déposer sur la bière et s’envola vers le ciel.
Un jour, le Roi chassa près du château. Il tira sur un oiseau qui tomba dans la chambre de Maruzzedda. Ses chasseurs grimpèrent par la fenêtre et restèrent saisis devant la beauté de la "morte". Le Roi les rejoignit et vit que la jeune fille était encore chaude.
« Elle n’est pas morte, elle est pâmée ! » s’écria-t-il. On la frotta, on dénoua sa robe, mais rien n’y fit. Enfin, le Roi retira son chapeau pour lui rafraîchir le front : aussitôt, elle ouvrit les yeux.
« Tu seras ma femme ! » dit le Roi. Mais il craignait sa mère, une méchante sorcière. Il laissa Maruzzedda au château et l’épousa secrètement.
Elle lui donna trois fils qu’elle nomma : T’amo (Je t’aime), T’amai (Je t’ai aimée) et T’amerò (Je t’aimerai).
La vieille reine finit par apprendre le secret. Elle envoya un serviteur quérir les enfants un à un, sous prétexte de les présenter à la cour. Une fois en sa possession, elle ordonna au cuisinier : « Tue ces trois petits et apporte-moi leurs cœurs et leurs foies. »
Mais le cuisinier, qui était père, eut pitié. Il cacha les petits chez lui et apporta à la Reine les abats de trois chevreaux.
Le Roi tomba malade. La vieille Reine fit alors venir Maruzzedda : « Ton mari se meurt, viens le soigner. » Maruzzedda mit trois robes l'une sur l'autre et s'en vint. Dans la cour, un grand feu brûlait.
« Jetez cette gueuse au feu ! » cria la vieille Reine.
Maruzzedda supplia : « Laissez-moi ôter mes habits. » Elle retira la première robe et cria d'une voix perçante : « T'amo ! »
La Reine avait placé des musiciens devant la porte du Roi pour qu'il n'entende rien. Mais il perçut un écho. « Cessez cette musique ! » cria-t-il.
Maruzzedda retira la seconde robe : « T’amai ! » Le Roi entendit mieux, mais les musiciens jouaient de plus belle.
Enfin, elle retira la troisième robe et hurla de toute l'angoisse de son cœur : « T’amerò ! »
Le Roi sauta de son lit et courut à la cour. Il vit les valets prêts à brûler son épouse. Il les arrêta et ordonna qu’on y jetât la vieille Reine à sa place.
« Où sont mes enfants ? » pleura Maruzzedda. Personne ne le savait et la tristesse gagna le palais. Alors le cuisinier s’avança : « Sire, Reine, consolez-vous ! Vos enfants sont sains et saufs chez moi. »
On ramena les petits, la joie fut immense, et le fidèle cuisinier fut richement récompensé. Ils vécurent heureux et contents, mais nous, nous en sommes repartis sans rien.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
SPECIAL CHAPERON ROUGE !
Le Petit Chapeau Rouge
Italie — version du Tyrol
Un jour, sa mère lui dit de porter de la soupe à sa grand-mère. En chemin, elle rencontra un ogre qui lui dit :
— Bonjour, ma chère Petite Chapeau Rouge. Où vas-tu ?
— Je vais chez ma grand-mère lui porter de la soupe.
— Moi aussi je vais y passer. Tu prends le chemin des pierres ou celui des épines ?
— Je prends le chemin des pierres.
— Alors moi je prends celui des épines.
La fillette s'attarda dans un pré à cueillir des fleurs. L'ogre arriva le premier, tua la grand-mère, la mangea, attacha ses entrailles à la porte en guise de cordon, et plaça son sang, ses dents et ses mâchoires dans le placard. La petite fille arriva et frappa.
— Entre ! dit l'ogre d'une voix étouffée.
En essayant d'ouvrir la porte, elle sentit quelque chose de mou.
— Grand-mère, cette chose est si molle !
— Tire et tais-toi. Ce sont les entrailles de ta grand-mère !
Elle entra, eut faim, alla au placard et trouva les dents.
— Grand-mère, ces choses sont très dures !
— Mange et tais-toi. Ce sont les dents de ta grand-mère !
