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formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : jeu. févr. 26, 2026 14:35 pm
par Judex
Les contes de Grimm ou de Perrault sont de sversions ransformées de divers contes.
En Gascogne, avant même Perrault, Barbe Bleue existait déjà !
Voici cette version ancestrale :**
barbe-bleue
Il y avait, une fois, un homme haut de six pieds, avec une barbe bleue qui lui descendait jusqu’à la ceinture. C’est pourquoi on l’appelait Barbe-Bleue. Cet homme était riche comme la mer. Pourtant, il ne faisait jamais l’aumône. Jamais il ne mettait le pied dans une église. On disait qu’il s’était marié sept fois ; mais on ne savait ce que ses sept femmes étaient devenues.
Enfin, le Roi de France fut avisé de ces mauvais bruits. Aussitôt, il envoya force soldats pour arrêter le méchant homme, et un grand juge rouge pour l’interroger. Pendant sept ans, ils battirent les bois et les montagnes ; mais Barbe-Bleue se cachait je ne sais où.
Les soldats et le grand juge rouge repartis, Barbe-Bleue reparut, plus méchant, plus terrible que jamais. C’était au point que nul n’osait se hasarder à sept lieues autour de son château.
Un matin, Barbe-Bleue courait la campagne, monté sur son grand cheval noir, suivi de trois dogues, grands et forts comme des taureaux. Vint à passer, toute seulette, une jeune et belle demoiselle.
Sans dire un mot, le gueux la saisit par la ceinture, et l’emporta dans son château.
— « Écoute. J’entends que tu sois ma femme. Désormais, tu ne sortiras plus d’ici. »
Par force, la demoiselle épousa Barbe-Bleue, et demeura prisonnière, souffrant mort et passion, pleurant toutes les larmes de ses yeux. Chaque matin, dès la pointe de l’aube, Barbe-Bleue montait à cheval, et partait, suivi de ses trois dogues, grands et forts comme des taureaux. Il ne rentrait qu’à l’heure du souper. Tout le long du jour, sa femme ne bougeait pas de la fenêtre. Elle regardait là-bas, là-bas, dans la campagne, et songeait bien tristement.
Parfois, venait s’asseoir auprès de sa maîtresse une bergerette, jolie comme un cœur, et sage comme une sainte.
— « Madame, lui disait-elle, je connais vos pensées. Vous vous méfiez des valets et des servantes de ce château. Madame, vous n’avez pas tort. Mais moi, je ne suis pas née pour vous trahir. Madame, contez-moi vos peines. »
La dame se taisait. Mais un jour elle parla.
— « Bergerette, jolie Bergerette, si tu me trahis, le Bon Dieu et la sainte Vierge te puniront. Écoute. Je vais te conter mes peines. Bergerette, nuit et jour, je songe à mon pauvre père, à ma pauvre mère. Je songe à mes deux frères, partis depuis sept ans passés à l’étranger, pour le service du roi de France. Bergerette, jolie Bergerette, si tu me trahis, le Bon Dieu et la sainte Vierge te puniront.
— Madame, je ne vous trahirai pas. Écoutez. J’ai grand pouvoir sur un geai parlant. Quand vous voudrez, il ira tout conter à vos deux frères, partis, depuis sept ans passés à l’étranger pour le service du roi de France.
— Merci, Bergerette. Attendons le bon moment. »
Désormais, la dame et la jolie Bergerette devinrent grandes amies. Mais elles ne parlèrent plus de rien, craignant d’être vendues par les valets et servantes du château.
Un jour, Barbe-Bleue dit à sa femme :
— « Écoute. Demain matin, dès la pointe de l’aube, je pars pour un grand voyage. Voici sept clefs. Les six plus grandes ouvrent les chambres et les armoires du château. Tu peux t’en servir à ta volonté. Mais la plus petite clef ouvre la porte de cette chambrette. Là, je te défends d’entrer. Si tu n’obéis pas, je le saurai, et il t’arrivera malheur. »
Le lendemain matin, dès la pointe de l’aube, Barbe-Bleue partit au galop sur son cheval noir, suivi de ses trois dogues, grands et forts comme des taureaux.
Pendant trois mois, la dame fit comme le maître avait commandé. Avec les six grandes clefs, elle n’ouvrit que les chambres et les armoires du château. Mais elle pensait cent fois par jour :
— « Je voudrais bien savoir ce qu’il y a dans la chambrette. »
Cela ne pouvait durer longtemps.
— « Bah ! se dit-elle un jour, contentons mon envie. Barbe-Bleue ne le saura pas. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. La Dame appela la jolie Bergerette, prit la petite clef, et ouvrit la porte de la chambrette.
— « Sainte Vierge ! Huit crocs de fer. Sept femmes mortes accrochées. »
La Dame tenta de refermer la porte. Mais la petite clef tomba par terre. La jolie Bergerette la ramassa. Malheur ! La petite clef portait une tache de sang.
La chambrette fermée, la Dame et la jolie Bergerctte fourbirent la tache de sang jusqu’au coucher du soleil. Elles la fourbirent avec du vinaigre et du sel, avec des cendres chaudes, avec de la prêle[1]. Rien n’y fit. Plus les deux malheureuses frottaient, plus la tache de sang se montrait en rouge sur le fer.
Enfin, la petite clef parla.
— « Frottez, femmes. Certes, vous pouvez bien frotter. Ma tache de sang ne partira jamais, jamais. Dans sept jours, Barbe-Bleue sera de retour. »
Alors, la jolie Bergerette dit à sa maîtresse :
— « Madame, le bon moment est venu de dépêcher le geai parlant. — Cac cac cac. »
À ce cri, le geai parlant entra par la fenêtre.
— « Cac cac cac. Jolie Bergerette, que me veux-tu ?
— Geai parlant, pars pour l’étranger. Pars pour l’armée du Roi de France. Là, tu diras aux deux frères de ma maîtresse : « Vite, vite, courez au secours de votre sœur, prisonnière au château de Barbe-Bleue. »
Dans la nuit noire, le geai parlant partit à toute volée. Au lever du soleil, il avait fait son devoir.
Sept jours après, Barbe-Bleue rentrait dans son château, toujours monté sur son cheval noir, suivi de ses trois dogues grands et forts comme des taureaux.
— « Femme, rends-moi mes sept clefs. »
La pauvrette lui présenta les six grandes clefs des chambres et des armoires.
— « Bougresse ! Je n’ai pas mon compte. La petite clef ! La petite clef ! »
Toute tremblante, la malheureuse présenta la petite clef tachée de sang.
— « Carogne ! Tu as regardé dans la chambrette. Dans une heure, tu pendras morte au huitième croc de fer. »
Barbe-Bleue descendit dans la cour, pour affiler son coutelas sur la pierre
Tout en affilant son coutelas, il disait :
— « Affile, affile, coutelas. — Par le cou de ma femme tu passeras[2]. »
La Dame et la jolie Bergerette écoutaient toutes tremblantes.
— « Bergerette, jolie Bergerette, monte, monte au plus haut de la tour. »
La jolie Bergerette obéit. Dans la cour, Barbe-Bleue affilait toujours son coutelas sur la pierre.
— « Affile, affile, coutelas. — Par le cou de ma femme tu passeras.
— Bergerette, jolie Bergerette, que vois-tu du plus haut de la tour ?
— Madame, du plus haut de la tour, je vois le soleil qui rayonne. Je vois la mer. Je vois les montagnes et les plaines. »
Alors, la dame monta sept marches de l’escalier.
Dans la cour, Barbe-Bleue affilait toujours son coutelas sur la pierre.
— « Affile, affile, coutelas. — Par le cou de ma femme tu passeras.
— Bergerette, jolie Bergerette, que vois-tu du plus haut de la tour ?
— Madame, du plus haut de la tour, je vois, là-bas, là-bas, vos deux frères lancés au grand galop de leurs chevaux. »
Alors, la Dame monta sept autres marches de l’escalier.
Dans la cour, Barbe-Bleue affilait toujours son coutelas sur la pierre.
— « Affile, affile, coutelas. — Par le cou de ma femme tu passeras.
— Bergerette, jolie Bergerette, que vois-tu du plus haut de la tour ?
— Madame, vos deux frères sont une lieue plus près[3]. — Sauvez votre vie, si vous pouvez. »
Dans la cour, Barbe-Bleue avait fini d’aiguiser son coutelas sur la pierre.
— « Descends, carogne. Descends, ou je monte. »
Alors, la dame monta sept autres marches de l’escalier.
— « Mon ami, le temps de faire ma prière. — Bergerette, jolie Bergerette, que vois-tu du plus haut de la tour ?
— Madame, vos deux frères sont tout près, tout près. — Sauvez votre vie, si vous pouvez. »
Alors, la Dame monta jusqu’au plus haut de la tour. Ses deux frères mettaient pied à terre devant la porte du château.
De la cour, Barbe-Bleue criait :
— « Descends, carogne. Descends, ou je monte. »
Barbe-Bleue monta, brandissant son coutelas bien affilé.
— « Hardi ! mes frères. À mon secours. »
Barbe-Bleue lâcha sa femme, et siffla ses trois dogues, grands et forts comme des taureaux.
Sabre au poing, les deux frères arrivaient sur la plate-forme de la tour.
— « Hardi ! mes frères. À mon secours. »
Pendant une heure d’horloge, bêtes et gens firent bataille. Enfin, Barbe-Bleue tomba mort avec ses trois dogues, grands et forts comme des taureaux.
— « Petite sœur, ce gueux et ses bêtes ont fini de mal faire. Partons. »
Le frère aîné prit sa sœur en croupe. Le cadet prit la jolie Bergerette. Au coucher du soleil, ils arrivaient au château de leurs parents.
— « Bonjour, mon père. Bonjour, ma mère. Vous m’avez pleurée comme morte, et morte je serais, au château de Barbe-Bleue, sans l’amitié de cette jolie Bergerette. »
Tous s’embrassèrent, comme des gens bien heureux de se revoir.
À souper, le frère cadet parla.
— « Écoutez, mon père. Écoutez, ma mère. Je suis amoureux de la jolie Bergerette. Si vous ne me la donnez pas pour femme, demain je repars pour la guerre. Vous ne me reverrez jamais, jamais.
— Mon fils, fais à ta volonté. Ta jolie Bergerette aura pour dot le château de Barbe-Bleue.
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Posté : jeu. févr. 26, 2026 14:36 pm
par Judex
Saviez-vous que la Bretagne avait sa propre variante de Blanche-Neige ?
la voila !
LA PETITE TOUTE-BELLE
Il était une fois une petite fille qui était si jolie qu’on l’avait appelée Toute-Belle, et sa mère était jalouse de sa beauté. Elle avait une bonne, voleuse comme une pie, qui la détestait aussi parce qu’elle allait raconter à sa mère tout ce qu’elle lui prenait. La méchante bonne disait à sa maîtresse que Toute-Belle était une menteuse, que c’était elle qui la volait, et elle le répéta tant de fois qu’elle finit par le lui faire accroire.
Un jour la dame, à qui on avait pris des bijoux, crut que c’était Toute-Belle qui les lui avait dérobés ; elle entra dans une grande colère et s’écria qu’elle donnerait volontiers quelque chose à la personne qui la débarrasserait de Toute-Belle ; la bonne lui dit :
— Toute-Belle vient chaque jour avec moi au puits ; je lui ferai accroire qu’on voit au fond une belle fleur ; comme elle est très curieuse, elle se penchera pour regarder, et je la pousserai dans le puits. Tout le monde croira qu’elle y est tombée en se penchant.
Sa mère répondit qu’elle le voulait bien. Le lendemain, la bonne alla au puits, et quand elle fut sur le point d’y faire descendre son seau, elle s’écria qu’on voyait une belle fleur. Toute-Belle voulut la voir, et, pendant qu’elle était penchée, sa bonne la poussa et la fit tomber. Mais, au lieu de se noyer, Toute-Belle se trouva dans une jolie chambre. Bientôt elle y vit entrer trois dragons qui lui demandèrent comment elle était venue là. Elle le leur raconta, et les dragons la trouvèrent si jolie qu’ils la gardèrent à demeurer avec eux.
Le lendemain, quand la bonne vint au puits pour tirer de l’eau, Toute-Belle se montra et lui dit :
— Bonjour, ma bonne, souhaitez le bonjour à ma mère.
Quand la bonne l’entendit, elle faillit tomber à la renverse, de surprise ; elle courut de toutes ses forces à la maison, et raconta à sa maîtresse que la petite fille n’était pas morte et qu’elle lui avait parlé.
Alors la mère alla trouver une méchante fée et lui demanda comment faire mourir Toute-Belle. La fée lui donna des dragées rouges, et lui dit que Toute-Belle mourrait dès qu’elle les aurait mangées.
Le lendemain matin, quand la bonne alla au puits, Toute-Belle s’attira encore et lui dit :
— Bonjour, ma bonne, souhaitez le bonjour à ma mère.
— Bonjour, Toute-Belle, répondit la bonne, voici de jolies dragées rouges que votre maman vous envoie.
Toute-Belle ramassa les dragées et les porta dans sa chambre, mais comme elle allait les manger, les dragons arrivèrent et lui dirent que c’était du poison.
Le jour suivant, la bonne alla au puits ; Toute-Belle s’attira et lui dit :
— Bonjour, ma bonne ; souhaitez le bonjour à ma mère !
— Bonjour, Toute-Belle, répondit la bonne.
Puis elle retourna à la maison en criant :
— Ah ! madame, j’ai encore vu Toute-Belle, qui est plus jolie que le jour.
— Comment ! s’écria la mère, elle n’est pas encore morte ! allez me chercher la fée.
Quand la fée arriva, elle lui dit :
— Voici la seconde fois que je vous ordonne de faire mourir cette enfant, et elle n’est pas encore morte ! si cette fois elle réchappe, c’est moi qui vous tuerai.
— Madame, répondit la fée, je regrette de faire mourir cette petite fille, car elle est la plus belle du monde ; mais, puisque vous l’ordonnez, voici une robe rouge ; dès qu’elle l’aura mise, elle mourra.
Le lendemain, quand la bonne alla au puits, Toute-Belle s’attira et dit encore :
— Bonjour, ma bonne ; souhaitez le bonjour à ma mère.
— Bonjour, Toute-Belle ; voici une robe que votre maman vous envoie pour remplacer la vôtre qui est usée.
Toute-Belle prit la robe que sa bonne lui jetait, et elle alla dans sa chambre ; elle lui parut si jolie, qu’elle voulut tout de suite la mettre, pour que les dragons la trouvent belle quand ils reviendraient. Mais dès qu’elle l’eut pouillée, elle tomba par terre sans mouvement.
À leur retour, les dragons virent Toute-Belle étendue sur le plancher. Ils la crurent morte et ils eurent beaucoup de chagrin, car ils l’aimaient comme leur sœur.
Ils firent faire une châsse où ils mirent Toute-Belle, puis ils allèrent la déposer au bord de la mer. Quand la marée monta, la châsse fut soulevée et se mit à flotter sur les eaux comme une barque. Tant que les dragons la virent, ils restèrent sur le rivage à pleurer ; mais bientôt elle disparut à leurs yeux, et ils crurent qu’elle avait coulé au fond de l’eau.
La châsse navigua longtemps sur la mer ; elle finit par s’arrêter sur des rochers près desquels était bâti un château. Le jeune roi qui regardait par sa fenêtre la vit et ordonna à son domestique d’aller la chercher et de l’apporter dans sa chambre.
Quand elle y eut été transportée, le jeune homme ferma sa porte et ouvrit la châsse. Il y vit Toute-Belle, qui était jolie comme un jour, et semblait dormir. « Oh ! se dit-il, elle est trop fraîche, elle ne peut être morte, elle ne peut être qu’endormie. » Il alluma un grand feu et prit la jeune fille sur ses genoux pour voir si la chaleur la ferait revenir à la vie.
Cependant la mère du roi, qui ne l’avait pas vu depuis quelques jours, pensa qu’il était malade, et elle monta à la chambre de son fils. La porte était fermée, et elle ordonna à une de ses femmes de regarder par le trou de la serrure. La servante vit le roi qui essayait de réchauffer la jeune fille et la tenait sur ses genoux. Elle le dit à la reine, qui entra dans une grande colère, et, défonça la porte. Mais quand elle fut entrée, et qu’elle eut vu cette jeune fille qui semblait morte, elle fut prise de pitié, et dit au roi :
— Où donc, mon fils, avez-vous trouvé cette jeune personne ?
— Ma mère, répondit-il ; elle était dans cette châsse que voilà, qui voguait sur les eaux comme une barque et s’est arrêtée au pied du château.
La servante s’était approchée de Toute-Belle, et elle dit à la reine :
— Madame, cette jeune fille est trop jolie et trop fraîche pour être morte ; si vous voulez, nous allons lui ôter sa robe pour mieux la réchauffer.
Dès que la robe eut été enlevée, Toute-Belle ouvrit les yeux et demanda : « Où suis-je ? »
Alors le roi et la reine lui dirent qu’elle était chez des gens qui lui voulaient du bien, et ils lui demandèrent de raconter son histoire. Elle leur dit ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où, ayant revêtu la robe rouge, elle était tombée sans mouvement. Mais, dit-elle, je voyais tout ce qui se passait autour de moi ; j’ai entendu les dragons qui pleuraient en me faisant leurs adieux, mais je ne pouvais ni parler ni remuer.
Le roi envoya chercher les trois dragons, qui furent bien heureux en voyant que Toute-Belle était vivante : le roi les récompensa et dit :
— Toute-Belle sera ma femme, si elle le veut ; mais avant de me marier avec elle, je veux faire venir sa mère et sa bonne.
Quand elles furent devant le roi, il salua respectueusement la mère de Toute-Belle et lui dit :
— Madame, j’ai entendu dire que vous aviez une jeune fille à marier.
— Non, répondit-elle ; j’en avais une, mais elle est morte.
— De quelle maladie ?
— Elle mourut subitement, et j’en eus beaucoup de chagrin.
— Madame, vous mentez : votre fille est vivante ; la voici, et elle sera reine. Pour vous et votre méchante bonne, vous monterez sur le bûcher pour y être brûlée toute vivante, parce que vous n’êtes pas une mère, mais une marâtre.