Plus tard, elle trouva les mâchoires dans le placard.
— Grand-mère, c'est très rouge !
— Mange et tais-toi. Ce sont les mâchoires de ta grand-mère !
Puis elle trouva le sang.
— Grand-mère, ce vin est très rouge !
— Bois et tais-toi. C'est le sang de ta grand-mère !
Puis voulant dormir, elle se coucha avec l'ogre et remarqua quelque chose de poilu.
— Grand-mère, vous êtes si poilue !
— Ça vient avec l'âge.
— Vous avez de si longues jambes !
— Ça vient de la marche.
— Vous avez de si longues mains !
— Ça vient du travail.
— Vous avez de si longues oreilles !
— Ça vient d'écouter.
— Vous avez une si grande bouche !
— C'est pour manger les enfants ! dit l'ogre — et boum, il avala la Petite Chapeau Rouge d'un seul coup.
Source : Conte recueilli dans le Tyrol du Sud, tradition italienne.
* * *
Le Petit Chaperon Rouge
France — version orale recueillie par Paul Delarue
La petite fille se mit en chemin. À un carrefour elle rencontra le bzou (le garou) qui lui dit :
— Où vas-tu ?
— Je porte un pain chaud et une bouteille de lait à ma grand-mère.
— Quel chemin prends-tu ? Celui des aiguilles ou celui des épingles ?
— Celui des aiguilles.
— Bien ! Moi je prends celui des épingles.
La petite fille s'amusa à ramasser des aiguilles. Le bzou arriva le premier, tua la grand-mère, mit de sa chair dans le garde-manger et une bouteille de son sang sur l'étagère.
La petite fille arriva et frappa à la porte.
— Pousse la porte. Elle est bloquée par un seau d'eau.
— Bonjour, grand-mère. Je t'ai apporté un pain chaud et une bouteille de lait.
— Pose cela dans le garde-manger. Prends de la viande qui s'y trouve, et la bouteille de vin sur l'étagère.
Pendant qu'elle mangeait, un petit chat dit : « Pouah ! La vilaine fille mange la chair de sa grand-mère et boit son sang. »
— Déshabille-toi, mon enfant, dit le bzou, et viens te coucher avec moi.
— Où dois-je mettre mon tablier ?
— Jette-le dans le feu. Tu n'en as plus besoin.
Et pour chaque vêtement — corsage, robe, jupon, souliers, bas — la réponse fut la même : « Jette-les dans le feu, tu n'en as plus besoin. »
Puis, couchée, elle dit :
— Oh, grand-mère, que tu es velue !
— C'est pour mieux me tenir chaud.
— Oh, que tu as de longs ongles !
— C'est pour mieux me gratter.
— Oh, que tu as de grandes épaules !
— C'est pour mieux porter le bois de chauffage.
— Oh, que tu as de grandes oreilles !
— C'est pour mieux entendre.
— Oh, que tu as un grand nez !
— Pour mieux priser mon tabac.
— Oh, que tu as une grande bouche !
— C'est pour mieux te manger !
— Oh, grand-mère, j'ai besoin de faire dehors !
— Fais dans le lit !
— Oh non, je veux vraiment faire dehors.
— Bon, mais ne tarde pas trop.
Le bzou lui attacha un fil de laine au pied et la laissa partir. Dès qu'elle fut dehors, la fillette attacha le fil à un prunier de la cour, puis s'enfuit. Le bzou s'impatientait. Ne recevant pas de réponse, il bondit hors du lit et la suivit, mais elle était déjà chez elle.
Source : Tradition orale française, recueillie par Paul Delarue, XIXe-XXe siècle.
* * *
Le Petit Chaperon Rouge
Irlande — versions orales irlandaises
Le loup dit d'accord et s'en alla en courant de toute sa force. Il arriva avant elle chez la grand-mère, entra, la mangea, puis mit son chapeau et son manteau et se coucha dans le lit.
Quand Petit Chaperon Rouge arriva, elle frappa à la porte, et le loup dit :
— Soulève le loquet et entre.