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Posté : jeu. févr. 26, 2026 14:48 pm
par Judex
Version Gascogne de Peau d'Ane :
peau d’âne
Il y avait, une fois, un homme qui avait trois filles. Un jour, cet homme s’en alla travailler dans son champ, tout proche d’un noyer, et il entendit une voix qui disait :
— « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange.
— Qui es-tu ? Je t’entends, mais je ne te vois pas.
— Je suis le roi de France.
— Eh bien, roi de France, si une de mes filles y consent, tu l’auras en mariage. »
L’homme rentra chez lui, et se mit au lit. À peine était-il couché, que sa fille aînée entra dans sa chambre.
— « Qu’avez-vous, père ?
— Je suis malade. Tu peux me guérir si tu veux. Il te faut épouser le roi de France.
— Je ne veux pas l’épouser. »
Le lendemain, l’homme revint travailler dans son champ, près du noyer, et il entendit la même voix qui disait :
— « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange.
— Roi de France, ma fille aînée ne veut pas de toi. Je parlerai ce soir à la seconde, et, si elle y consent, tu l’auras en mariage. »
L’homme rentra chez lui et se mit au lit. À peine était-il couché, que sa seconde fille entra dans la chambre.
— « Qu’avez-vous, père ?
— Je suis malade. Tu peux me guérir si tu veux. Il te faut épouser le roi de France.
— Je ne veux pas l’épouser. »
Le lendemain, l’homme revint travailler dans son champ, et il entendit la même voix qui lui disait :
— « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange.
— Roi de France, ma seconde fille ne veut pas de toi. Je parlerai ce soir à la troisième, et, si elle y consent, tu l’auras en mariage. »
L’homme rentra chez lui et se mit au lit. À peine était-il couché, que sa troisième fille entra dans la chambre.
— « Qu’avez-vous, père ?
— Je suis malade. Tu peux me guérir si tu veux. Il te faut épouser le roi de France.
— Père, j’épouserai le roi de France. Mais je veux qu’il me donne, en présent de noces, trois robes : l’une couleur du ciel, l’autre couleur de la lune, la dernière couleur du soleil. Je veux qu’il me donne aussi un couvert d’or, avec l’assiette et le gobelet, un trol[1] d’or, et douze fuseaux d’or, avec la filière.
— Tu auras tout cela, cria le roi de France qui écoutait à la porte. »
Le présents arrivèrent le lendemain, et le mariage fut fait quinze jours après.
En sortant de l’église, le roi de France dit à sa femme :
— « Je pars pour un grand voyage. Si, dans neuf ans, je ne suis pas revenu, tu partiras pour me chercher. »
Le roi de France partit donc pour son grand voyage ; et huit années franches se passèrent sans qu’il revint. Sa femme attendit encore un mois, puis elle partit à la recherche de son mari. Au bout de trois jours, elle trouva une peau d’âne sur son chemin, et la mit sur ses épaules. Au bout de trois autres jours, elle arriva au bord d’un ruisseau, où des femmes lavaient la lessive.
— « Lavandières, avez-vous vu le roi de France ?
— Oui, Peau-d’Âne, nous l’avons vu. Il est dans cette église, et il y épouse une fille belle comme le jour.
— Merci, lavandières. Pour vous payer ce que vous m’avez dit, je veux vous aider à laver. »
Alors les lavandières lui donnèrent un torchon noir comme la suie. Mais, en un moment, Peau d’Âne le rendit aussi blanc que la plus belle serviette.
En quittant les lavandières, Peau-d’Âne s’en alla sur la porte de l’église, et trouva le roi de France qui sortait.
— « Roi de France, te souviens-tu du temps où mon père travaillait dans son champ, près d’un noyer, et où tu lui disais : « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange. »
Le roi de France ne répondit pas, et toujours Peau-d’Âne répétait :
— « Roi de France, te souviens-tu du temps où mon père travaillait dans son champ, près d’un noyer, et où tu lui disais : « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange. »
Alors, le curé s’approcha.
— « Roi de France, je te commande, par le salut de ton âme, de me dire si tu n’as pas épousé une autre femme avant de te marier ici ?
— Non, curé. »
Alors, Peau-d’Âne demeura sur la porte jusqu’à la sortie de la mariée.
— « Madame, lui dit-elle, n’avez-vous pas besoin d’une servante ?
— Oui, Peau-d’Âne, j’ai besoin d’une servante pour garder les dindons. »
Peau-d’Âne suivit le roi et la reine dans leur château. Le soir elle dit à la reine :
— « Madame, laissez-moi coucher avec le roi de France.
— Non, Peau-d’Âne. Je n’y ai pas encore couché moi-même.
— Madame, si vous me laissez coucher avec le roi de France, je vous donne un couvert d’or, avec l’assiette et le gobelet.
— Eh bien, Peau-d’Âne, c’est convenu. »
Peau-d’Âne donna donc à la reine le couvert d’or, avec l’assiette et le gobelet, et alla se coucher à côté du roi de France.
— « Roi de France, lui disait-elle toute la nuit, te souviens-tu du temps où mon père travaillait dans son champ, près d’un noyer, et où tu lui disais : « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange. »
Mais la reine avait donné au roi de France un breuvage pour le faire dormir, et il ne répondit pas à Peau-d’Âne.
Le lendemain, la reine entra dans la chambre.
— « Allons, Peau-d’Âne, lève-toi. Il est temps d’aller garder les dindons. »
Peau-d’Âne se leva, et s’en alla garder les dindons jusqu’au soir. Alors, elle dit à la reine :
— « Madame, laissez-moi coucher avec le roi de France.
— Non, Peau-d’Âne. Je n’y ai pas encore couché, et tu y as couché une fois.
— Madame, si vous me laissez coucher avec le roi de France, je vous donne un trol d’or, et douze fuseaux d’or, avec la filière.
— Eh bien, Peau-d’Âne, c’est convenu. »
Peau-d’Âne donna donc à la reine le trol d’or, et les douze fuseaux d’or, avec la filière, et alla se coucher à côté du roi de France.
— « Roi de France, lui disait-elle toute la nuit, te souviens-tu du temps où mon père travaillait dans son champ, près d’un noyer, et où tu lui disais : « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange. »
Mais la reine avait donné au roi de France un breuvage pour le faire dormir, et il ne répondit pas à Peau-d’Âne.
Le matin, la reine entra dans la chambre.
— « Allons, Peau-d’Âne, lève-toi. Il est temps d’aller garder les dindons. »
Peau-d’Âne se leva, et s’en alla garder les dindons jusqu’au soir. Alors, elle dit à la reine :
— « Madame, laissez-moi coucher avec le roi de France.
— Non, Peau-d’Âne. Je n’y ai pas encore couché, et tu y as couché deux fois.
— Madame, si vous me laissez coucher avec le roi de France, je vous donne deux robes, l’une couleur du ciel, et l’autre couleur de la lune.
— Eh bien, Peau-d’Âne, c’est convenu. »
Peau-d’Âne donna donc à la reine la robe couleur du ciel et la robe couleur de la lune, et alla se coucher à côté du roi de France.
— « Roi de France, lui disait-elle toute la nuit, te souviens-tu du temps où mon père travaillait dans son champ, près d’un noyer, et où tu lui disais : « Homme, si tu ne me donnes pas une de tes filles en mariage, je te mange. »
Mais la reine avait donné au roi de France un breuvage pour le faire dormir qui était moins fort que les deux autres, et le roi répondait en pleurant :
— « Oui, je m’en souviens. Oui, je m’en souviens. »
Le lendemain matin, Peau-d’Âne se leva, et quand la reine entra dans la chambre, pour lui dire d’aller garder les dindons, elle la trouva vêtue de sa robe couleur de soleil.
— « Reine, dit le roi de France, aimerais-tu mieux être la première femme d’un homme ou la seconde ?
— J’aimerais mieux être la première.
— Eh bien, tu t’es condamnée toi-même, par ce que tu as fait, et par ce que tu as dit. Prends ton couvert d’or, avec l’assiette et le gobelet. Prends le trol d’or, et les douze fuseaux d’or avec la filière. Prends les deux robes, l’une couleur du ciel, l’autre couleur de la lune, et retourne chez tes parents. »
La reine descendit aussitôt à l’écurie, fit seller un cheval, et retourna chez ses parents. Peau d’Âne demeura dans le château, et devint reine à sa place
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : ven. févr. 27, 2026 09:07 am
par Judex
en wallonie, le barbe bleue local veut les trois soeurs et y va a ala decapitation :
Du seigneur du château et des trois sœurs
Il y avait une fois un seigneur, et il demeurait dans un grand château.
Il avait des carrosses garnis d’argent et d’or, et des chevaux plus beaux que beaux.
Bref, il était aussi riche que la mer est profonde, mais il était malheureusement un vilain scélérat et un meurtrier accompli.
Un certain jour il alla, avec son meilleur carrosse, à la petite maison d’une vieille pauvre femme qui vivait là, non loin, avec ses trois filles, et il demanda si l’aînée pouvait venir habiter chez lui.
La mère ne voulut d’abord pas en entendre parler, car elle aimait ses enfants à en mourir, pour les donner ainsi à des gens étrangers.
— « Il ne faut pas être gênée, petite mère, dit le seigneur, votre fille aura chez moi tout ce que le ciel peut donner : bien manger et bien boire, être vêtue de beau tous les jours et pouvoir aller en carrosse. »
« Paroles ne sont pas terres », pensa la femme, qui ne se fiait pas trop aux messieurs.
Mais la jeune fille, qui prenait ces promesses pour monnaie sonnante et qui déjà rêvait de vêtements précieux et de promenades en voiture, pria et supplia sa mère de la laisser aller vivre chez monsieur.
À la longue la mère dit oui, bien que son cœur saignât en voyant partir le carrosse.
Cela alla bien. Mais, non loin du château, un petit oiseau volait sans cesse autour de la voiture et chantait toujours la même chanson :
« Plus loin tu vas et plus loin tu roules,
plus près tu es de ton heure de mort ! »
Quand la jeune fille entendit cela, elle commença à s’effrayer et souhaita être de nouveau à la maison.
— « Il ne faut pas prendre garde à ce chant niais, dit le seigneur ; un oiseau comme cela ne sait pas ce qu’il chante. »
Ainsi elle fut un peu rassurée, et peu après ils arrivèrent au château.
Et alors elle reçut les vêtements les plus précieux que l’on puisse penser ou imaginer, et avec cela des bagues d’or et de diamants et des boucles d’oreilles, autant qu’elle voulait.
Puis le seigneur demanda :
— « Allons-nous maintenant parcourir les chambres ? »
La jeune fille, curieuse naturellement, dit aussitôt oui.
D’abord ils entrèrent dans une chambre d’argent, ensuite dans une d’or et puis dans une de diamants.
— « Mon Dieu ! que c’est beau ! disait toujours la jeune fille, je ne savais pas qu’il existât au monde de si belles choses. »
— « Et maintenant ce sera encore autre chose », dit le seigneur, et il la poussa doucement dans une quatrième chambre où les murs étaient pleins de taches de sang, et dans un coin il y avait des crânes et des ossements humains.
La jeune fille fut comme frappée de la main de Dieu et devint, de frayeur, blanche comme une chemise.
Elle voulut s’enfuir, mais le scélérat ferma aussitôt la porte à clef, saisit un sabre et dit :
— « Maintenant tu as à choisir entre trois choses : boire un flacon de matière ; être enfermée pour toujours avec de l’eau et du pain sec ; ou avoir la tête coupée. »
Que la malheureuse tombât à genoux et se mît à parler doucement, à pleurer et à gémir, il ne faut pas que je vous le dise.
Mais quand elle vit que les larmes ni les belles paroles n’aidaient, elle demanda d’avoir la tête coupée.
Et le meurtrier lui coupa la tête.
Quelque temps après il retourna chez cette même femme et demanda aussi la seconde fille.
— « Et comment va mon aînée ? » demanda la mère.
— « Oh, parfaitement ! fut la réponse ; elle est chez moi comme au ciel : vêtue comme une reine, remplissant son petit ventre des meilleurs morceaux, allant tous les jours en carrosse — que voudrait-on de plus ? »
Quand la seconde fille entendit tout cela, elle commença aussi à tourmenter sa mère pour pouvoir partir.
À la fin la mère consentit et la jeune fille s’en alla.
« Plus loin tu vas et plus loin tu roules,
plus près tu es de ton heure de mort ! »
chanta de nouveau le petit oiseau.
La jeune fille eut peur, mais le seigneur la rassura.
Et près de la porte du château était assise une vieille femme qui filait.
— « Eh bien, petite femme, vous filez un fil bien fin ! » dit la jeune fille.
— « Oui, je le file, dit la vieille ; vois, c’est le cheveu de ta sœur, et après je filerai le tien. »
Alors la jeune fille eut de nouveau peur et voulut s’enfuir, mais le seigneur la retint.
Dans le château il se passa exactement la même chose, et le meurtrier lui coupa aussi la tête.
Un peu après il vint chercher la plus jeune.
Mais cette jeune fille ne voulait pas quitter sa mère, car elle l’aimait comme le blanc de ses yeux.
Et pourtant le seigneur sut si bien s’y prendre qu’il réussit encore cette troisième fois.
Et là-bas au château le petit oiseau chanta de nouveau.
Quand la jeune fille entendit la fileuse dire que c’était le cheveu de ses deux sœurs, elle ne put plus dominer sa frayeur et s’enfuit comme une flèche.
Elle arriva devant un grand étang où un bateau était prêt à partir.
— « Petit batelier, petit batelier, fais-moi passer, car ils vont me tuer ! »
Et le batelier, qui était un brave homme avec un bon cœur dans le corps, la conduisit de l’autre côté de l’eau.
À la maison elle raconta tout ce qu’elle avait entendu et vu.
Le meurtrier fut pris et tiré en morceaux par quatre chevaux.
Et la vieille fileuse fut brûlée vive.
Et il vint un petit cochon avec un long groin
Et le petit conte est fini.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : ven. févr. 27, 2026 09:10 am
par Judex
ici, il met 8 ans avant de se decider a zigouiller sa derniere femme :
le Barbe Bleue breton se nomme Barbe Rouge !
BARBE-ROUGE
Barbe-Rouge s’était marié sept fois, et avait perdu successivement ses femmes au bout de peu de temps de ménage. Il vécut dix ans en bonne intelligence avec la huitième, dont il eut deux filles et un garçon. Mais, à cette époque, Barbe-Rouge prit sa femme en telle haine, qu’il résolut de se débarrasser d’elle.
Un dimanche, au moment où elle revenait de la messe, il lui dit :
— Jeanne-Marie, c’est aujourd’hui que je vais te tuer.
— Permettez-moi, répondit la femme, de prendre mes habits de noces, ceux avec lesquels je fus mariée avec vous.
— Alors, monte dans ta chambre, et dépêche-toi, car je suis pressé.
Elle ouvrit, avant de commencer à s’habiller, la porte de la maison à son petit chien, auquel elle mit dans l’oreille une lettre pour ses frères qui demeuraient à quelques lieues de là.
Barbe-Rouge, pendant ce temps, aiguisait son sabre en répétant :
J’aiguise, j’aiguise mon couteau,
Pour tuer ma femme qu’est en haut.
— Es-tu prête, Jeanne-Marie ? lui cria-t-il.
— Non, je n’ai encore mis que mon cotillon de dessous.
Quelques instants après, son mari, tout en répétant :
J’aiguise, j’aiguise mon couteau,
Pour tuer ma femme qu’est en haut,
lui demanda pour la seconde fois si elle était habillée.
— Non, dit-elle, je suis à chausser mes bas.
— Es-tu prête ? répéta-t-il au bout d’un quart-d’heure.
— Non, je peigne mes cheveux.
Une demi-heure après, Barbe-Rouge s’écria :
— Mon couteau est bien affilé ; descends, ou je vais te chercher.
— Attendez encore un peu ; je vais prendre ma grande coiffe.
Comme elle y attachait des épingles, elle regarda par la fenêtre, et vit sur la route plusieurs hommes à cheval auxquels elle fit des signes.
— Pour cette fois, s’écria Barbe-Rouge, je vais monter et te faire ton affaire là-haut.
— Je n’ai plus qu’une épingle à placer, et je descends.
Une minute après, elle dit :
— Je suis prête.
Et elle se mit lentement à descendre l’escalier. Au moment où elle arrivait au bas, on frappa à la porte, et Barbe-Rouge se cacha dans le corridor ; mais les chefs de la troupe le découvrirent et le tuèrent.
Jeanne-Marie sortit de la maison avec ses enfants, et, au bout de son deuil, elle se maria avec un des militaires qui l’avaient délivrée.
(Conté en 1878 par Jean Bouchery, de Dourdain, garçon de ferme à Ercé.)
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : ven. févr. 27, 2026 12:21 pm
par Judex
Ici notre Barbe Bleue a d'autres occupations que ses femmes : il a un prisonnier en rab ! et c'est une chienne qui prévient les freres avec une lettre écrite par la malheureuse épouse !
Voici la version vendéenne de Barbe Bleue sous le titre d'origine :
Conte type n° 312 A
LE PÈRE JACQUES
Version vendéenne
C'était une fois un homme qu'avait eu six femmes, il les avait toutes tuées. Il en prend une septième, part en voyage et lui donne les clés du château.
— Ma femme, tu vois cette petite clé : elle ouvre cette porte ; je te défends d'y rentrer ; si tu y rentres, tu périras.
Sitôt son mari parti, elle a ouvert la porte ; elle a eu tellement peur quand elle a vu ces six femmes pendues, habillées dans leurs robes de
mariées, qu'elle a laissé tomber sa clé dans la bassine de sang au-dessus de laquelle il les avait égorgées.
Elle a refermé la porte, puis elle a frotté, frotté la clé ; mais elle n'a pu enlever le sang.
Mais en visitant les chambres du château, elle était arrivée en haut de la tour, elle avait vu un vieux qui avait été enfermé là par Barbe-Bleue.
— Que faites-vous ici, mon bon vieillard ?
— Je suis le père Jacques. Barbe-Bleue m'a emprisonné ici depuis longtemps.
(Jamais les autres femmes n'étaient montées à la tour.)
Elle lui a apporté de ce qu'elle avait à manger. Le père Jacques lui a appris que Barbe-Bleue le maintenait enfermé dans cette tour pour le prévenir des gens qui pouvaient venir au château. La dame se mit à conter son histoire :
— Mon mari m'avait défendu d'aller dans une petite chambre... dit-elle.
Et puis elle frottait la clé.
— Oh ! Ma pauvre dame ! Qu'avez-vous fait ! Vous allez subir le même sort que ses autres épouses…
— Ah!
— Barbe-Bleue a tué ses six femmes, dit le vieux, et avant de les
tuer, il leur passait quelque chose sous les pieds qui les faisait rire, puis, après, ça leur faisait mal.
La dame avait une petite chienne qui allait souvent dans sa famille. Elle avait une lettre dans la gueule et allait chez les frères de la dame.
Elle écrit :
— Mes frères, venez de suite : mon mari veut me tuer.
Barbe-Bleue revient de voyage et dit à sa femme :
— Remets-moi les clés que je t'ai données !
Il vit que la petite clé était tachée de sang :
— Tu m'as désobéi, tu auras le même sort que celles que tu as vues.
Va t'habiller, monte dans ta chambre, prends ta robe de mariée, et descends !
La petite chienne marchait comme le vent, et la dame faisait attendre sa toilette à son mari.
— Êtes-vous prête, madame ?
— Je prends mon jupon de dentelle et mes beaux souliers.
— Père Jacques, voyez-vous rien venir ?
— Non, je ne vois rien !
Pendant ce temps, Barbe-Bleue aiguisait son couteau :
— Aiguise couteau coutrille. Pour couper le cou à la belle fille.
— Êtes-vous prête, madame?
— Pas encore. Je mets mon corsage et ma couronne d'oranger.
— Père Jacques, voyez-vous rien venir ?
— Si! Je vois vos frères à cheval qui marchent comme le vent !
— Le temps me dure, madame, dit Barbe-Bleue ; dépêchez-vous !
— Je n'ai plus qu'à mettre ma coiffe et mon mouchoir de dentelle.
— Père Jacques, voyez-vous rien venir ?
— Vos frères arrivent, madame !
— Oui, je suis prête !
Barbe-Bleue arrivait avec son couteau pour couper le cou à sa femme.
Mais ses frères sont arrivés à temps, ils ont coupé le cou à Barbe-Bleue.
Alors la dame leur a dit que là-haut dans la tour était enfermé le père Jacques, qu'ils ont délivré. Puis ils se sont mis à habiter le château.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : ven. févr. 27, 2026 13:52 pm
par Judex
je reposte la version vénitienne de barbe bleue que j'avais mal traduite (il manquait un épisode) !
LE DIABLE (Version vénitienne)
Il était une fois Mario et sa femme, qui avaient trois filles, toutes prêtes à se marier, et elles faisaient la lessive. Un jour passa par là un monsieur ; et ce monsieur tomba amoureux de la fille aînée. Il alla voir ses parents et leur demanda s’ils étaient contents de la lui donner pour épouse.
Ils virent que c’était un bel homme, et ils dirent oui. Alors il la maria, et ensuite il l’emmena.
Il la conduisit dans un palais magnifique, le plus beau qu’on puisse voir de ses yeux. Là, il lui donna les clés de toutes les chambres, mais il lui dit :
« Va où tu veux, dans toutes les chambres, mais dans cette chambre-là, ne va jamais : si tu y vas, malheur pour toi. »
Et il lui donna une belle rose fraîche, qu’elle devait mettre sur sa tête, puis il s’en alla.
La jeune fille était curieuse de savoir ce qu’il y avait dans cette chambre interdite. Elle y alla et ouvrit la porte : elle vit qu’il y avait beaucoup d’âmes sur le feu, et elle comprit que c’était l’enfer.
« Ah, pauvre de moi, que vais-je faire ! Certainement, il va me mettre aussi ici. »
Alors elle regarda la rose sur sa tête et vit qu’elle était encore fraîche. Entre-temps, le mari revient et lui dit :
« Bonjour ! »
Elle répondit :
« Bonjour ! »
Il vit que la rose était flétrie et comprit qu’elle était allée dans la chambre. Il lui dit :
« Tu es allée dans cette chambre que je t’avais dit de ne pas visiter ? »
Et elle répondit :
« Moi, non ! Quand tu m’as dit de ne pas y aller, je n’y suis pas allée. »
« Bien, viens avec moi, je vais t’accompagner pour la voir. »
Alors il l’emmena, ouvrit la chambre et la jeta à l’intérieur aussi.
Ensuite il alla voir sa mère et lui dit que sa fille avait eu un si grand mal, si grand mal, qu’elle était morte. Puis il lui dit de lui donner la cadette, et sa mère la lui donna. Il l’emmena chez lui, lui donna les clés de toutes les chambres, et lui dit de ne pas visiter cette chambre, qu’elle pouvait aller où elle voulait, mais de ne pas aller là. Il lui donna encore une rose fraîche et s’en alla.
La cadette, curieuse également, voulut aller voir ce qu’il y avait dans la chambre interdite. Elle l’ouvrit et vit sa sœur et beaucoup d’autres âmes dans le feu. Sa sœur lui dit :
« Ah, ma sœur ! Pour l’amour de Dieu, ma sœur ! Que fais-tu ici ? Ce qu’il m’a fait, il te le fera aussi. »
Et elle répondit :
« Ah, pauvre de moi ! Que vais-je faire ! Lui aussi me mettra certainement ici. »
Alors le soir, elle referma la chambre et réussit à s’échapper.
Le soir, elle referma la chambre et crut pouvoir s’échapper. Mais, au même moment, le mari rentra et vit que la rose était flétrie. Il comprit qu’elle avait été là.
« Tu es allée dans cette chambre que je t’avais dit de ne pas visiter ? »
— « Moi ? Non, je n’y suis pas allée. »
Alors il lui dit :
« Bien, je vais t’accompagner pour te montrer. »
Il ouvrit la porte, la poussa dedans, puis repartit chez sa mère pour chercher la benjamine. La mère lui donna la benjamine, et il l’emmena chez lui. Là, il lui donna les clés et la rose fraîche, et lui dit :
« Tu peux aller partout où tu veux, mais ne rentre pas dans cette chambre. »
La benjamine, elle aussi curieuse, alla dans la chambre interdite. Elle vit ses deux sœurs et toutes les âmes en feu. Elle leur dit :
« Ne vous inquiétez pas, laissez faire ; je vais m’occuper de tout. »
Elle remit la rose fraîche sur sa tête et se cacha. Quand le mari arriva, il vit que la rose était intacte.
« Alors tu n’es pas allée dans la chambre ? »
— « Non, je ne suis allée nulle part. »
Il dit :
« Bien, je t’aime beaucoup maintenant. »
Alors, elle réfléchit et dit :
« Bien, écoute, vieux, il faut que nous pensons à laver un peu de linge, parce qu’ici tout est sale. Demain matin, je mettrai tout dans un coffre, et tu l’emmèneras chez ma mère pour qu’elle le lave. »
Elle mit un peu de linge sale dans un coffre, puis elle alla chercher sa première sœur et la plaça aussi dans ce coffre. Ensuite elle mit de l’argent et dit à sa sœur :
« Souviens-toi, quand tu seras sur la route, si tu sens qu’il baisse le coffre pour regarder, dis-lui : “Regarde, je te vois, hein !” »
Le soir, elle laissa le coffre là jusqu’à ce que le mari vienne. Il arriva et elle lui dit :
« Prends ce coffre, et emmène-le chez ma mère. Mais fais bien attention de ne pas regarder à l’intérieur, sinon je te vois. »
Il prit le coffre sur son épaule et partit. « Oh, quel poids, dit-il ! Comme ce coffre est lourd ! »
Elle répondit : « Cela fait longtemps qu’on ne l’a pas lavé, et il y avait beaucoup de linge sale ! »
En chemin, il pensa à regarder dans le coffre, mais elle répéta :
« Regarde, je te vois, hein ! »
Alors il dit : « Ah, elle me voit ; je ne peux pas regarder. »
Il continua jusqu’à la maison de sa mère :
« Tu as regardé ? » demanda-t-elle.
« Non, non ! » répondit-il.
Elle continua à préparer d’autres caisses de linge avec ses sœurs et de l’argent, en répétant le même stratagème chaque fois. Chaque fois que le mari voulait regarder dans le coffre, elle disait :
« Regarde, je te vois, hein ! »
Et il n’osait pas.
Finalement, elle fit une grande poupée (piavole) et la plaça dans son lit avec un mouchoir sur la tête. Elle la couvrit bien et la laissa là.
Ensuite, elle prit ses sœurs et les plaça dans le coffre avec de l’argent et du linge, et le soir, elle referma le coffre.
Le Diable vint, descendit doucement dans la chambre et vit la poupée dans le lit. Il dit :
« Oh, bénédiction ! Tu ne te réveilles pas, je te laisse tranquille ! Maintenant, je vais emmener le coffre. »
Il prit le coffre sur son épaule et marcha. « Corps de Bacchus, comme il est lourd ! » dit-il. « Il est plus lourd que les autres ! »
Il marcha jusqu’au milieu du chemin, pensa à le descendre, mais entendit la voix :
« Regarde, je te vois, hein ! »
« Oh, bénédiction ! dit-il, même si elle est malade, elle me voit quand même. »
Il retourna chez sa mère :
« Prépare tout ce linge, dit-il, car je reviendrai tout prendre demain. Ma femme est malade, il faut que cela parte vite. »
La mère répondit :
« Pour l’amour de Dieu, qu’elle ne meure pas comme sont mortes les autres. »
« Non, non, je vais vite vérifier. »
Il alla à la chambre, descendit doucement au lit et dit :
« Ma femme, comment vas-tu ? Ah ! elle ne me répond pas… pauvre petite… est-elle morte ? »
Il essaya de découvrir ce qui se trouvait dans le lit et vit que c’était une poupée faite de chiffons.
« Ah, maudite ! dit-il, elle m’a trompé… que vais-je faire maintenant ? »
Il alla voir la chambre pour vérifier ses autres filles, et il constata qu’elles n’y étaient pas. Le Diable se désespéra, il eut une grande colère, et on dit qu’il mourut de bile.
Ainsi, les filles avaient triomphé même du Diable.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : ven. févr. 27, 2026 17:22 pm
par Judex
La vierge s'en mele cette fois, pas les freres, dans le nivernais !
LE BATTEUR EN GRANGE
Conte du Nivernais
Il y avait une fois un laboureur dont toute la récolte était encore en gerbes sur le chafaud de sa grange. Un beau matin il dit à sa femme :
— Bourgeoise, je n’ai pas le temps de chercher un homme pour battre notre blé. Si tu vas aujourd’hui au bourg, loue le premier que tu trouveras.
— C’est bon, maître Jean, répondit la femme. J’irai voir par là, après goûter.
Elle sortit donc à midi passé et prit le chemin de traverse vers le bourg. En passant dans un bois, elle vit un homme assis sur une grosse souche, au bord du sentier.
Elle le salua :
— Vous ne travaillez donc pas ?
— Je n’ai pas d’ouvrage.
— Si vous voulez battre à la grange, vous pouvez venir avec moi.
L’homme accepta et arriva bientôt au logis avec la femme. C’était un robuste gaillard et le laboureur vit qu’il pourrait bien faire sa besogne. Il convint du prix avec lui et lui dit :
— Prenez le fléau et commencez.
— Je ne travaille que la nuit ; j’attendrai la brunée.
La condition était singulière et assez gênante ; mais, dans les fermes, il faut savoir se plier aux circonstances. La nuit venue, l’homme entra dans la grange et l’on entendit bientôt le bruit régulier du fléau.
La maîtresse fit la soupe et envoya ses deux filles, Marguerite et Marie, dire au batteur qu’elle était prête.
— Je ne mange pas, répondit-il sans interrompre sa besogne.
À minuit, les deux filles le retrouvèrent à la grange :
— Venez souper cette fois, dirent-elles ; c’est temps.
— Non, je ne mange pas.
Il battit toute la nuit. À sept heures, nouvelle visite des deux filles :
— Votre soupe est toute chaude, venez la manger.
Il vint, mais ne mangea point.
Le blé était battu ; il n’y avait plus qu’à payer l’ouvrier.
Le laboureur posa l’argent sur la table :
— Est-ce bien votre compte ?
— Oui. Mais ramenez-moi où vous m’avez trouvé, dit-il à la femme.
— Nous ne le pouvons pas pour le moment. Vous voyez comme nous sommes occupés.
— Vous avez vos deux filles ; elles me conduiront.
— Conduisez-le donc jusqu’à la grosse souche du bois, dit la maîtresse à ses filles.
Les filles partirent avec lui. Elles arrivèrent à la grosse souche.
— Est-ce bien ici que ma mère vous a trouvé ? dit l’aînée.
— Oui.
— Nous vous y laissons et nous nous en allons.
— Comme il vous plaira. Mais vous avez tort. Tel que vous me voyez, j’ai un château plus beau que tous ceux du pays. Voulez-vous y venir ? Je vous y conduirai : vous visiterez toutes les chambres, vous cueillerez des fleurs dans le jardin, vous coucherez même dans un bon lit, si vous n’êtes pas pressées de revenir chez vous.
Les jeunes filles furent tentées par le désir de voir ce beau château.
— Si ma sœur y consent, dit Marguerite, nous irons jusque-là.
— Allons-y, si tu le veux bien, ajouta Marie.
Et les voilà parties sur les pas de l’homme. Elles marchèrent longtemps et arrivèrent, à la nuit tombante, devant une grande maison où elles entrèrent. Mais il n’était plus question de fleurs ni de bon lit. L’homme les introduisit dans une chambre nue :
— Les belles, restez là jusqu’à demain !
Et il les enferma à double tour.
Les pauvres filles se repentaient bien de leur imprudence. Elles passèrent la nuit à pleurer et à prier.
Le lendemain, l’homme entra et dit d’un ton rude :
— Je vais vous attendre dans la chambre à côté. Il y a là un billot où je vous couperai la tête et une chaudière d’huile chaude où je jetterai vos corps. Déshabillez-vous, puis venez.
Il les laissa seules.
— Mets-toi à la fenêtre, dit Marguerite à sa sœur, et vois s’il ne nous viendrait pas du secours.
L’homme criait de la chambre voisine :
— Belle, quittez votre jupon !
Marguerite chantait :
Maman m’a donné un jupon bien joyeusement,
Et je le pose bien tristement,
Bien tristement !
Ma p’tit’ sœur Marie,
Qu’est-ce que tu vois venir tant loin d’ici ?
Marie répondait :
Je vois venir un p’tit papillon blanc,
Une p’tit’ dame blanche,
Tant loin d’ici,
Tant loin d’ici !
— Belle, quittez votre mouchoir ! criait l’homme.
Maman m’a donné un mouchoir bien joyeusement,
Et je le pose bien tristement,
Bien tristement !
Ma p’tit’ sœur Marie,
Qu’est-ce que tu vois venir tant loin d’ici ?
— Je vois venir un p’tit papillon blanc,
Une p’tit’ dame blanche,
Moins loin d’ici,
Moins loin d’ici !
— Belle, quittez votre jupon de dessous… votre chemise… et ensuite au tour de l’autre !
Quand Marguerite fut déshabillée, elle prit la place à la fenêtre et Marie commença à se dévêtir, car l’homme criait :
— Belle, quittez votre devantier !
Maman m’a donné un devantier bien joyeusement,
Et je le pose bien tristement,
Bien tristement !
Ma p’tit’ sœur Margu’rit’,
Qu’est-ce que tu vois venir tant loin d’ici ?
Marguerite répondait :
Je vois venir un p’tit papillon blanc,
Une p’tit’ dame blanche,
Qu’approche d’ici,
Qu’approche d’ici !
— Belle, quittez votre robe… votre jupon… votre chemise… et venez ici !
Et toujours Marie chantait :
Ma p’tit’ sœur Margu’rit’,
Qu’est-ce que tu vois venir qu’approche d’ici ?
— Je vois venir un p’tit papillon blanc,
Une p’tit’ dame blanche,
Qu’arrive ici,
Qu’arrive ici !
— Viendrez-vous toutes deux ? hurlait l’homme dans la chambre à côté.
Au même instant la porte s’ouvrit : le bon Dieu et la Sainte Vierge — que les deux filles avaient vus venir sous la forme d’un papillon blanc et d’une petite dame blanche — saisirent le méchant (c’était le Diable), lui firent poser la tête sur le billot, la lui tranchèrent et jetèrent son corps dans l’huile.
Puis ils reconduisirent chez leurs parents les deux jeunes filles qui, par suite de leur imprudente curiosité, avaient été si près d’être mangées par le Vilain.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : lun. mars 02, 2026 16:10 pm
par Judex
aujourd'hui je vous délivre un conte slovaque que vous reconnaitrez comme un conte depuis arabisé dans les mille et une nuits " ! c'est en effet une variante un peu plus lointaine et occidentalisée :
LA GROTTE ENCHANTÉE
Comte slovaque
Il était une fois deux frères. L'aîné était riche et le cadet pauvre, car l'aîné avait pris la part d'héritage qui convenait à son père. Lorsque le cadet ne sut plus que faire, il se mit à pleurer amèrement et dit à sa femme, « Ma chère femme, qu'allons-nous devenir ? Mon frère nous préfère son chien.
Regarde, nous n'avons plus rien à manger, nos enfants vont en haillons et le ventre vide. Notre misère ne peut pas être plus grande. Va voir mon frère encore une fois et emprunte-lui un plat de farine et de graisse afin que les enfants ne meurent pas de faim.
» Sa femme lui obéit et partit emprunter de la farine. Mais le frère aîné était un vieil avare. Lui et sa femme la reçurent durement en lui disant : « Vous n'êtes que des feignants. Vous ne voulez pas travailler, ce sont les autres qui doivent vous nourrir. Entendu, je vous prête de la farine et de la graisse, mais vous me rendrez trois fois ce que je vous ai donné. » Elle répondit en soupirant, « Monsieur mon beau-frère, madame ma belle-sœur, dès que nous aurons du travail, nous vous rendrons votre farine et votre graisse. » Elle rentra en pleurant à la maison. Son mari l'attendait devant la porte. « Qu'as-tu obtenu, ma chère femme ? Pas grand-chose, hélas, tu vois comme je pleure. Ton frère et ta belle-sœur se sont mis en colère contre moi, alors que j'avais honte de venir leur emprunter de la nourriture. Vois cette farine et cette graisse. Nous devrons leur en rendre le triple. Je t'en prie, mon cher mari, cherche quelque moyen de gagner rapidement de l'argent, car il n'y aura bientôt plus personne pour nous aider.