Elle fit ainsi et entra. Quand elle vit le loup dans le lit, elle crut que c'était sa grand-mère, mais lui trouva de très grands yeux et une grande bouche.
— Grand-mère, que vous avez de grands yeux !
— C'est juste pour te voir, ma chère.
— Grand-mère, que vous avez de grandes oreilles.
— C'est juste pour t'entendre, ma chère.
— Grand-mère, que vous avez une grande bouche !
— C'est juste pour te manger, ma chère !
Et il bondit hors du lit et la mangea.
Source : Recueilli par Thomas Burke, Cluide, Corrandulla, comté de Galway.
(Autre version irlandaise) : La petite fille entra dans la cuisine — personne. Puis dans la chambre — le loup était au lit. Elle lui parla et dit : « Que vous avez de grandes oreilles ! » Puis : « Que vous avez de grandes mains ! » Puis : « Que vous avez une grande bouche ! » — et le loup bondit. La petite fille cria ; les bûcherons dans le bois l'entendirent, accoururent et coupèrent la tête du loup. La petite fille s'en tira saine et sauve.
Source : Transmis par Mary O'Brien et John Eustace, Erribul, Shanahea P.O.
(Troisième version irlandaise) : En traversant le bois elle rencontra un loup. Il courut chez la grand-mère, la tua, mit ses lunettes, sa chemise de nuit et son bonnet, et se coucha. Quand la fillette entra et s'étonna de l'apparence de sa grand-mère, le loup bondit. Elle cria. Son père qui coupait du bois accourut, tua le loup — et la grand-mère jaillit de l'estomac du loup.
Source : Recueilli par Michaél Ó Loinseach, Crannagh, comté de Laois.
* * *
Les Enfants et le loup
Europe centrale — version germanique
Chaque fois qu'il allait au village chercher des provisions, le grand-père disait à ses petits-enfants : « Si quelqu'un vient à la porte, ne le laissez pas entrer. Un jour ou l'autre le loup pourrait venir, et il vous mangerait ! » Une fois qu'il était parti, le loup frappa :
— Chers enfants, ouvrez-moi la porte !
Les enfants ne dirent rien. Alors le loup dit :
— Ouvrez ! Votre grand-père m'a envoyé ! Il vous envoie un gâteau !
Les enfants cédèrent. Le loup entra et mangea les quatre enfants. Il trouva une grande bouteille d'eau-de-vie, la vida, devint ivre et s'endormit sur le sol. Le grand-père rentra, comprit, prit un couteau et fendit le ventre du loup. Les enfants jaillirent. Il les cacha, puis remplit le ventre de chaux vive et recousit. Le loup se réveilla, courut au ruisseau, but de l'eau — la chaux se mit à bouillir et à brûler dans son ventre. Le loup éclata et mourut.
Source : Tradition orale germanique d'Europe centrale.
Le Petit Chapeau Rouge
Italie — version du Tyrol
Un jour, sa mère lui dit de porter de la soupe à sa grand-mère. En chemin, elle rencontra un ogre qui lui dit :
— Bonjour, ma chère Petite Chapeau Rouge. Où vas-tu ?
— Je vais chez ma grand-mère lui porter de la soupe.
— Moi aussi je vais y passer. Tu prends le chemin des pierres ou celui des épines ?
— Je prends le chemin des pierres.
— Alors moi je prends celui des épines.
La fillette s'attarda dans un pré à cueillir des fleurs. L'ogre arriva le premier, tua la grand-mère, la mangea, attacha ses entrailles à la porte en guise de cordon, et plaça son sang, ses dents et ses mâchoires dans le placard. La petite fille arriva et frappa.
— Entre ! dit l'ogre d'une voix étouffée.
En essayant d'ouvrir la porte, elle sentit quelque chose de mou.
— Grand-mère, cette chose est si molle !
— Tire et tais-toi. Ce sont les entrailles de ta grand-mère !
Elle entra, eut faim, alla au placard et trouva les dents.
— Grand-mère, ces choses sont très dures !
— Mange et tais-toi. Ce sont les dents de ta grand-mère !
Plus tard, elle trouva les mâchoires dans le placard.