« Ma chère femme, fais-nous cuire du pain, mais il n'y a pas assez de farine pour tous. Cela ne fait rien, prépare-le avant que je parte dans la forêt chercher du bois et de la mousse. Avec la mousse, nous calfeutrerons nos fenêtres, nous vendrons le bois et nous pourrons ainsi rembourser mon avare de frère, et il nous restera quand même un peu d'argent. » La femme accepta, heureuse de voir que son mari avait trouvé une solution. Elle fit cuire le pain et donna une miche à son mari.
« Va tenir la carriole, le seul cheval qui nous reste. Je pars dans la forêt. » Il se mit en route.
Il traversa plusieurs vallées et arriva dans une prairie où il laissa le cheval et la carriole. Puis il grimpa par un petit sentier pour aller abattre du bois et ramasser de la mousse. Lorsqu'il eut coupé assez de bois, il descendit jusqu'à la carriole.
Il posa le sac dans lequel il voulait mettre la mousse à côté d'un rocher en pensant : « Je vais d'abord descendre le bois, puis je remonterai chercher la mousse. » En remontant, il aperçut soudain douze hommes à la mine patibulaire, armés jusqu'aux dents, et un treizième qui semblait être leur chef. L'autre homme eut très peur car il comprit tout de suite que c'était des brigands.
Il chercha faiblement une cachette, vit un immense chêne creux et se glissa à l'intérieur. De là, il pouvait voir sans être vu. En arrivant près du rocher, le chef des brigands sauta bas de son cheval, prit une baguette, étendit le bras, frappa sur le rocher et dit « Roc, ouvre-toi ! » A la troisième fois, le rocher roula sur le côté avec un bruit de tonnerre et une grotte apparut.
Les treize brigands pénétrèrent à l'intérieur et le chef emporta la baguette avec lui. Le rocher se referma derrière eux. Après avoir vu cela, l'homme ramassa sa mousse et son bois et rentra à la maison.
Il était triste car il ne savait pas comment le rocher s'ouvrait et se fermait. « Je trouverai sûrement. Je n'aurai pas de repos tant que je ne le saurai pas, se dit-il.
Puis, il partit vendre son bois. Avec l'argent, il acheta de la nourriture pour sa femme et ses enfants. Lorsque sa belle-sœur vit qu'il avait de l'argent, elle arriva en courant et réclama sa farine et sa graisse en disant : « Ton mari a de l'argent maintenant.
Rends-moi la farine et la graisse que je t'ai prêtées. » « Mon Dieu ! » répondit la femme. « Mais j'en ai besoin pour les enfants.
Bien, si tu ne me l'as pas rendu demain, je viendrai chercher ton cheval. » Le pauvre homme était si irrité qu'il ne put fermer l'œil de la nuit. Au matin, il se leva sans faire de bruit et, sans rien dire à sa femme, il partit dans la forêt où il avait vu les voleurs.
Arrivé au chêne creux, il se glissa à l'intérieur comme la veille. À peine était-il arrivé que les voleurs sortirent de la grotte, conduits par leur chef. Celui-ci sauta de cheval tandis qu'un des brigands lui tendait la baguette.
Le brigand tint son cheval par la bride. Le chef s'avança vers le rocher, frappa trois fois avec la baguette et dit « Roc, ferme-toi ! » Le rocher se referma avec un bruit de tonnerre. Le chef des brigands reposa ensuite la baguette là où il l'avait prise en arrivant où ils partirent.
Notre homme se dit « Je vais bientôt savoir ce qu'il y a dans cette caverne. » Il suivit des yeux les brigands et, lorsqu'ils se furent éloignés d'une demi-lieue, il sortit du chêne et courut vers le rocher. Il prit la baguette en se demandant s'il allait réussir aussi bien que le chef des brigands.
Il donna trois coups de baguette contre le rocher en répétant à chaque fois « Roc, ouvre-toi ! » À la troisième fois, le rocher s'ouvrit devant lui comme devant les voleurs. Il pénétra dans une première pièce remplie de crânes et d'ossements humains. Dans la deuxième, il y avait douze lits.
Dans la troisième, un seul. La quatrième contenait des sabres, des fusils, des haches et des fléaux. Dans la cinquième, il trouva de l'or.
Et dans la sixième, de l'argent. Il y avait encore d'autres pièces dans la grotte, mais il était tellement heureux d'avoir trouvé de l'or et de l'argent qu'il courut au dehors chercher les sacs qu'il avait laissés dans sa carriole. Il les remplit d'or et d'argent, les entassa sur la carriole et les recouvrit de mousse et de branchage.
Il retourna encore une fois à la grotte, donna trois coups de baguette sur le rocher et dit « Roc, ferme-toi ! ». Le rocher se referma avec un bruit de tonnerre. Il remit la baguette là où il l'avait trouvée afin que les brigands ne se rendent compte de rien. En arrivant, notre homme enleva la mousse et les branchages et rentra les sacs dans la maison.
« Ma chère femme, tu n'auras plus jamais faim et les enfants non plus. Nous allons enfin être heureux ! » dit-il en agitant un sac rempli de ducats d'or qu'il fit rouler sur la table. Lorsque la femme vit cela, son cœur bondit de joie dans sa poitrine.
« D'où vient cet argent, mon cher mari ? » lui demanda-t-elle. « Silence, ma femme ! N'en parle à personne. Je te raconterai plus tard ce qui est arrivé.
En attendant, va chez mon frère et emprunte-lui une mesure de quart d'un litre afin que nous puissions savoir combien d'argent nous avons. » La femme alla emprunter à sa belle-sœur la mesure d'un quart de litre. Celle-ci lui dit « Que veux-tu donc mesurer ? S'il s'agit de la farine que tu me dois, tu n'as pas besoin de mesurer.
Tu dois me rendre le triple de ce que je t'ai prêté. Je t'en prie, ma chère belle-sœur, prête-toi à moi. Je te rendrai le tout très bientôt.
» La belle-sœur alla chercher la mesure en se demandant ce qu'il pouvait bien avoir à mesurer alors qu'il mourait de faim. Elle a résolu d'en savoir plus, recouvrit le fond de la mesure d'une fine couche de pâtes. La pauvre femme ne remarqua rien et s'en fut avec la mesure.
Lorsqu'ils eurent fini de mesurer l'argent, le mari dit à sa femme : « Rapporte-lui vite la mesure, sinon elle va-t’en demander trois en retour. » La femme rapporta la mesure à sa belle-sœur sans savoir que quelques ducats étaient restés collés au fond dans la pâte. Elle remercia sa belle-sœur et rentra chez elle.
La femme de L’Avare regarda à l'intérieur et y vit les pièces d'or. Elle appela son mari et lui dit : « Viens vite ! Aurais-tu deviné que ton frère avait d'argent ? Regarde, je leur ai prêté ma mesure d'un quart de litre et je voulais savoir ce qu'ils avaient à mesurer. J'ai donc enduit le fond d'un peu de pâte et regarde ce que je trouve, des ducats d'or.
» Lorsqu'il vit les ducats, l’Avare s’écria : « Attends un peu, je finirai bien par savoir d'où leur vient l'argent. » Il passa la nuit à se poser des questions à ce sujet. Il se leva dès l'aube et courut chez son frère.
Il lui serra la main et lui parla très gentiment, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Puis il lui dit : « Mon cher frère, tu avais oublié un ducat au fond des mesures. Si tu ne me crois pas, je peux te le montrer.
Dis-moi d'où vient cet argent, sinon je te fais accuser et tu seras pendu. » Le malheureux se tut, car il ne voulait pas révéler son secret à son frère, mais ce dernier continuait à le menacer. Le plus jeune frère restait inflexible, alors son aîné lui proposa de lui rendre tout ce qui lui revenait de l'héritage de ses parents.
Le cadet appela alors sa femme et sortit de la maison pour discuter avec elle. « Ma chère femme, mon frère insiste beaucoup pour connaître mon secret. Il m’a promis de me rendre la part d'héritage qui me revient.
Je vais être obligé de le lui dire. » La femme était de l'avis de son mari. Il rentra dans la maison et raconta tout à son frère.
Lorsqu'il fut au courant, celui-ci faillit sauter de joie. Il courut tout de suite chez lui. « Femme, attends vite ma voiture.
Je vais chercher des sacs. Je vais rapporter tant d'heures et d'argent que nous serons les êtres les plus riches du monde. Ne dis pas de bêtises.
Où prendras-tu cet argent ? Je le dirai plus tard. Dépêche-toi d'atteler pour que je puisse partir tout de suite. » Aussitôt dit, aussitôt fait, il partit au grand galop dans la forêt.
Il prit les sacs et courut vers le rocher. Il trouva la baguette, donna trois coups sur la pierre et cria « recouvre-toi ». Le rocher roula sur le côté avec un bruit de tonnerre. L'avare se précipita dans la grotte et courut dans la pièce où se trouvaient l'or et l'argent.
« Tu verras, petit frère, il n'y aura plus rien ici lorsque tu reviendras », pensa-t-il. Il se mit à remplir les sacs. Mais que faisaient les brigands pendant ce temps-là ? Lorsqu'ils furent entrés dans la grotte, ils s'étaient rendus compte que le tas d'or et d'argent avait légèrement diminué.
Le chef s'était alors récrié : « Mes frères, la situation est grave. Nous sommes trahis. Regardez ! » Tous se mirent à crier en même temps.
« Il faut trouver celui qui a fait cela ! » Le chef leur ordonna de se cacher à proximité du rocher. Il referma soigneusement l'entrée et attendit. Ils espéraient ainsi prendre au piège celui qui a osé pénétrer dans leur cachette.
Tandis qu'ils attendaient, l'avare vint chercher l'or et l'argent. Les brigands le laissaient rentrer dans la grotte car ils savaient qu'il ne pouvait pas leur échapper. Pendant qu'il empilait l'or dans des sacs, ils se précipitèrent sur lui.
« Te voilà pris au piège ! Tu ne peux plus nous échapper maintenant ! » Ils dégainèrent leur sabre et le coupèrent en petits morceaux. Le chef ordonna de mettre ces morceaux dans un sac et de le porter au-dehors. Ils se débarrassèrent également des sacs vides.
Les brigands étaient satisfaits d'avoir tué celui qui était venu pour s'approprier leur or. Ils retournèrent vaquer à leurs occupations. Comme le frère aîné ne revenait pas, sa femme alla voir son beau-frère et lui dit « Hélas, mon mari n'est toujours pas rentré.
Que lui est-il arrivé ? » Elle expliqua ce qu'il était parti faire. Le jeune frère comprit tout de suite ce qui avait pu se passer. Il est parti aussitôt à la recherche de son frère.
En arrivant dans le bois, il trouva une hache et des sacs vides. Il continua à monter, mais ne trouvait pas trace de son frère. Soudain, il aperçut un sac plein.
« Mon frère s'est servi largement, » pensa-t-il. « Je vais lui subtiliser cet or. » Il prit le sac, l'ouvrit et regarda à l'intérieur.
Au lieu de l'or attendu, il y trouva le corps de son frère découpé en morceaux. « Tu vois, » dit-il, « ta propre avarice t'a puni. » Puis, il chargea le sac dans la carriole pour le ramener à la maison.
La femme de l'Avare demanda à son beau-frère de ne rien révéler à personne. Mais, lorsqu'elle le sortit du sac, elle dit : « Mon cher beau-frère, nous ne pouvons pas le laisser comme cela. Les gens vont venir voir son corps et la nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre.
Les brigands seront vite au courant et voudront se venger. Ne t'inquiète pas, je vais m'en occuper. Tu connais le cordonnier qui vit à l'entrée du village.
Il n'a pas de travail, ses enfants sont nombreux et il souffre de la faim. Il peut venir ici recoudre ton mari et personne ne saura qu'il a été coupé en morceaux. C'est une excellente idée, mon cher beau-frère.
Je t'en prie, va le voir et demande-lui de venir cette nuit même. » Le beau-frère alla donc voir le cordonnier qui n'avait rien à faire et se chauffer au coin du feu. Il fut très heureux en apprenant qu'on lui offrait une possibilité de gagner de l'argent.
A la nuit tombée, il prit du fil ciré, des aiguilles et partit recoudre l’avare. Lorsqu'il eut terminé, il fut largement récompensé mais dut promettre de ne rien dire. On lui donna également autant à boire qu'il voulut car il avait fait un excellent travail.
On ne voyait pas la moindre petite couture et chacun aurait pu croire qu'il était mort dans son lit. Le cordonnier buta encore quelques verres, empocha ses ducats et partit en chantonnant vers sa maison. Pendant ce temps-là, le chef des brigands s'était aperçu que le sac contenant le corps de l’avare avait disparu.
« Nous sommes trahis, pensa-t-il. Il y a encore d'autres gens au courant. Cela ne peut être que la famille du mort, car qui d'autre aurait pu venir le chercher ? » Il réfléchit un moment, puis appela les brigands et leur dit : « Écoutez-moi, camarades, celui qui trouvera l'homme qui est venu ici chercher le cadavre, ou sa femme et ses enfants, aura la moitié de l'or et de l'argent que nous avons amassés.
Mais attention, si l'un d'entre vous est volontaire pour partir à sa recherche et qu'il revient bredouille, il sera décapité ! » Le chef des brigands estima que le plus âgé devait essayer le premier. Le plus âgé partit donc, mais il n'eut pas de chance, car il revint bredouille et fut décapité. Il en fut de même avec les deux suivants.
Le chef des brigands se fâcha et dit « À ce rythme-là, j'aurais bientôt perdu tous mes hommes. Je vais aller moi-même à sa recherche. » Il fourra une poignée de ducats dans sa poche, se déguisa et partit.
Un soir, il arriva dans un village, à l'entrée duquel se trouvait une petite maison. Un homme chantait d'une voix joyeuse à l'intérieur. Il pénétra dans la cour, regarda par la fenêtre et vit le cordonnier assis à sa table en train de boire et de chanter.
« Tiens ! » se dit le chef des brigands. « Peut-être sait-il quelque chose au sujet du cadavre. » Il frappa au carreau et le cordonnier lui ouvrit volontiers, car il était heureux d'avoir de la visite.
Le brigand engagea la conversation. « Tu as de la chance, petit frère, tu mènes une vie joyeuse. Si tu savais comme je t'envie ! Je parcours le vaste monde et je meurs presque de faim. L'ouvrage se fait rare et, le plus souvent, ne me paye même pas. » « Tiens ! » dit le cordonnier. « Prends un morceau de pain et bois un verre avec moi.
» Après avoir bu, le chef des brigands se mit à lui poser des questions. « Dis-moi, pourquoi es-tu donc si joyeux ? » Le cordonnier répondit. « Si je gagnais souvent autant d'argent qu'il y a trois nuits, je chanterais toute l'année comme aujourd'hui.
» « Et quel travail as-tu accompli ? » « Quel travail ? » dit le cordonnier. « Eh bien, si tu me jures de ne pas me trahir, je vais te le dire. J'ai fait le docteur.
» « Oh ! » dit le commandant. « Raconte-moi. » Le chef des brigands commençait à penser que le cordonnier savait quelque chose.
Il lui dit. « Raconte-moi, de quel genre de travail il s'agissait ? » « Sois agréable, je te récompenserai. » Et le cordonnier, qui avait déjà bu un peu, lui dit.
« Ah ! Comment cela s'est passé ? Tu as sûrement entendu parler de la barre qui a été coupée en morceaux il y a quatre jours ? » « Oui, je l'ignore, mais je l'ai recousue. Et pour ce travail d'art, j'ai reçu cent ducats. » Le chef des brigands lui dit alors.
« Petit frère, si tu me conduis devant la maison où tu as recousu ce mort, je te donnerai deux cents ducats. » Les yeux du cordonnier brillèrent à l'idée de recevoir tant d'argent. Il accepta, à condition de bander les yeux du chef des brigands en sortant, de le conduire les yeux bandés devant la maison du mort et de le ramener.
Le cordonnier banda donc les yeux du brigand et le conduisit devant la maison du mort. Lorsqu'ils y furent, le brigand dit au cordonnier. « Recule, je ne dis pas ! » Mais il le rappela presque aussitôt en disant.
« C'est bon, nous pouvons rentrer, je sais tout. » En arrivant chez le cordonnier, celui-ci nota le bandeau des yeux du chef des brigands. Ce dernier lui donna les deux cents du cas promis et s'en alla.
Le lendemain matin, la promesse que le cordonnier avait faite de ne rien révéler de l'affaire à personne lui revint brusquement en mémoire. Il courut jusqu'à la maison où il avait emmené le chef des brigands la veille. Il était encore tôt et tous les portails étaient fermés.
Et que vit-il ? Sur le portail de l’Avare, il y avait une croix tracée à la craie. En voyant cela, le cordonnier sortit un morceau de craie de sa poche et dessina des croix sur tous les portails de la rue. Puis le cordonnier alla voir le frère du mort et lui raconta ce qui s'était passé pendant la nuit.
Le frère entreprit alors de tendre un piège au brigand. Le jour suivant, le chef des brigands vint dans le village. Il chercha la croix blanche qu'il avait tracée et il vit qu'il y avait des croix dessinées à la craie sur tous les portails.
« Cordonnier, tu m'as trahi ! Tu vas me le payer ! » Mais le cordonnier prudent avait quitté le village le jour même avec sa femme et ses enfants et s'était caché dans les environs. Comme le chef des brigands savait que le mort était originaire de ce village, il demanda partout où l'enterrement devait avoir lieu. Mais la famille du mort avait appris que le chef des brigands était venu poser des questions.
Le soir, il revint, déguisé, et demanda une chambre pour la nuit. On le laissa entrer et on alla chercher le cordonnier afin qu'il le reconnaisse. Celui-ci se dissimula et assura que c'était bien lui.