— Grand-mère, c'est très rouge !
— Mange et tais-toi. Ce sont les mâchoires de ta grand-mère !
Puis elle trouva le sang.
— Grand-mère, ce vin est très rouge !
— Bois et tais-toi. C'est le sang de ta grand-mère !
Puis voulant dormir, elle se coucha avec l'ogre et remarqua quelque chose de poilu.
— Grand-mère, vous êtes si poilue !
— Ça vient avec l'âge.
— Vous avez de si longues jambes !
— Ça vient de la marche.
— Vous avez de si longues mains !
— Ça vient du travail.
— Vous avez de si longues oreilles !
— Ça vient d'écouter.
— Vous avez une si grande bouche !
— C'est pour manger les enfants ! dit l'ogre — et boum, il avala la Petite Chapeau Rouge d'un seul coup.
Source : Conte recueilli dans le Tyrol du Sud, tradition italienne.
* * *
Le Petit Chaperon Rouge
France — version orale recueillie par Paul Delarue
La petite fille se mit en chemin. À un carrefour elle rencontra le bzou (le garou) qui lui dit :
— Où vas-tu ?
— Je porte un pain chaud et une bouteille de lait à ma grand-mère.
— Quel chemin prends-tu ? Celui des aiguilles ou celui des épingles ?
— Celui des aiguilles.
— Bien ! Moi je prends celui des épingles.
La petite fille s'amusa à ramasser des aiguilles. Le bzou arriva le premier, tua la grand-mère, mit de sa chair dans le garde-manger et une bouteille de son sang sur l'étagère.
La petite fille arriva et frappa à la porte.
— Pousse la porte. Elle est bloquée par un seau d'eau.
— Bonjour, grand-mère. Je t'ai apporté un pain chaud et une bouteille de lait.
— Pose cela dans le garde-manger. Prends de la viande qui s'y trouve, et la bouteille de vin sur l'étagère.
Pendant qu'elle mangeait, un petit chat dit : « Pouah ! La vilaine fille mange la chair de sa grand-mère et boit son sang. »
— Déshabille-toi, mon enfant, dit le bzou, et viens te coucher avec moi.
— Où dois-je mettre mon tablier ?
— Jette-le dans le feu. Tu n'en as plus besoin.
Et pour chaque vêtement — corsage, robe, jupon, souliers, bas — la réponse fut la même : « Jette-les dans le feu, tu n'en as plus besoin. »
Puis, couchée, elle dit :
— Oh, grand-mère, que tu es velue !
— C'est pour mieux me tenir chaud.
— Oh, que tu as de longs ongles !
— C'est pour mieux me gratter.
— Oh, que tu as de grandes épaules !
— C'est pour mieux porter le bois de chauffage.
— Oh, que tu as de grandes oreilles !
— C'est pour mieux entendre.
— Oh, que tu as un grand nez !
— Pour mieux priser mon tabac.
— Oh, que tu as une grande bouche !
— C'est pour mieux te manger !
— Oh, grand-mère, j'ai besoin de faire dehors !
— Fais dans le lit !
— Oh non, je veux vraiment faire dehors.
— Bon, mais ne tarde pas trop.
Le bzou lui attacha un fil de laine au pied et la laissa partir. Dès qu'elle fut dehors, la fillette attacha le fil à un prunier de la cour, puis s'enfuit. Le bzou s'impatientait. Ne recevant pas de réponse, il bondit hors du lit et la suivit, mais elle était déjà chez elle.
Source : Tradition orale française, recueillie par Paul Delarue, XIXe-XXe siècle.
* * *
Le Petit Chaperon Rouge
Irlande — versions orales irlandaises
Le loup dit d'accord et s'en alla en courant de toute sa force. Il arriva avant elle chez la grand-mère, entra, la mangea, puis mit son chapeau et son manteau et se coucha dans le lit.
Quand Petit Chaperon Rouge arriva, elle frappa à la porte, et le loup dit :
— Soulève le loquet et entre.
Elle fit ainsi et entra. Quand elle vit le loup dans le lit, elle crut que c'était sa grand-mère, mais lui trouva de très grands yeux et une grande bouche.
— Grand-mère, que vous avez de grands yeux !
— C'est juste pour te voir, ma chère.
— Grand-mère, que vous avez de grandes oreilles.
— C'est juste pour t'entendre, ma chère.
— Grand-mère, que vous avez une grande bouche !
— C'est juste pour te manger, ma chère !
Et il bondit hors du lit et la mangea.
Source : Recueilli par Thomas Burke, Cluide, Corrandulla, comté de Galway.
(Autre version irlandaise) : La petite fille entra dans la cuisine — personne. Puis dans la chambre — le loup était au lit. Elle lui parla et dit : « Que vous avez de grandes oreilles ! » Puis : « Que vous avez de grandes mains ! » Puis : « Que vous avez une grande bouche ! » — et le loup bondit. La petite fille cria ; les bûcherons dans le bois l'entendirent, accoururent et coupèrent la tête du loup. La petite fille s'en tira saine et sauve.
Source : Transmis par Mary O'Brien et John Eustace, Erribul, Shanahea P.O.
(Troisième version irlandaise) : En traversant le bois elle rencontra un loup. Il courut chez la grand-mère, la tua, mit ses lunettes, sa chemise de nuit et son bonnet, et se coucha. Quand la fillette entra et s'étonna de l'apparence de sa grand-mère, le loup bondit. Elle cria. Son père qui coupait du bois accourut, tua le loup — et la grand-mère jaillit de l'estomac du loup.
Source : Recueilli par Michaél Ó Loinseach, Crannagh, comté de Laois.
* * *
Les Enfants et le loup
Europe centrale — version germanique
Chaque fois qu'il allait au village chercher des provisions, le grand-père disait à ses petits-enfants : « Si quelqu'un vient à la porte, ne le laissez pas entrer. Un jour ou l'autre le loup pourrait venir, et il vous mangerait ! » Une fois qu'il était parti, le loup frappa :
— Chers enfants, ouvrez-moi la porte !
Les enfants ne dirent rien. Alors le loup dit :
— Ouvrez ! Votre grand-père m'a envoyé ! Il vous envoie un gâteau !
Les enfants cédèrent. Le loup entra et mangea les quatre enfants. Il trouva une grande bouteille d'eau-de-vie, la vida, devint ivre et s'endormit sur le sol. Le grand-père rentra, comprit, prit un couteau et fendit le ventre du loup. Les enfants jaillirent. Il les cacha, puis remplit le ventre de chaux vive et recousit. Le loup se réveilla, courut au ruisseau, but de l'eau — la chaux se mit à bouillir et à brûler dans son ventre. Le loup éclata et mourut.
Source : Tradition orale germanique d'Europe centrale.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
VOICI ENFIN TRADUIT LA VERSION 1812 DE GRIMM INÉDITE DE BLANCHE NEIGE AVANT LA DEMANDE de correction FAITE PAR L ÉDITEUR :
Ici, pas de marâtre : c’est la propre mère de l'heroine qui VEUT SA PEAU !
Blanche-Neige
Allemagne — Jacob et Wilhelm Grimm, version de 1812
Il était une fois, en plein hiver, alors que les flocons de neige tombaient du ciel comme des plumes, une belle reine qui cousait devant une fenêtre encadrée d'ébène noir. En cousant elle se piqua le doigt. Trois gouttes de sang tombèrent dans la neige. Le rouge sur le blanc était si beau qu'elle pensa : « Si seulement j'avais un enfant aussi blanc que la neige, aussi rouge que le sang, aussi noir que ce cadre. » Peu après elle eut une petite fille qu'on appela Petite Blanche-Neige.
Or la reine était la plus belle femme de tout le pays. Elle avait un miroir devant lequel elle se plaçait chaque matin et demandait :
— Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle de tout le pays ?
Et le miroir répondait toujours :
— Vous, ma reine, vous êtes la plus belle.
Blanche-Neige grandit, et quand elle eut sept ans, elle surpassait même la reine. Un jour que la reine demandait :
— Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle de tout le pays ?
le miroir dit :
— Vous, ma reine, êtes belle, il est vrai. Mais la petite Blanche-Neige est encore mille fois plus belle que vous.