Il fut rapidement ligoté et mis hors d'état de nuire. On le tortura jusqu'à ce qu'il avoue que ses neuf hommes devaient venir cette nuit dans le village. Huit d'entre eux devaient se dissimuler dans deux grands tonneaux chargés sur une voiture conduite par le neuvième brigand.
Lorsqu'on les ferait rouler pour les descendre de la voiture, le chef des brigands devait donner le signal en frappant sur les tonneaux, et les brigands devaient jaillir au dehors. Et c'est ainsi que les choses se passèrent. Un homme arriva et demanda à passer la nuit dans la maison.
Il conduisait une voiture sur laquelle étaient chargés deux tonneaux. On fit rentrer la voiture dans la cour et on referma rapidement la porte derrière elle. Le chef des brigands dut donner le signal.
Les brigands sortirent des tonneaux, et toute la bande, avec son chef, fut arrêtée et pendue haut et court.
=========== vous avez reconnu une variante d'Ali-Baba et les 40 voleurs !
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : mar. mars 03, 2026 00:45 am
par Judex
variante rare d'un conte a multiples variantess !
EYéléna la Belle et le Tsar du Lac
(variante de Le Tsar de l'oNde et Vasilissa la sage)
Conte Russe
Il y avait une fois, dans la lointaine Russie, un paysan qui sema du seigle, et le Seigneur lui accorda une récolte merveilleuse : il eut peine à la ramasser dans les champs ! Il rapporta donc les gerbes chez lui, les battit et les entassa, et pensa : « Maintenant, je vivrai sans souci ! »
Une souris et un moineau prirent l’habitude de rendre visite au paysan dans sa grange ; chaque jour, ils y montaient cinq fois, mangeaient à leur faim, puis redescendaient : la souris filait dans son trou, et le moineau s’envolait vers son nid.
Ils vécurent ainsi en harmonie pendant trois années entières ; ils avaient mangé tout le grain, et il n’en restait qu’un peu dans le grenier, environ un quart de tonne, pas plus. La souris vit que les provisions s’épuisaient et commença à élaborer un plan pour tromper le moineau et s’emparer de tout le reste. Et elle y parvint ; elle se concerta dans l’obscurité de la nuit, creusa un grand trou dans le plancher et descendit tout le grain de seigle dans la cave.
Un matin, le moineau entra dans la grange, car il avait faim ; il regarda, mais il n'y avait rien !
Le pauvre oiseau s'envola, affamé, et pensa : « Tu m'as offensé, maudit moineau ! Je vais m'envoler, brave garçon, vers leur roi, le lion, et lui demander une souris – qu'il nous juge équitablement. » Il prit son envol et se rendit auprès du lion. « Lion, roi des animaux ! » s'exclama le moineau en s'inclinant devant lui. « J’ai vécu avec ta bête, la souris aux dents acérées ; pendant trois ans, nous avons partagé le même grenier, sans jamais nous disputer. Mais quand les provisions vinrent à manquer, elle eut recours à la ruse : elle rongea un trou dans le grenier, descendit tout le grain à la cave et me laissa, pauvre bête, mourir de faim. Juge-nous avec équité ; si tu ne me juges pas, je m’envolerai demander justice à mon roi, l’aigle. » « Eh bien, va te faire voir ! », dit le lion. Le moineau accourut vers l’aigle avec une requête, lui racontant tous ses griefs, comment la souris avait volé et comment le lion était son complice.
L’aigle était furieux. Cependant il tenta une médiation et obtint du lion que la souris fasse réparation et amende honorable.
La souris sembla être raisonnable et résolut de se faire pardonner son acte qu’elle jugeait pourtant ne pas être celui d’un affront envers l’oiseau, son ami.
Elle conclut un autre pacte avec le moineau : vivre dans le même terrier et y apporter de la nourriture, une réserve pour l'hiver. Le moineau se mit alors à voler encore plus qu'avant : heureusement, il avait maintenant une cachette ! Il transporta donc beaucoup d'orge, de chanvre et toutes sortes de céréales dans le terrier de la souris. Et la souris, toujours aux aguets, y apportait tout ce qu'elle trouvait. Ils constituèrent ainsi une réserve considérable pour le cœur de l'hiver ; il y avait de tout en abondance ! « Maintenant, je vivrai heureux pour toujours », pensa le moineau, mais lui, le bon, commençait à se lasser de voler.
L'hiver arriva, et la souris refusa de laisser le moineau rentrer dans son trou. Elle le chassa et, par moquerie, lui arracha toutes les plumes. L'hiver s'annonçait rude pour le moineau : il avait faim et froid !
« Attends, souris ingrate ! » dit le moineau. « Je trouverai un moyen de me venger de toi ; je vais aller me plaindre à mon roi. » Il alla se plaindre : « Souverain Tsar ! Ne me condamnez pas à mort, mais graciez-moi. La souris et moi avions convenu de vivre ensemble dans le même trou, d'y apporter de la nourriture – de faire des provisions pour l'hiver ; mais quand l'hiver est arrivé, l’ingrate a refusé de me laisser entrer et, par moquerie, m'a arraché toutes les plumes. Intercédez pour moi, Souverain Tsar, afin que ma mort et celle de mes petits ne soient pas vaines. » « Très bien », dit l’aigle, « je vais régler cette affaire. » Il s'envola vers le lion et lui raconta comment la souris avait insulté le moineau. « Ordonne, dit-il, que l’affront fait à mon oiseau soit pleinement réparée. » « Qu'on m'amène la souris », répondit le lion.
La souris apparut, feignit une telle humilité et se mit à débiter des inepties si nombreuses que le moineau se sentit coupable : « Nous n'avions jamais eu d'accord, mais le moineau voulait s'installer dans mon terrier par la force ; et quand je l'en ai empêché, il a commencé à se battre ! J'étais épuisé ; je pensais que ma vie était proche ! Il a à peine reculé, le maudit ! » « Eh bien, mon cher seigneur, dit le lion à l’aigle, ma souris n'est coupable de rien ; c'est votre moineau qui l'a offensée, et il n'a aucun déshonneur à payer. »
« Alors, dit l’aigle au lion, battons-nous ; ordonne à ton armée de sortir en rase campagne, là nous réglerons nos comptes avec votre espèce animale ; et je ne permettrai pas qu'on fasse du mal à mon oiseau. » « Très bien, battons-nous. »
Il n'y avait plus rien à faire, alors le Roi Lion lança un appel aux bêtes pour qu'elles se battent.
Le lendemain, à l'aube, l'armée des bêtes se rassembla dans la clairière, suivie de celle des oiseaux. Elles se rassemblèrent en masse, et à peine eurent-elles atteint une plaine qu'un aigle fondit sur elles avec toute son armée d'ailes, tel un nuage céleste. Une grande bataille s'engagea, et nombreux furent ceux qui tombèrent des deux côtés. Que la race des bêtes est forte ! Elles en mordent une de leurs griffes, et aussitôt, l'âme s'éteint ; mais les oiseaux ne cèdent pas si facilement, ils attaquent toujours d'en haut ; une autre bête peut frapper et écraser un oiseau, mais celui-ci s'envole aussitôt : il suffit de le regarder, et c'est tout. Le combat dura trois heures et trois minutes ; le Roi Aigle l'emporta, jonchant le champ de cadavres et dispersant les oiseaux vers leurs nids. Dans cette bataille, cependant, l’aigle fut blessé. Le courageux oiseau tenta de s'élever, mais il n'en eut pas la force ; il ne put que s'envoler dans la forêt dense vers un pin et se percher à la cime. La bataille était terminée, les bêtes se dispersèrent dans leurs tanières et leurs terriers, les oiseaux regagnèrent leurs nids ; et lui, le malheureux, resta assis dans l'arbre, abattu : la blessure le faisait souffrir, et il n'y avait d'aide nulle part. Il se mit quand même à réfléchir à la manière de recouvrer ses forces d'antan.
En ce temps-là, un puissant tsar régnait sur un très vaste empire tout couvert d'abruptes montagnes et de forêts profondes. Or, ce tsar était un chasseur acharné, et bien souvent, en traquant le gibier, il se retrouvait dans des lieux fort retirés, loin de sa capitale, de son magnifique palais et de sa femme bien-aimée.
Un jour, le tsar partit à la chasse et aperçut un jeune aigle perché sur un chêne. Au moment où il allait tirer, l'aigle le supplia : « Ne me tirez pas dessus, tsar ! Prenez-moi plutôt, et un jour je vous serai utile. » Le tsar réfléchit longuement et se dit : « À quoi me servirais-je ? » et voulut tirer à nouveau. L'aigle lui répéta : « Ne me tirez pas dessus, tsar ! Prenez-moi plutôt, et un jour je vous serai utile. » Le tsar réfléchit encore et encore, ne trouvant toujours aucune utilité à l'aigle, il était sur le point de le tuer. L'aigle dit une troisième fois : « Ne me tirez pas dessus, tsar ! Prenez-moi plutôt et nourrissez-moi pendant trois ans ; un jour je vous serai utile ! »
Le tsar, pris de pitié, recueillit l'aigle et le nourrit pendant un an et deux ans. L'aigle mangea tellement qu'il dévora tout le bétail ; le tsar n'avait plus ni mouton ni vache. L'aigle lui dit : « Laisse-moi partir ! » Le tsar le libéra ; l'aigle essaya de voler – non, il ne savait pas encore voler ! – et demanda : « Eh bien, tsar, vous m'avez nourri pendant deux ans ; faites ce que vous voulez, mais nourrissez-moi encore un an ; empruntez au moins du bétail, mais nourrissez-moi : vous n'y perdrez rien ! » Le tsar fit exactement cela : il emprunta du bétail partout et nourrit l'aigle pendant une année entière, puis le libéra. L'aigle s'éleva très haut, vola encore et encore, se posa au sol et dit : « Eh bien, tsar, asseyez-vous sur moi maintenant ; volons ensemble. » Le tsar s'assit sur l'oiseau.
Ils s'envolèrent donc ; le temps passa vite, et ils atteignirent le bord de la mer bleue. Là, l'aigle laissa tomber le roi, qui tomba à l'eau, trempé jusqu'aux genoux. Mais l'aigle ne le laissa pas se noyer, le rattrapa de son aile et lui demanda : « Quoi, monseigneur, auriez-vous peur ? » – « J'avais peur, répondit le roi, je pensais me noyer ! » Ils volèrent de nouveau, volèrent encore, et atteignirent une autre mer. L'aigle laissa tomber le roi en plein milieu de la mer – le roi était trempé jusqu'à la taille. L'aigle le rattrapa de son aile et lui demanda : « Quoi, monseigneur, auriez-vous peur ? » – « J'avais peur, répondit-il, mais je me disais : peut-être, si Dieu le veut, me sauverez-vous. » Ils volèrent de nouveau, volèrent encore, et atteignirent une troisième mer. L'aigle précipita le tsar dans les profondeurs abyssales, le trempant jusqu'au cou. Et pour la troisième fois, l'aigle le saisit sur son aile et demanda : « Quoi, monsieur, avez-vous peur ? » « J'avais peur, répondit le tsar, mais je n'arrêtais pas de penser : peut-être me sauverez-vous. » « Eh bien, monsieur, maintenant vous savez ce qu'est la peur mortelle ! C'est du passé, du passé : vous souvenez-vous comment j'étais assis dans le chêne, et que vous vouliez me tirer dessus ? Vous avez tiré trois fois, et je n'arrêtais pas de vous supplier, en me disant : peut-être ne me tuerez-vous pas, peut-être aurez-vous pitié et me prendrez-vous pour vous ! »
Ensuite, ils s'envolèrent jusqu'aux confins du monde ; ils volèrent très longtemps. L'aigle dit : « Souverain Tsar, regardez, qu'y a-t-il au-dessus de nous et qu'y a-t-il en dessous de nous ? » Le Tsar regarda. « Au-dessus de nous, dit-il, il y a le ciel, en dessous de nous, la terre. » – « Regardez aussi, qu'y a-t-il à droite et qu'y a-t-il à gauche ? » – « À droite, il y a un champ ouvert, à gauche, il y a une maison. » – « Allons-y, dit l'aigle, ma plus jeune sœur y habite. » Ils atterrirent en plein dans la cour ; la sœur sortit pour les accueillir, reçut son frère, le fit asseoir à la table en chêne, mais ne voulut même pas regarder le Tsar ; elle le laissa dans la cour, lâcha les lévriers et se mit à le poursuivre. L'aigle, furieux, bondit de derrière la table, attrapa le Tsar et s'envola avec lui.
Ils volèrent donc, encore et encore ; l'aigle dit au roi : « Regarde ce qu'il y a derrière nous ! » Le roi se retourna et dit : « Il y a une maison rouge derrière nous. » Et l'aigle lui dit : « C'est la maison de ma plus jeune sœur qui brûle – pourquoi ne t'a-t-elle pas recueilli au lieu de te lâcher avec ses lévriers ? » Ils volèrent, encore et encore, et l'aigle demanda de nouveau : « Regarde, souverain roi, qu'y a-t-il au-dessus de nous et qu'y a-t-il en dessous de nous ? » – « Au-dessus de nous, le ciel ; en dessous, la terre. » – « Regarde, qu'y a-t-il à droite et qu'y a-t-il à gauche ? » – « À droite, un champ ouvert ; à gauche, une maison. » – « Ma sœur cadette habite là ; allons lui rendre visite. » Ils atterrirent dans une vaste cour ; la sœur cadette accueillit son frère, l'installa à la table en chêne, et le roi resta dans la cour ; elle lâcha les lévriers et le laissa partir. L'aigle, furieux, bondit derrière la table, attrapa le roi et s'envola avec lui encore plus loin.
Ils volèrent, volèrent encore ; et l'aigle dit : « Souverain Tsar ! Regardez ce qu'il y a derrière nous ! » Le Tsar se retourna : « Il y a une maison rouge derrière nous. » « C'est la maison de ma sœur cadette qui brûle ! » dit l'aigle. « Volons maintenant jusqu'à la maison de ma mère et de ma sœur aînée. » Ils s'y rendirent donc ; la mère et la sœur aînée furent très heureuses de les voir et accueillirent le Tsar avec honneur et bienveillance. « Eh bien, Souverain Tsar, dit l'aigle, reposez-vous avec nous, et ensuite je vous donnerai un navire, je vous rembourserai tout ce que nous avons mangé ensemble, et puis vous rentrerez chez vous avec Dieu. » Il donna au Tsar un navire et deux coffres : un rouge, l'autre vert, et dit : « Veillez à ne pas ouvrir les coffres avant d'être rentré chez vous ; ouvrez le coffre rouge dans la cour arrière et le coffre vert dans la cour avant. »
Le roi prit les coffres, fit ses adieux à l'aigle et traversa la mer bleue. Il atteignit une île où son navire s'arrêta. Il débarqua, se souvint des coffres et commença à imaginer ce qu'ils pouvaient contenir et pourquoi l'aigle ne lui avait pas ordonné de les ouvrir. Il réfléchit longuement, mais ne put résister à la tentation – il était impatient de découvrir la vérité ; il prit le coffre rouge, le posa et l'ouvrit. Il en sortit une telle variété de bétail que l'œil ne pouvait les contenir – ils pouvaient à peine tenir sur l'île.
Quand le tsar vit cela, il se mit en colère et se mit à pleurer, disant : « Que vais-je faire maintenant ? Comment rassembler tout ce troupeau dans un si petit coffre ? » Alors il vit un homme sortir de l'eau. Autour du visage, moitié homme, moitié poisson, flottait une longue barbe verte, tandis qu'au-dessous du front, coiffé d'une couronne de diamants, brillaient d'un éclat glacial deux yeux bleu pâle, gigantesques et immobiles. Il vit l’homme s'approcher de lui et lui demander : « Pourquoi pleurez-vous si amèrement, tsar souverain ? » « Comment pourrais-je ne pas pleurer ! » répondit le tsar. « Comment rassembler tout ce grand troupeau dans un si petit coffre ? » « Peut-être puis-je vous aider dans votre chagrin ; je rassemblerai tout le troupeau pour vous, mais à une condition : donnez-moi ce que vous ne savez pas chez vous. » Le tsar pensa : « Qu'est-ce que je ne sais pas chez moi ? Il me semble que je sais tout. » Il y réfléchit et accepta. « Rassemblez tout, dit-il, et je vous donnerai ce que je ne sais pas chez moi. » L'homme rassembla donc tout le bétail pour lui dans le coffre ; le tsar embarqua sur le navire et rentra chez lui.
Il se passa quelques mois plus tard un évènement qui fit que le tsar se rappellerait longtemps de cette fâcheuse promesse.
Un jour qu'il était, comme à l'accoutumée, encore parti à la chasse, il parvint à débusquer des fourrés un cerf aux immenses bois. Aussitôt il s'élança à sa poursuite, mais la puissante bête, s'enfonçant toujours plus profond dans la forêt, lui échappait toujours, tant et si bien que le tsar, dont le cheval était déjà à bout de forces, finit par perdre sa trace. Éreinté et assoiffé, le tsar se mit alors à la recherche d'une fontaine, d'une source où il pourrait étancher sa soif.
Mais tout autour de lui, il n'y avait que la forêt profonde aux épais taillis, sans le moindre filet d'eau. Relâchant la bride de son cheval, il le laissa aller à son gré, dans l'espoir que l'animal fourbu, altéré de soif, finirait par trouver de l'eau tout seul. Et, en effet, au bout de quelque temps, alors que le soleil était déjà bien bas sur l'horizon, le tsar déboucha à l'orée du bois dans une prairie verdoyante et vit un immense lac.
Il sauta de sa monture et s'agenouilla au bord de l'eau pour enfin se désaltérer. Mais à peine avait-il bu la première gorgée d'eau claire et fraîche que, soudain, la surface du lac se troubla et qu'une main surgit des ondes pour happer le tsar par la barbe. Il avait beau se débattre comme un diable, il n'arrivait pas à se dégager, tandis que la main l'attirait toujours plus fort vers la surface de l'eau. Saisi de peur à l'idée de périr noyé, il se mit à crier :
« Qui que tu sois, pourquoi me tenir ainsi ? Je ne t'ai pourtant rien fait, voyons ! Lâche-moi, je t'en supplie ! »
À ces mots, une tête monstrueuse émergea des vagues. C’était un visage qu’il avait oublié : celui de l’inconnu à qui il avait fait la promesse, s’il réussissait à faire rentrer les troupeaux dans les coffres alors que lui n’y arrivait pas.