La reine pâlit de jalousie. Elle manda un chasseur et lui dit : « Emmène l'enfant dans les bois, tue-la. Comme preuve rapporte-moi ses poumons et son foie. Je les mangerai avec du sel. » Le chasseur emmena Blanche-Neige dans les bois. Quand il sortit son couteau elle pleura et le supplia. Il eut pitié, tua un jeune sanglier, en prit les poumons et le foie, et les rapporta à la reine, qui les mangea croyant avoir mangé Blanche-Neige.
Blanche-Neige courut seule toute la journée à travers la forêt. Finalement, au coucher du soleil, elle trouva une petite maison qui appartenait à sept nains — partis travailler à la mine. Elle entra : table pour sept, sept assiettes, sept lits. Elle goûta un peu à chaque assiette, but une goutte à chaque verre, puis s'endormit dans le septième lit.
Les nains rentrèrent, allumèrent leurs bougies et virent que quelqu'un était là. Le premier : « Qui s'est assis sur ma chaise ? » Le deuxième : « Qui a mangé dans mon assiette ? » et ainsi jusqu'au septième, qui trouva Blanche-Neige endormie dans son lit. Ils ne la réveillèrent pas. Elle dormit toute la nuit. Le matin ils lui demandèrent qui elle était. Elle raconta tout. Ils l'accueillirent : « Si tu tiens notre ménage, cuisines, couds, fais les lits, laves, tricotes et gardes tout en ordre, tu peux rester. Mais prends garde à la reine, et ne laisse entrer personne. »
La reine, croyant être à nouveau la plus belle, consulta son miroir :
— Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle ?
— Vous, ma reine, êtes belle, mais Blanche-Neige au-delà des sept montagnes est mille fois plus belle.
La reine frémit, sut qu'elle avait été trompée, et comença à comploter. Déguisée en vieille colporteuse, elle vint chez les nains. Blanche-Neige ouvrit. La vieille proposa des lacets de soie, les serra si fort autour du corsage que Blanche-Neige tomba sans souffle. Le soir les nains la trouvèrent, coupèrent les lacets — elle revint à elle. Puis la reine revint avec un peigne empoisonné. Blanche-Neige l'ouvrit, prit le peigne — et tomba morte. Les nains le lui ôtèrent de la tête, et elle revint à elle. Puis la reine fit une pomme empoisonnée seulement du côté rouge, se déguisa en paysanne et vint l'offrir. Blanche-Neige mordra dans la moitié rouge et tomba morte.
Cette fois rien n'y fit. Les nains la couchèrent dans un cercueil de verre sur lequel ils inscrivirent son nom en lettres d'or. Longtemps elle resta là, fraîche, belle comme si elle dormait. Un jour un prince vint, supplia les nains de lui donner le cercueil. Ils acceptèrent. Ses serviteurs le portaient quand l'un d'eux, las de cette mort, frappa Blanche-Neige dans le dos. Le morceau de pomme s'échappa de sa gorge — elle revint à la vie.
Le prince l'épousa. La reine jalouse fut invitée au mariage. En arrivant elle vit que la jeune reine était Blanche-Neige. On lui fit alors mettre des souliers de fer chauffés au rouge, et elle dut danser jusqu'à en mourir.
Source : Jacob et Wilhelm Grimm, Kinder- und Hausmärchen, 1ère édition, Berlin, 1812, vol. 1, nº 53. Traduit par D. L. Ashliman.
* * *
Ici, pas de marâtre : c’est la propre mère de l'heroine qui VEUT SA PEAU !
Blanche-Neige
Allemagne — Jacob et Wilhelm Grimm, version de 1812
Il était une fois, en plein hiver, alors que les flocons de neige tombaient du ciel comme des plumes, une belle reine qui cousait devant une fenêtre encadrée d'ébène noir. En cousant elle se piqua le doigt. Trois gouttes de sang tombèrent dans la neige. Le rouge sur le blanc était si beau qu'elle pensa : « Si seulement j'avais un enfant aussi blanc que la neige, aussi rouge que le sang, aussi noir que ce cadre. » Peu après elle eut une petite fille qu'on appela Petite Blanche-Neige.