Soudain, les lèvres livides de la grande bouche s'ouvrirent et une voix tonitruante et déplaisante se fit entendre :
« Te revoilà dans mon domaine, Tsar ! Pour qui te prends-tu ? Qui es-tu donc pour avoir osé boire l'eau de mon lac sans ma permission ? Sache que je suis le tsar du lac et que ce lac est mon empire. Quiconque y pénètre sans mon autorisation périt misérablement, fût-il un souverain ou un serf ! Non, je ne te lâcherai plus ! Je vais maintenant t'entraîner dans les profondeurs pour te noyer, à moins que tu ne me réitères ta promesse pour être sûr de ne jamais l’oublier car, Tsar, sache que je te fais constamment surveiller pour être bien sûr et j’ai appris que tu m’avais oublié ! Promets une nouvelle fois de me donner, dans seize ans jour pour jour, quelque chose dont, dans ton palais, tu ignores l'existence.»
Aussitôt, sans une hésitation, le tsar s'empressa de donner sa parole. Il se souvenait fort bien de tout ce qui se trouvait dans son palais. Il connaissait même jusqu'à la dernière petite chambre sous les combles. N'avait-il pas personnellement surveillé sa construction et son aménagement ? Il était absolument sûr qu'il n'y avait rien dans son palais qui eût échappé à sa main ou à son regard. Il n’y aura d’ailleurs jamais rien dont il ne pouvait connaître l’existence.
Dès que le tsar lui donnait son consentement, la main aussitôt lâcha sa barbe, la tête disparut sous les eaux et seule une voix caverneuse retentit encore dans les profondeurs : « Rappelle-toi bien ta promesse. » Si tu manquais à ta parole, je viendrai chez toi et je te prendrai bien plus que ce que tu m'aurais jamais donné. »
Le tsar reprit le difficile chemin du retour. Ne connaissant pas cette contrée lointaine, il erra toute la nuit à travers la forêt, marchant la plupart du temps aux côtés de son cheval meurtri. Ce ne fut qu'à l'aube, les jambes toutes endolories, les vêtements en lambeaux, qu'il regagna tant bien que mal son palais impérial. Il avait à peine ouvert la porte qu'une servante apparut sur le seuil, lui criant en guise d'accueil :
« Quelle joie, Votre Majesté ! Cette nuit, votre épouse a mis au monde un beau fils, votre héritier. Il vous ressemble en tout point, et il est sain et fort comme un chêne. »
Le sang se figea dans les veines du tsar. Tout affligé et le visage défait, il entra dans la chambre à coucher de la tsarine. Quand celle-ci l'aperçut, sa joie se dissipa aussitôt, et elle demanda à son mari quel grand malheur lui était arrivé pour l'empêcher même de se réjouir de la naissance de son fils. Le tsar lui raconta tout ce qui s'était passé la veille et quelle promesse il avait faite au tsar du lac.
La tsarine se mit à verser des larmes amères et s'efforça de persuader son mari de ne pas tenir sa promesse. Il n'allait tout de même pas livrer leur unique fils à la merci de ce monstre du lac ! Mais le tsar répliqua : « Je n'y puis rien, j'ai donné ma parole impériale et il m'est impossible d'y manquer. D'ailleurs, qui sait quel autre malheur encore plus horrible s'abattrait sur la tête de notre fils et sur nous si nous ne tenions pas la promesse ? Ainsi, nous garderons tout de même le faible espoir que notre fils supportera le service du tsar du lac et qu'il nous reviendra sain et sauf. »
Dans le palais impérial, les années passent certes ainsi, tout à la fois dans la joie et dans la tristesse. À la vue de leur fils, qui grandissait à vue d'œil et devenait un beau garçon vigoureux, le bonheur remplissait le cœur des parents. Mais plus le jour de son départ pour l'horrible échéance approchait, plus leur chagrin grandissait.
Le jour où le tsarévitch Ivan fêta sa seizième année, le tsar le fit venir auprès de lui et lui dit : « Ivan, mon fils chéri, le temps est venu de te dévoiler à quel étrange maître je t'ai promis voici seize ans. » Et il lui conta tout ce qui s'était passé seize années auparavant, lorsque pour son propre malheur et pour le malheur de son fils, il avait bu l'eau du lac.
Le tsarévitch Ivan était un jeune homme courageux. Il rassura son père, puis fit ses adieux affectueux à sa mère et se mit en route. Il était parti le cœur serré d'angoisse à l'idée d'horribles surprises que le séjour dans l'empire aquatique de l'épouvantable tsar du lac lui réservait sûrement. Mais par amour pour ses parents, il avait obéi, résolu de leur épargner un plus grand malheur.
Il marcha et marcha à travers les montagnes et les rivières, jusqu'à ce qu'il arrive dans une grande forêt profonde. Sans répit, il avança toujours en avant, mais la forêt semblait ne jamais finir. Fatigué et les jambes douloureuses, il fit donc halte dans une petite clairière, s'assit dans l'herbe et se mit à manger ce que sa mère lui avait préparé pour le voyage. Alors qu'il était ainsi assis en train de manger, sortant de nulle part, une petite vieille surgit soudain devant lui et dit :
« Que Dieu soit avec toi, mon garçon ! Quel chemin suis-tu donc pour t'aventurer en ces parages hostiles, dans cette sombre forêt profonde où l'homme ne se hasarde que très rarement ? On ne s'apprête point à tel chemin pour son plaisir, mais sur ordre. Qui donc t'a commandé de passer par ici ? Qui donc t'a empli l'âme de tant de chagrin qu'il s'écoule par tes yeux ? »
« Dieu vous protège, grand-mère ! Ah, si vous saviez seulement me venir en aide aussi bien que vous savez deviner, j'aurais bien besoin de secours, ma foi ! » répondit Ivan, et il lui fit le récit de ses malheurs.
« J'ai pitié de toi, mon petit, car un service difficile t'attend, bien pénible et cruel. Le tsar du lac est très méchant. Il déteste les gens au point qu'il n'hésite pas à les faire périr quand l'occasion se présente. Je le connais bien, moi. Il n'y a pas si longtemps, j'ai vécu dans son palais. Dans mes bras, je portais sa fille, Yéléna. J'étais sa nourrice. Alors que la petite était encore au berceau, sa mère mourut. Le tsar du lac a déjà tué onze jeunes gens que leurs parents lui avaient envoyés afin de lui payer leur dette. Mais cesse de te tracasser, tsarévitch Ivan. Je vais te donner un bon conseil qui te sera sûrement utile. »
« Vois-tu, je ne peux plus voir tous ces malheureux humains se tourmenter à ce point, et puis ma belle Yéléna me fait pitié, elle aussi. Quelle triste existence elle mène dans le palais sous les eaux, aux côtés de son cruel père, sans joie aucune et en proie au grand désespoir. Pourtant, elle mériterait un fiancé, un vaillant jeune homme comme toi. Lorsque tu reprendras la route tout à l'heure, je t'indiquerai un chemin qui te guidera vers une fontaine dissimulée derrière les arbres. »
« L'eau de cette source est miraculeuse. Celui qui s'y baignera ne vieillira plus jamais, aussi âgé qu'il soit. Il rajeunira, le laid embellira, et le malade recouvrera la santé. Le tsar du lac lui-même a fait jaillir cette source pour lui-même et pour ses ravissantes filles, dont l’aînée, la ravissante fille Yéléna. Chaque jour au crépuscule, Yéléna vient s'y baigner avec ses onze soeurs. C'est sous la forme d'un cygne blanc que ses treize filles y arrivent, à tire-d'aile. Après s'être posées au bord de la fontaine, elles se débarrassent de leurs robes de plumes et de ses ailes et elles plongent dans l'eau de la fontaine pour s'y baigner. Après le bain, elles reprennent leur aspect de cygne et s'envolent pour l'empire du lac. »
« Quand tu seras arrivé près de la source, baigne-toi d'abord dans la fontaine et cache-toi ensuite dans le taillis pour attendre l'arrivée de Yéléna et de ses sœurs. Quand Yéléna sera en train de prendre son bain, prends-lui ses ailes. Tu verras, cela te portera bonheur. Elle est toujours la dernière à s’y plonger. Une fois la paix faite avec elle, va trouver le tsar du lac, et tu rencontreras Obiedalo et Opivalo, ainsi que Frost le Craqueleur – emmène-les tous avec toi ; ils te seront d'une grande util»
Le tsarévitch Ivan remercia chaleureusement la bonne vieille, puis, s'engageant sur le sentier que celle-ci lui avait désigné, il ne tarda pas à arriver en effet près de la fontaine. Le soleil était déjà tout près des cimes des arbres, tout sombrait doucement dans la nuit. Seul le miroir liquide de la fontaine scintillait dans le clair-obscur du sous-bois, comme si quelqu'un avait allumé une lumière bleutée dans ses profondeurs. Dès qu'il se fut baigné, Ivan gagna rapidement les fourrés où il se tapit pour attendre.
Il n'y était pas depuis longtemps quand, tout à coup, un bruissement se fit entendre. L'air sembla s'animer, et des ailes de cygnes d'un blanc immaculé étincelèrent en un éclair à proximité de la fontaine. Treize cygnes se posèrent sur le sol. Ils se mirent aussitôt à se débarrasser de leur plumage et de leurs ailes blanches comme la neige fraîchement tombée. À l'instant même, treize jeunes filles semblables en apparence apparurent au bord de la fontaine, d'une beauté telle qu'Ivan en eut le souffle coupé.
Les belles jeunes filles entrèrent dans l'eau et, tandis qu'elles s'y baignaient, et que la dernière finissait de se défaire de son manteau de plume et de ses deux ailes et qu’elle y entrait à son tour, Ivan bondit hors du taillis, saisit les deux ailes et regagna rapidement sa cachette avec son butin. et les jeunes filles se baignèrent et rejoignirent le rivage. Onze d'entre elles ramassèrent leurs chemisiers, se transformèrent en cyges et s'envolèrent chez elles ; seule l'aînée, Yéléna la Sage, resta.
Quand la jeune fille fut sortie de l'eau, elle se mit immédiatement à vouloir reprendre son aspect de cygne, mais ce fut en vain qu'elle chercha partout ses ailes, sans lesquelles elle ne pouvait pas repartir pour son palais. Ne trouvant toujours pas ce qu'elle cherchait, elle fondit alors en larmes :
« Que vais-je faire ? Qui a pu me prendre mes belles ailes ? Sans elles, je ne pourrai jamais revenir chez moi. Le chemin est long et difficile. Sans elles, mes pieds fragiles se blesseront sur les pierres, les épines les écorcheront jusqu'au sang et les herbes acérées les couperont. »
« Qui m'a pris mes belles ailes ? Si c'est un méchant homme, selon la prédiction, je serai à jamais liée à lui. Épouse d'un méchant homme je deviendrai, et malheureuse je serai éternellement. Qui m'a pris mes belles ailes ? Si c'est une méchante femme, selon la prédiction, je serai à jamais obligée de la servir. Ma maison, plus jamais je ne la reverrai. Jusqu'à la fin de mes jours, malheureuse je resterai. Qui m'a pris mes belles ailes ? Si c'est un beau jeune homme, je cesserai aussitôt de pleurer. J'accepterai la prédiction avec plaisir. Pour mari je le prendrai, et pour toujours je vivrai heureuse à ses côtés. »
Entendant cela, Ivan sortit des fourrés et rendit les ailes à la jeune fille : « Si tu es Yéléna, fille du tsar du lac, reprends tes ailes et retourne chez toi. Je ne serai pas privé longtemps de la vue de ta beauté et je te reverrai sûrement bien vite, car je me rends chez ton père pour entrer à son service. »
Le cœur de Yéléna se mit à battre de joie à la vue d'un si plaisant garçon et elle ne tarda pas à lui dévoiler que le sort voulait qu'elle devienne la femme de celui qui lui aurait dérobé ses ailes de cygne. Mais aussitôt après, son front s'assombrit et elle lui confia : « Il me chagrine beaucoup d'apprendre que tu vas entrer au service de mon père. Je sais qu'il attend déjà impatiemment un jeune homme qui tarde à venir. Mais le sort t'ayant désigné comme mon mari, je vais te venir en aide. Tu en auras d'ailleurs bien besoin, car mon père est un maître cruel qui déteste par-dessus tout les êtres humains. »
« Sans doute va-t-il tenter de te tuer, comme il a déjà tué onze garçons qui avaient été à son service avant toi. Mais il est temps de partir à présent. Je vais me changer de nouveau en cygne, et de mes ailes blanches je t'éclairerai le chemin. Tu n'auras qu'à me suivre. »
Et tandis qu'il marchait, les arbres de la forêt s'écartaient sur son passage. Les ronces s'ouvraient pour ne pas le blesser, et on eût dit qu'un large chemin blanc s'aplanissait pour lui faciliter la marche. Au-dessus de sa tête volait, dans un doux bruissement, Yéléna le cygne, et ses ailes blanches illuminaient le chemin. De son duvet soyeux, elle caressait doucement le front du jeune homme, et de son amour, elle enlaçait tendrement son cœur.
Le prince poursuivit son chemin ; en route, il rencontra trois héros : Obiedalo, Opivalo et Frost le Craqueleur. Il les prit avec lui.
Bientôt, ils débouchèrent sur la rive d'un immense lac aux flots verts : l'empire du tsar du lac. D'un coup d'aile, Yéléna ouvrit la porte des eaux, et Ivan et ses amis pénétrèrent dans l'empire du lac. Dans le palais, le tsar du lac l'attendait déjà. Perché sur son trône, d'une main il soutenait son front ombrageux, du pied il frappait impatiemment le sol. À peine le tsarévitch Ivan fut-il entré dans la salle du trône que le tsar l'apostropha en guise d'accueil de sa voix puissante :
« Il y a seize ans, lorsque ton père a violé les lois de mon empire, n'échappant à la punition suprême que par sa promesse, je lui ai pourtant bien ordonné de t'envoyer chez moi au bout de seize ans jour pour jour ! Où donc as-tu ainsi erré, Ivan ? Voici deux jours entiers que je t'attends. Mais puisqu'enfin te voilà, passons. Écoute à présent à quel genre de service tu dois t'attendre dans mon palais. Il faut que je te dise d'abord qu'il sera dur, très dur. »
« Il te faudra me rendre trois services. Trois vœux à accomplir, trois tâches à exécuter. Si tu y parviens, je te laisserai repartir chez toi, et en outre, je te récompenserai. Mais si tu n'y parviens pas, tu ne reverras plus jamais ta maison, et tu finiras misérablement tes jours ici, dans l'empire du lac. Onze garçons se sont succédé à mon service, mais aucun d'eux n'a réussi à accomplir mes vœux et à exécuter les tâches que je leur avais imposées, et leurs os gisent maintenant au fond du lac. Prends garde, Ivan, à ne pas être le douzième ! »
Le cœur gros, Ivan écouta les propos sinistres du tsar. Il pensa à sa mère, à son père. Il revit en pensée tous ces jours de bonheur passés dans le château paternel. Ce fut alors que le rideau derrière le trône du tsar s'entrouvrit légèrement, laissant apparaître le beau visage de Yéléna qui lui lançait de tendres regards tout en lui souriant aimablement. Et celui-ci, se rappelant tout à coup la promesse de sa fiancée, reprend aussitôt courage.
Mais le tsar du lac continuait à parler : « J'ai pris l'habitude de manger à mon petit-déjeuner du pain bien frais. Je veux donc que tu m'en prépares pour demain matin. Voilà ce qu'il te faudra faire avant le lever du soleil. Regarde un peu par la fenêtre. Vois-tu là-bas cette grande forêt ? Tu vas la couper, arracher les souches, labourer la terre, l'ensemencer, faucher le champ, battre le blé, moudre les grains, pétrir la pâte, faire cuire le pain, et tu me l'apporteras ensuite pour mon petit-déjeuner. Si tu ne parviens pas à faire ce que je viens de t'ordonner, tu auras la tête tranchée ! »
Sur ce, en proie à un grand désespoir, Ivan prit congé du tsar du lac. Comment un simple mortel pourrait-il venir à bout d'une telle tâche en l'espace d'une nuit ? Affligé, Ivan sortit du palais et, la tête basse, entra dans le jardin en avalant sa mère salive. Mais dehors, la belle Yéléna attendait déjà le jeune homme :
« Pourquoi, mon cher Ivan, baisses-tu la tête ? Pourquoi cet air affligé ? Cesse de te tourmenter. Ce n'est pas encore une tâche, c'est un petit travail. La vraie, la plus ardue, t'attend encore. Le soir tombe, voici la nuit. Viens dans le jardin et attends-moi. J'appellerai mes aides, et avant que le soleil ne se soit levé, le travail sera fait. »
Dès que le jour s'assombrit, Ivan descendit dans le jardin qui entourait le palais. Quelques instants plus tard, Yéléna arriva et, après l'avoir serré tendrement dans ses bras et embrassé, elle fit glisser de son doigt une bague en or qu'elle jeta ensuite à terre tout en disant : « Je vous appelle, mes fidèles aides ! Vous, les éléments terrestres, aquatiques et célestes, volez vite à mon secours ! »
Et tandis que Yéléna appelait, de tous côtés ses fidèles serviteurs arrivaient. Arriva l'orage qui abattit les arbres, les déracina, puis les souches enleva. De ses éclairs foudroyants, la terre vite laboura. Vint à tire-d'aile le vent qui, dans la terre, le grain sema. Puis une chaude pluie les sillons arrosa. La lueur de la lune fit jaillir de la terre les épis de blé, et aussitôt les faux aiguisées vinrent les faucher. Les meules dures en farine les grains moulurent. Dans le pétrin la farine se déversa, l'eau l'arrosa, l'ouvrier la mélangea. Les pelles en bois enfournèrent le pain dans le feu flamboyant, et sur les tables s'alignèrent les miches de pain odorantes.