Or la reine était la plus belle femme de tout le pays. Elle avait un miroir devant lequel elle se plaçait chaque matin et demandait :
— Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle de tout le pays ?
Et le miroir répondait toujours :
— Vous, ma reine, vous êtes la plus belle.
Blanche-Neige grandit, et quand elle eut sept ans, elle surpassait même la reine. Un jour que la reine demandait :
— Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle de tout le pays ?
le miroir dit :
— Vous, ma reine, êtes belle, il est vrai. Mais la petite Blanche-Neige est encore mille fois plus belle que vous.
La reine pâlit de jalousie. Elle manda un chasseur et lui dit : « Emmène l'enfant dans les bois, tue-la. Comme preuve rapporte-moi ses poumons et son foie. Je les mangerai avec du sel. » Le chasseur emmena Blanche-Neige dans les bois. Quand il sortit son couteau elle pleura et le supplia. Il eut pitié, tua un jeune sanglier, en prit les poumons et le foie, et les rapporta à la reine, qui les mangea croyant avoir mangé Blanche-Neige.
Blanche-Neige courut seule toute la journée à travers la forêt. Finalement, au coucher du soleil, elle trouva une petite maison qui appartenait à sept nains — partis travailler à la mine. Elle entra : table pour sept, sept assiettes, sept lits. Elle goûta un peu à chaque assiette, but une goutte à chaque verre, puis s'endormit dans le septième lit.
Les nains rentrèrent, allumèrent leurs bougies et virent que quelqu'un était là. Le premier : « Qui s'est assis sur ma chaise ? » Le deuxième : « Qui a mangé dans mon assiette ? » et ainsi jusqu'au septième, qui trouva Blanche-Neige endormie dans son lit. Ils ne la réveillèrent pas. Elle dormit toute la nuit. Le matin ils lui demandèrent qui elle était. Elle raconta tout. Ils l'accueillirent : « Si tu tiens notre ménage, cuisines, couds, fais les lits, laves, tricotes et gardes tout en ordre, tu peux rester. Mais prends garde à la reine, et ne laisse entrer personne. »
La reine, croyant être à nouveau la plus belle, consulta son miroir :
— Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle ?
— Vous, ma reine, êtes belle, mais Blanche-Neige au-delà des sept montagnes est mille fois plus belle.
La reine frémit, sut qu'elle avait été trompée, et comença à comploter. Déguisée en vieille colporteuse, elle vint chez les nains. Blanche-Neige ouvrit. La vieille proposa des lacets de soie, les serra si fort autour du corsage que Blanche-Neige tomba sans souffle. Le soir les nains la trouvèrent, coupèrent les lacets — elle revint à elle. Puis la reine revint avec un peigne empoisonné. Blanche-Neige l'ouvrit, prit le peigne — et tomba morte. Les nains le lui ôtèrent de la tête, et elle revint à elle. Puis la reine fit une pomme empoisonnée seulement du côté rouge, se déguisa en paysanne et vint l'offrir. Blanche-Neige mordra dans la moitié rouge et tomba morte.
Cette fois rien n'y fit. Les nains la couchèrent dans un cercueil de verre sur lequel ils inscrivirent son nom en lettres d'or. Longtemps elle resta là, fraîche, belle comme si elle dormait. Un jour un prince vint, supplia les nains de lui donner le cercueil. Ils acceptèrent. Ses serviteurs le portaient quand l'un d'eux, las de cette mort, frappa Blanche-Neige dans le dos. Le morceau de pomme s'échappa de sa gorge — elle revint à la vie.
Le prince l'épousa. La reine jalouse fut invitée au mariage. En arrivant elle vit que la jeune reine était Blanche-Neige. On lui fit alors mettre des souliers de fer chauffés au rouge, et elle dut danser jusqu'à en mourir.
Source : Jacob et Wilhelm Grimm, Kinder- und Hausmärchen, 1ère édition, Berlin, 1812, vol. 1, nº 53. Traduit par D. L. Ashliman.
* * *