Au point du jour, cette odeur de pain frais tira le tsar de son profond sommeil. Il sortit en courant de sa chambre et, lorsqu'il eut aperçu sur la table le pain doré, il se renfrogna et grommela à l'adresse du jeune homme : « À toi seul, tu n'aurais jamais pu faire tout ce travail. Quelqu'un t'a aidé ! Je finirai par savoir qui c'était. Et malheur alors à vous deux ! Mais soit, tu as bien exécuté la première tâche. Voici donc tout de suite la seconde ».
« Écoute bien ce que je vais te dire à présent. Mon ennemi, le tsar du feu, s'apprête à me faire la guerre. Malheureusement, mes sujets manquent d'épées. Il faut donc absolument que tu m'en fabriques de nouvelles. Regarde un peu par la fenêtre. Vois-tu là-bas cette grande montagne ? Au plus profond de celle-ci, je cache une pierre de fer. Avant le lever du soleil, tu dois creuser la montagne et en dégager cette pierre de fer que tu feras fondre dans le feu et refondras ensuite en acier, avec lequel tu forgeras mille épées. Je veux les voir demain matin, toutes alignées dans mon arsenal. Si tu faillis à ta tâche, tu auras la tête coupée ! »
Tout ému, Ivan prit congé du tsar, craignant fort cette nouvelle épreuve qui lui semblait encore plus dure que la précédente. Aucun être humain ne saurait accomplir une telle tâche en une seule nuit. Mais à la sortie du palais, Yéléna était déjà là, à l'attente du jeune homme :
« Ne te fais pas de soucis, cher Ivan. Ce n'est pas une dure besogne, c'est un petit travail. La vraie tâche, la plus rude, reste à accomplir. Au coucher du soleil, viens me rejoindre dans le jardin. Je ferai encore venir mes aides, et avant que les premiers rayons du soleil n'aient éclairé le ciel, le travail sera terminé. »
À entendre ces mots, le visage du jeune homme se dérida aussitôt. Dès que la nuit fut tombée, Ivan descendit dans le jardin où Yéléna l'attendait. Toute joyeuse, elle courut à sa rencontre et le couvrit de mille baisers. Puis, comme la fois précédente, elle fit glisser du doigt sa bague en or et, après l'avoir lancée très haut dans les airs, elle se mit à implorer : « Ô vous, mes fidèles aides, éléments de la terre, de l'eau et du ciel, répondez à mon appel et volez vite à mon secours ! »
Et pendant que Yéléna appelait, ses fidèles aides arrivèrent à tire-d'aile. D'abord l'orage éclata, et de son éclair terrifiant la montagne fêla. Ensuite le vent impétueux arriva, et la pierre de fer au-dehors roula. Un feu gigantesque s'éleva, et le fer en acier se fondit sans tarder. Les gros marteaux forgèrent dans l'acier chauffé à blanc des épées. Dans l'eau froide, les épées brûlantes ensuite se trempèrent, puis des pierres dures leur tranchant aiguisèrent. Et sur les tables de l'arsenal du tsar, mille épées flambant neuves s'alignèrent.
Au lever du jour, le cliquetis des épées réveilla le tsar. À peine levé, il se rua dans l'arsenal et, à la vue de toutes ces épées flambant neuves, son visage se décomposa. En proie à une rage terrible, il apostropha haineusement Ivan : « Par deux fois, Ivan, tu as réussi à me tromper ! Tout seul, tu ne serais jamais arrivé à accomplir une tâche pareille. Quelqu'un t'a encore aidé ! Mais je finirai bien par trouver celui qui t'a aidé. Et malheur ensuite à vous deux ! Fort bien, la deuxième tâche est accomplie. Allons donc voir un peu comment tu vas t'y prendre pour la troisième. »
« Dans les profondeurs de mon lac vit un poisson ailé. Jusqu'alors, personne au monde n'a encore réussi à s'en emparer. Si toutefois quelqu'un parvient à s'en emparer dans l'eau, à l'instant même le poisson s'envolera vers les hauteurs nuageuses. Trois écailles d'or brillent sur sa tête. Avant que le soleil ne se lève, il te faudra attraper ce poisson, arracher ses écailles d'or et me les rapporter dans mon palais. Et si tu ne parviens pas à exécuter mon ordre... tu seras raccourci d'une tête ! »
Tout joyeux, Ivan s'empressa de prendre congé du tsar. Il lui semblait en effet que la tâche assignée était cette fois bien moins rude que les deux précédentes. Le cœur léger et le sourire aux lèvres, il se hâta de rejoindre sa belle Yéléna dans le jardin. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il l'eut trouvée toute affligée, les yeux noyés de larmes, la gorge nouée de sanglots ! Tout en serrant les mains d'Ivan contre ses joues, Yéléna lui dit tristement :
« Que vais-je seulement devenir, malheureuse que je suis ? Cette fois-ci, mon père t'a imposé la tâche la plus terrible. Il se doute sûrement que c'est moi qui, par deux fois, te vins en aide. Il espère que pour la troisième fois, je n'en aurai plus le courage. À vrai dire, si je ne t'aimais pas de tout mon cœur et si le sort ne t'avait pas désigné pour devenir mon mari, je ne t'aiderais plus cette fois-ci. Sache, Ivan, que le poisson que tu dois attraper n'est autre que mon père. Changé en poisson, il échappe à tous ceux qui essayent de l'attraper. Puis, grâce à ses ailes, il s'élève dans les airs, entraînant avec lui le malheureux qu'il a décidé de faire disparaître et le précipite aussitôt du haut du ciel dans les flots mugissants. »
« Dis-moi, Ivan, que dois-je donc faire ? Te venir en aide contre mon propre père ? Pourtant, tu es devenu trop cher à mon cœur. Ah, malheureuse que je suis ! Je ne puis plus faire autrement que de m'opposer à lui. Au coucher du soleil, viens me rejoindre dans le jardin. Je te donnerai un conseil qui t'aidera à accomplir cette dernière tâche. »
À la tombée de la nuit, Ivan attendait déjà dans le jardin l'arrivée de sa bien-aimée. En fils aimant profondément ses parents, il comprenait bien le désarroi de Yéléna. Dès que la jeune fille parut, il la prit dans ses bras et, tout en essuyant ses larmes amères, il s'efforça de la consoler et l'apaisa avec des mots tendres. Il lui promit de l'aimer d'un amour fidèle et de lui assurer une vie douce et agréable dans son palais si elle consentait à l'aider encore une fois. Apaisée, Yéléna dit alors à Ivan :
« Par amour pour toi, Ivan, je vais t'aider une troisième fois au risque de m'opposer à mon père. Mais rappelle-toi, dès que tu te seras acquitté de cette troisième tâche, nous serons obligés sans doute de fuir le palais de mon père, car je crains sa vengeance s’il sait qui, parmi ses treize enfants, l’a trahi. S’il apprend que c’est moi, alors si nous ne nous réfugions pas dans ton château, il nous tuera tous les deux. Prends cet hameçon d'or, ce harnais d'argent et cet étrier de cuivre. Lorsque tu auras pris le poisson avec l'hameçon d'or, tu lui passeras le harnais d'argent et, à l'aide de l'étrier de cuivre, tu lui arracheras trois écailles d'or. »
« Mais prends bien garde ! Malgré mon aide, tu vas t'exposer à un grand danger. Quand il aura mordu à l'hameçon, que tu lui auras passé le harnais et que tu seras sur son dos, il s'envolera avec toi au-dessus des nuages. Il tournoiera et s'agitera pour te précipiter dans le vide. Il faudra donc que tu fixes à tes talons des éperons d'acier et, tout en enfonçant ces éperons dans ses flancs, tu frapperas sans cesse sa tête avec l'étrier en cuivre. Si tu ne parviens pas à le dompter rapidement, il te précipitera immédiatement à terre. »
Ivan prit l'hameçon d'or, le harnais d'argent et l'étrier en cuivre. Et après avoir fixé à ses talons les éperons d'acier, il s'en fut au bord du lac pour tenter d'attraper le poisson ailé. À peine eut-il lancé l'hameçon à l'eau que le fil se tendit. Les flots du lac se mirent à tourbillonner et le corps d'un gigantesque poisson apparut dans les vagues écumantes. Dans sa gueule ouverte brillaient des dents aiguës comme des couteaux. À la place des nageoires battaient des ailes de dragon palmées, terminées par des serres, et sa puissante queue battait l'eau si fort que des vagues inondaient les berges. Juste derrière sa tête luisaient trois grandes écailles d'or.
Ivan s'arc-bouta. Étendant tous les muscles de son corps, il réussit du premier coup à hisser le poisson sur la berge. Il s'empressa d'introduire le mors d'argent dans la gueule ouverte, serra la bride, passa sur son dos la selle d'argent. Et lorsqu'il eut enfourché cette étrange monture, il enfonça sans tarder ses éperons dans ses flancs. Le poisson se cabra, déploya ses ailes vertes et s'éleva verticalement vers le ciel. Un vent violent faillit aveugler Ivan, mais déjà cet étonnant équipage atteignit les nuages, tant et si bien que le jeune homme fut pris de vertige.
Le poisson se cabrait sauvagement, s'agitait et tournoyait. Puis, dans une chute vertigineuse, il alla s'abattre vers le sol, s'élevant aussitôt après jusqu'aux nuages. Mais Ivan se cramponnait fermement sur sa selle d'argent et, les éperons d'acier bien plantés dans les flancs du poisson, il frappait sans merci sur sa tête avec l'étrier de cuivre. Ivan n'aurait pu dire combien de temps il lutta ainsi. Pourtant, le poisson s'affaiblissait graduellement. Ses ailes ne parvenaient plus à l'élever haut dans le ciel. Il se mit à redescendre vers la terre. Il était déjà tout près de la surface du lac quand Ivan réussit, suivant le conseil de Yéléna, à lui arracher les trois écailles d'or à l'aide de l'étrier.
Le poisson poussa un cri de douleur et, avant de disparaître dans les flots verdâtres, il agita dans un dernier effort sa grande queue, projetant ainsi le tsarévitch Ivan avec son harnais d'argent et son étrier de cuivre sur le rivage. Le cœur étreint d'angoisse, Yéléna attendait impatiemment le retour d'Ivan. Quand elle le vit revenir sain et sauf, elle se jeta joyeusement dans ses bras, puis, le prenant par la main, elle le conduisit au palais.
C’est là que le tsarévitch Ivan allait devoir avoir recours à ses amis, les héros qu’il avait rencontrés lorsqu’avec Yéléna, il se rendait au palais du tsar des mers : Obiedalo, Opivalo et Fost le Craqueleur.
Le tsar du lac sembla ne pas tenir rigueur de la chose à Ivan. Il savait que quelqu’un avait trahi mais il ignorait encore qui. Il fit comme si de rien n’était et accepta les trois poils d’or du poisson bien qu’il semblait souffrir affreusement.
- Merci, Tsarévitch Ivan ! Tu m'as servi fidèlement ; en récompense, choisis une épouse parmi mes treize filles. Elles sont toutes face à face, cheveux contre cheveux, robe contre robe ; si tu choisis la même trois fois, elle sera ta femme, sinon, je te ferai exécuter. » Yéléna la Sage l'apprit, saisit l'occasion et dit au prince : « La première fois, j'agiterai mon mouchoir, la deuxième fois, je redresserai ma robe, la troisième fois, une mouche me passera au-dessus de la tête. » Le tsarévitch Ivan devina donc Yéléna la Sage à trois reprises. Ils se marièrent, ou plutôt on fit un simulacre de mariage qu’on expédia bien vite et on commença à festoyer.
Le tsar du lac avait préparé tant de nourriture – tellement que cent hommes n'auraient pu la finir ! Il ordonna à son gendre de tout manger ; s'il en restait, cela irait mal pour lui. « Père ! » supplia le tsarévitch Ivan. « Nous avons un vieillard avec nous, qu'il prenne une collation. » « Qu'il vienne ! » Opivalo apparut aussitôt ; il avait tout mangé – il n'en restait toujours pas assez. Le tsar du Lac remplit quarante tonneaux de toutes sortes de boissons et ordonna à son gendre de les boire tous. « Père ! » supplia de nouveau le tsarévitch Ivan. « Nous avons un autre vieillard avec nous, qu'il boive à votre santé. » « Qu'il vienne ! » Obiedalo apparut, vida les quarante tonneaux d'un coup et demanda une autre boisson pour soigner sa gueule de bois.
Le Tsar du Lac, constatant que rien ne se passait, ordonna de chauffer au maximum un bain en fonte pour les jeunes mariés. On chauffa le bain, on brûla vingt brasses de bois, on porta le poêle et les murs à blanc – impossible de s'approcher à moins de huit kilomètres. « Père », dit le tsarévitch Ivan, « laissez notre vieux se faire un bain de vapeur. Qu'il essaie ! » « Qu'il se fasse un bain ! » Frost le Craqueleur arriva au bain : il souffla dans un coin, puis dans un autre – et des stalactites de glace se formèrent déjà. Les jeunes soi-disant mariés le suivirent, se lavèrent, se firent un bain de vapeur, puis rentrèrent chez eux, en toute hâte.
Ivan Tsarévitch commença cependant à avoir le mal du pays et à rêver de la Sainte Russie. « Pourquoi es-tu si triste, Ivan Tsarévitch ? » « Ah, Yéléna la Sage, je suis triste pour mon père, pour ma mère, et je rêve de la Sainte Russie. »
« De toute façon, il faut maintenant se dépêcher, Ivan Tsarévitch, nous n'avons plus une minute à perdre ! Il nous faut fuir tout de suite car plusieurs fois au cours du banquet, il a voulu te tuer ! Tu l’as remarqué ! Sans Opivalo, Obievalo et Frost le Craqueleur, c’en était fini de toi ! Tu as échappé au sort qu’il te réservait et la fuite est notre unique option, sinon la terrible vengeance de mon père s'abattra sur nos têtes ! Chez toi, nous ferons un véritable et beau mariage tous les deux car la cérémonie que nous avons eue ici était un simulacre dont le vrai but était de hâter ta mort !»
À ces mots, elle disposa sur une chaise au milieu de la pièce sa tunique, sur laquelle elle posa sa couronne de fleurs, puis elle glissa sous la chaise ses souliers de maroquin rouge. Là-dessus, elle jeta le harnais d'argent par-dessus un banc de chêne et, tout en invitant d'un geste de la main Ivan à venir s'y installer, elle s'assit devant lui sur la selle d'argent.
Ensuite, ayant saisi les rênes dans ses mains, elle frappa le banc avec l'étrier de cuivre et, à l'instant même, le banc avec ses deux cavaliers s'éleva dans l'air, sortit par la fenêtre et s'envola aussitôt, tel un oiseau, dans la direction du château du tsarévitch Ivan. Entre-temps, dans le palais des eaux, le tsar du lac avait repris son aspect habituel. Tout moulu des coups reçus, écumant de colère, il ordonna à son serviteur d'aller chercher sur l'heure sa fille Yéléna. Il l'avait déjà soupçonnée d'avoir aidé Ivan à accomplir les trois tâches, mais à présent il avait la confirmation de ses doutes. Il aurait dû s’en douter dès le départ mais il avait compris lorsque Ivan avait choisi Yéléna. Il avait décidé de tuer son gendre mais il avait à sa disposition Obiedalo, Opivalo et Frost le craqueleur.
Ivan et Yéléna devaient périr ! Il ne supportait pas que l’une de ses filles, la plus intelligente, la seule capable de faire cela, blesse l’orgueil de son propre père, le tsar du lac en personne. Elle seule pouvait avoir le courage de dire à Ivan comment prendre les trois poils d’or du poisson volant et y survivre, le blesser, lui ! Comment n’y avait-il pas pensé avant, Il n’y avait qu’elle parmi les treize filles qu’il avait capable de ruser à ce point !
Et il ordonna aussi qu’on arrête les héros qui aidaient Ivan, mais ces derniers avaient fui et avaient même disparu de la surface de la Terre.
Cependant, comme le Tsar du Lac le lui avait ordonné, le serviteur s'approcha de la porte de la chambre de Yéléna, frappa et appela : « Yéléna, maîtresse bien-aimée, ton père, le tsar du Lac, m'a chargé de te dire de venir sans tarder auprès de lui. » C'est alors que la tunique de Yéléna lui répondit : « Dis à mon père de patienter un petit instant, je suis en train de m'habiller. Dès que je serai prête, je le rejoindrai. » Le serviteur retourna auprès du tsar pour lui transmettre le message.
Le tsar se mit à attendre. Il patienta un petit instant, puis encore un moment, mais bientôt l'attente lui parut trop longue. Il manda donc à nouveau le serviteur et lui donna l'ordre de retourner auprès de Yéléna pour lui dire de se présenter sur-le-champ devant lui. Le domestique courut jusqu'à la chambre de Yéléna, frappa sur la porte et se mit à l'implorer : « Yéléna, maîtresse bien-aimée, ton père s'impatiente. Dépêche-toi, va vite le rejoindre. »
« Va dire à mon père de patienter encore un tout petit instant, le temps de me chausser, j'accours ! » Le serviteur se hâta de retourner auprès du tsar pour lui transmettre le message. Celui-ci attendit quelques instants, puis encore un instant, mais après il trépigna de rage et hurla au serviteur de retourner auprès de Yéléna. Ce dernier alla frapper à la porte de sa chambre et il se mit à l'adjurer : « Yéléna, maîtresse bien-aimée, ton père est furieux. Si tu ne viens pas tout de suite, c'est lui-même qui viendra te chercher. »
Mais la couronne de fleurs de Yéléna lui répondit : « Dis à mon père que je suis déjà habillée et chaussée. Je n'ai plus qu'à mettre ma couronne de fleurs sur ma tête, qu'il patiente encore un court instant. » Le serviteur revint auprès du tsar, mais celui-ci n'attendit plus une seconde. Il se précipita vers la chambre de sa fille, enfonça la porte et se rua à l'intérieur. Mais que vit-il ? La chambre était vide, aucune trace de Yéléna. Seule sa tunique et sa couronne de fleurs reposaient tranquillement sur une chaise au milieu de la pièce et, sous la chaise, ses souliers de maroquin rouge.
Alors le tsar sut tout de suite à quoi s'en tenir. Yéléna s'était enfuie avec le tsarévitch. Elle avait trahi son père en aidant Ivan. Elle aimait le tsarévitch et avait abandonné son père. Le tsar du lac entra dans une colère indescriptible.
Ils chevauchèrent longtemps ; le temps passa. « Descends de cheval, tsarévitch Ivan, et colle ton oreille à la terre humide, dit Yéléna la Sage, pour voir si tu entends une poursuite derrière nous ! » Le tsarévitch Ivan colla son oreille à la terre humide : il n'entendit rien ! Yéléna la Sage descendit elle-même de son bon cheval, s'allongea sur la terre humide et dit : « Ah, Prince ! J'entends une forte poursuite derrière nous. » Elle transforma les chevaux en puits, elle-même en louche, et le tsarévitch Ivan en vieillard. La poursuite arriva : « Hé, vieillard ! As-tu vu un beau jeune homme avec une belle jeune fille ? » « Oui, mes chers ! Mais il y a longtemps : ils sont passés quand j'étais jeune. » La poursuite retourna auprès du tsar du Lac. « Non, dit-il, aucune trace, aucun signe, nous n'avons vu qu'un vieillard près du puits, une louche flottant sur l'eau. » « C’était eux ! Pourquoi ne les as-tu pas pris ? » Le tsar du Lac pleura et fit aussitôt exécuter cruellement les messagers, puis envoya une autre équipe chercher le tsarévitch Ivan et Yéléna la Sage. Entre-temps, ils étaient déjà loin, très loin.
Ils chevauchèrent longtemps ; le temps passa. « Descends de cheval, tsarévitch Ivan, et colle ton oreille à la terre humide, dit Yéléna la Sage, pour voir si tu entends une poursuite derrière nous ! » Le tsarévitch Ivan colla son oreille à la terre humide : il n'entendit rien ! Yéléna la Sage descendit elle-même de son bon cheval, s'allongea sur la terre humide et dit : « Ah, Prince ! J'entends une forte poursuite derrière nous ! » Elle transforma le tsarévitch Ivan en vieux prêtre et se métamorphosa en une église délabrée : les murs, envahis par la mousse, tenaient à peine debout. La quête s'éloigna : « Hé, vieil homme ! As-tu vu un beau jeune homme avec une ravissante jeune fille ? » « Oui, mes chers ! Il y a longtemps seulement ; ils sont passés par là à l'époque où j'étais jeune, en train de construire cette église. » La seconde quête retourna auprès du Tsar du Lac : « Non, Votre Majesté, aucune trace, aucun signe ; nous n'avons vu qu'un vieux prêtre et une vieille église. » « C’était eux ! Pourquoi ne les avez-vous pas emmenés ? » hurla le Tsar du Lac plus fort encore qu'auparavant ; il fit exécuter cruellement les messagers.
La colère du monarque redoubla et il fit venir immédiatement son terrifiant gardien, un aigle gigantesque, et lui ordonna de partir sur l'heure à la poursuite de Yéléna et du tsarévitch, de les attraper et de les ramener dans le palais sous les eaux.
Pendant ce temps-là, le jeune couple fuyait toujours, fendant l'air comme l'éclair. En tête, Yéléna guidait leur vol. Derrière elle se tenait Ivan, de sa main effleurant de temps en temps la joue de la jeune fille, tout réjoui à la vue de sa beauté. Il se voyait déjà en pensée dans le palais de ses parents, en train de leur présenter sa belle fiancée. Il imaginait déjà Yéléna dans sa robe de mariée. Déjà, ils se voyaient à ses côtés à leur repas de noces.
Soudain, un cri d'aigle retentit derrière eux. Yéléna se retourna. Au loin, elle distingua un petit point noir qui grossit rapidement pour devenir bientôt un gros nuage noir. Et en un clin d'œil, un gigantesque aigle noir fondit sur eux, déployant ses ailes et tendant vers eux ses serres. Yéléna reconnut alors en l'aigle gigantesque l'horrible gardien du tsar du lac. Rapidement, elle se posa à terre, et dès qu'elle eut touché le sol, elle fit tourner légèrement la bague d'or à son doigt. À l'instant même, le tsarévitch Ivan se changea en fontaine, et elle-même en petit poisson frétillant dans son eau claire.
L'aigle se mit à décrire des cercles, tout en scrutant les parages de son regard perçant, mais de fugitif, point. Le monstrueux garde revint alors à tire-d'aile auprès du tsar : « Puissant tsar, j'ai fouillé dans tous les coins et recoins de la terre. J'ai volé jusqu'au bout du monde, mais à l'exception d'un petit poisson frétillant dans une fontaine, je n'ai vu personne. Je n'ai pas trouvé Yéléna et le tsarévitch Ivan. »
À ces mots, le tsar se fâcha tout rouge. Il s'écria : « Mais c'était eux, stupide animal ! Tu aurais dû boire l'eau de la fontaine, attraper le petit poisson et me le rapporter ! Vite, remets-toi immédiatement en route ! Capture Yéléna et le tsarévitch et ramène-les-moi ! »
Pendant ce temps, Ivan et Yéléna s'étaient envolés de nouveau. Déjà ils se voyaient berçant leurs beaux enfants. Soudain, un cri d'aigle retentit à nouveau derrière eux. Yéléna se retourna. Loin à l'horizon, elle aperçut une petite tache qui devint vite un gros nuage noir. Et déjà, au-dessus de leur tête, une paire d'ailes noires se déployait. Des serres terrifiantes se tendaient vers eux. Un bec crochu s'ouvrait comme un étau, prêt à saisir sa proie. À la vitesse de l'éclair, Yéléna se posa à terre et, dès qu'elle eut tourné la bague en or sur son doigt, le tsarévitch se transforma en un petit ruisseau à l'eau limpide et elle-même en une petite rousserolle qui se mit à voler au-dessus du courant gazouillant.
L'aigle se mit à chercher. De son regard perçant, il fouilla toute la région alentour, mais il ne vit âme qui vive. Sans plus attendre, il repartit à tire-d'aile au palais du tsar du lac : « Puissant tsar, j'ai examiné tous les coins de la terre, j'ai survolé les champs, j'ai décrit des cercles au-dessus des forêts, mais nulle part je n'ai aperçu Yéléna et Ivan. Je n'ai vu qu'un petit ruisseau au-dessus duquel volait un petit oiseau. »
« Mais c'était eux, imbécile ! » s'écria le tsar, écumant de rage. « Tu aurais dû boire l'eau du ruisseau, de tes serres t'emparer du petit oiseau et me l'apporter ! Je vois que je ne peux compter sur personne. Alors j'irai moi-même ! Et quand je les aurai rattrapés, cela ira très mal pour eux ! » Et le tsar fit seller sur-le-champ son cheval ailé qu'il gardait précieusement dans ses écuries. Sans tarder, il sauta en selle, l'éperonna et s'élança à la poursuite des fugitifs.
Entre-temps, Yéléna et Ivan avaient parcouru la plus grande partie du chemin et déjà le palais du tsarévitch était presque à leur portée. En avant, Yéléna guidait le vol. Derrière elle se tenait Ivan, serrant les mains de sa fiancée dans les siennes, lui disant de temps à autre des petits mots tendres à l'oreille. Déjà il se voyait dans le château paternel, partant à la chasse en compagnie de son fils. Déjà il imaginait Yéléna dans sa robe de mariée. Déjà il se voyait à ses côtés à leur repas de noces.
Tout à coup, un sourd grondement résonna derrière eux. Yéléna se retourna. Dans le lointain, elle remarqua un petit point noirâtre qui devint en un clin d'œil un gros nuage noir. Et déjà au-dessus de leur tête surgit le tsar du lac en personne, chevauchant un coursier ailé, noir comme la nuit. De ses fers étincelants, le cheval frappait le ciel, ses naseaux lançaient des flammes, et perché sur son dos, le tsar brandissait son épée acérée. Rapidement, Yéléna se posa à terre.
« Dépêche-toi, Ivan ! Descends vite du banc ! Cela va mal ! Mon père s'est lancé à notre poursuite sur son cheval ailé ! Il s'apprête déjà à nous trancher la tête avec son épée ! » Dès qu'ils furent descendus du banc, Yéléna fit tourner la bague en or sur son doigt et au même moment, à la place du banc, s'étendit une profonde forêt de chênes dont les cimes atteignaient le ciel. Yéléna et Ivan sautèrent sur la selle d'argent et celle-ci partit aussitôt au galop, comme si elle reposait sur le dos d'un cheval.
Le tsar du lac s'arrêta à l'orée de la forêt de chênes, et il entreprit de se frayer un chemin à l'aide de son épée acérée. Il coupa et coupa, tant et si bien qu'il finit par traverser la forêt, et aussitôt le coursier ailé reprit sa course effrénée. De ses fers, il martelait les nuages. Ses naseaux crachaient le feu. Pendant ce temps, Yéléna et Ivan, assis sur la selle d'argent, filaient comme l'éclair toujours plus avant. À l'avant, Yéléna dirigeait leur course. Derrière elle se tenait le tsarévitch, le cœur serré d'angoisse. Déjà, dans son for intérieur, il faisait ses adieux à ses parents, tout affligé à l'idée de voir sa jeune vie se terminer ainsi, d'une manière aussi cruelle.
Tout à coup, ils entendirent résonner le galop du cheval ailé du tsar derrière eux. « Vite, Ivan ! Mon père nous rattrape ! Descends du banc, hâte-toi ! » À peine descendus de selle, Yéléna s'empressa de tourner la bague sur son doigt et aussitôt la selle d'argent devint une gigantesque montagne d'argent dont la base s'étendait à perte de vue et dont le sommet se perdait dans les hauteurs nuageuses. Et le jeune couple de poursuivre aussitôt sa fuite à pied. Arrivé au pied de la montagne, le tsar du lac arrêta sa course. Il ordonna à son cheval ailé d'ouvrir un chemin à travers le roc à grands coups de ses fers acérés. Le cheval s'empressa de marteler la montagne de ses sabots. Sous ses fers jaillirent des gerbes d'étincelles d'or et les pierres d'argent se mirent à dévaler la pente de la montagne. En peu de temps, le cheval réussit à creuser un chemin à travers celle-ci.
Entre-temps, Yéléna et Ivan avaient encore gagné du terrain et déjà la silhouette du château paternel se dessinait sur l'horizon. Yéléna se mit à consoler le tsarévitch, mais cette fois-ci elle-même commençait à craindre pour leur vie. N'avançant qu'à grande peine, en proie à une grande frayeur, Ivan adressait déjà en pensée ses adieux à Yéléna et les larmes lui montaient aux yeux. Soudain, le martèlement des sabots du cheval ailé se fit entendre dans le lointain.
« Attends un peu, Ivan ! Arrête-toi ! Mon père est à nouveau sur nos talons ! Une fois encore, je vais essayer de l'arrêter afin que nous puissions enfin arriver à ton palais ! » Là-dessus, Yéléna fit glisser la bague en or de son doigt et la jeta sur le sol. À l'instant même, celle-ci se transforma en un immense désert aride et désolé. Se voyant séparé des fugitifs par cette immensité de sable, le tsar du lac comprit alors que plus aucun tour de magie ne l'aiderait à traverser ce désert. Il essaya quand même et y parvint encore !
Quand il les rattrapa presque une dernière fois, Yéléna la Sage transforma les chevaux en un fleuve de miel, les berges en gelée, le prince en un canard et elle-même en une cane grise. Le Roi des Eaux se jeta sur la gelée et se rassasia, mangea et but, but encore — jusqu'à exploser ! Puis il rendit l'âme.
Yéléna et Ivan étaient sauvés. Éreintés et couverts de poussière, les jambes toutes endolories, le tsarévitch Ivan et Yéléna parvinrent enfin aux portes de la ville où se dressait le château du tsar, père d'Ivan. Ils décidèrent alors de faire halte dans le pré verdoyant qui se trouvait au pied des murailles de la ville afin de se reposer quelque peu avant d'y entrer. Quand ils se furent assis dans l'herbe, Ivan dit à Yéléna :
« Nous avons réussi à échapper à bien des dangers à présent. Nous n'avons plus rien à craindre. Nous voilà enfin chez nous. Je suis parvenu au terme du service auquel m'avait engagé mon père chez le tsar du lac il y a seize ans, et j'en ai tiré la plus belle récompense qui soit au monde : toi, ma belle Yéléna ! Il est temps maintenant que je te conduise chez mes parents pour te présenter comme ma fiancée et ma future femme. Cependant, je crains que nous ne puissions pas paraître devant eux dans cet état lamentable. Attends-moi ici, Yéléna. Je vais me rendre seul dans le palais impérial et me glisser à l'intérieur par une porte dérobée afin que personne ne m'aperçoive. Puis je trouverai une belle robe pour toi, j'attellerai des chevaux à un carrosse et je reviendrai te chercher aussi vite que je pourrai. »
« D'accord, Ivan, je vais attendre ici ton retour. Mais ne tarde pas trop, je m'ennuierai de toi. Tu es le seul être qui me soit resté en ce monde. Par amour pour toi, j'ai abandonné mon père, j'ai quitté ma maison. Ne me laisse pas seule trop longtemps. Maintenant, rappelle-toi bien ce que je vais te dire. Quand tu auras regagné le château, fais surtout très attention de n'embrasser aucune femme, sinon tu m'oublieras à l'instant même, et plus jamais tu ne me reviendras. »
Puis, après avoir tendrement caressé les cheveux de Yéléna, il se hâta de gagner la ville. Depuis le jour où le tsarevitch Ivan s'en était allé servir le tsar du lac, une grande affliction régnait dans le palais du tsar, le père d'Ivan. Plus aucun rire ne retentit dans ses murs, aucune chansonnette n'égaya plus les âmes, personne n'avait plus envie de danser. Non seulement ses parents, mais tout le monde dans le château et dans les environs aimait sincèrement le tsarevitch et tous s'apitoyaient sur son triste sort.
La plus affligée de tous était la mère d'Ivan. Désormais, elle passait ses jours et ses nuits à pleurer et, plus le temps passait, plus son espoir de revoir son fils bien-aimé s'amenuisait. Durant des jours entiers, la pauvre tsarine éplorée restait assise à une fenêtre dans la plus haute tour du château, observant les environs pour y voir revenir son enfant chéri. Rien d'étonnant donc à ce que le tsarevitch Ivan ne réussisse pas à se glisser furtivement par une porte dérobée du château. Avant même de l'atteindre, sa mère l'avait déjà aperçu.
En poussant un cri de joie, elle se mit à dévaler l'escalier, ne s'arrêtant qu'une seconde pour annoncer la nouvelle au tsar. Et la voilà déjà qui sort en courant du palais pour accueillir son fils. Aussitôt dans la cour, une foule considérable se réunit. Tous les serviteurs, gardes, écuyers, cuisiniers, servantes que le château comptait, bref, tous ceux qui avaient des jambes se précipitèrent au-dehors en même temps que la tsarine. Ce fut à peine si celle-ci parvint à se frayer un chemin à travers la foule. Dès qu'elle se fut approchée d'Ivan, elle s'empressa de le serrer sur son cœur et, tout en pleurant de joie, elle se mit à couvrir de baisers son front, ses joues, sa bouche.
Mais dès qu'Ivan, à son tour, eut embrassé sa mère, il oublia à l'instant même la belle Yéléna comme on oublie un simple rêve. Et quand ses parents lui demandèrent où il avait disparu pendant tout ce temps, il ne se rappela plus rien de son pénible service dans l'empire du tsar du lac. Il se souvenait seulement avoir longuement erré dans une profonde forêt jusqu'à s'y égarer complètement, n'en trouvant la sortie qu'au matin du présent jour.
À ces mots, la joie des parents fut encore plus grande. Leur fils avait donc échappé au cruel souverain de l'empire aquatique ! Le tsar lui-même commençait à se demander si, après tout, cette étrange aventure qui lui était arrivée seize années auparavant n'avait pas été un mauvais rêve. Bientôt, dans le château du tsar, les jours s'écoulèrent à nouveau paisibles. Et comme auparavant, le tsar allait à la chasse, souvent accompagné de son fils, tandis qu'au palais la tsarine s'évertuait à organiser des festins et à donner des bals en l'honneur de son fils retrouvé.
Insouciant, le jeune tsarevitch s'y distrayait fort agréablement, tout en dansant des nuits entières avec de belles jeunes filles. Pendant ce temps-là, devant la porte de la cité, Yéléna attendait. Mais le tsarevitch ne revenait toujours pas. Il lui vint alors à l'esprit qu'en dépit de son avertissement, Ivan avait embrassé une femme, l'oubliant immédiatement. Le cœur déchiré de douleur, la pauvrette s'était retrouvée toute seule et abandonnée aux portes d'une cité inconnue.
Comprenant enfin qu'il était vain d'attendre davantage, elle entra dans la ville et finit bientôt par trouver un emploi chez de bonnes gens. Du matin au soir, elle travaillait, ne reculant devant aucune besogne, espérant oublier ainsi son malheur. Mais elle finit bientôt par se rendre compte qu'elle n'oublierait jamais son Ivan bien-aimé. Les journées passèrent ainsi et toute une année s'écoula. Au bout d'un an, lors d'un bal, le tsarevitch Ivan rencontra une jeune fille aux cheveux noirs et aux yeux de jais, fille d'un seigneur de la cour du tsar. La jeune fille lui plut beaucoup. Il décida de l'épouser.
Les parents se réjouirent grandement en apprenant sa décision, et la tsarine s'empressa aussitôt de commencer les préparatifs du mariage. Dans la ville, on ne parlait plus que de cette noce. Tous s'évertuaient à calculer et à évaluer combien de cerfs, de daims et de sangliers, combien de faisans, d'oies et de poulets on allait cuire et rôtir dans la cuisine impériale, combien de tartes et gâteaux on avait déjà distribués dans la cité, combien d'invités étaient déjà arrivés de tous les coins de l'empire.
Yéléna, elle aussi, apprit la nouvelle du mariage imminent du tsarevitch Ivan et son cœur faillit se briser de chagrin. La veille du mariage, le tsarevitch Ivan et sa belle fiancée aux cheveux d'ébène s'en furent se promener dans le jardin du château. Alors qu'ils marchaient au gré des petits sentiers sinueux, tout en conversant gaiement, ils ne remarquèrent pas qu'un de ces petits chemins les avait conduits près d'un petit lac qui miroitait dans l'ombre de vieux saules touffus. Sur le lac voguait un magnifique cygne blanc comme la neige fraîchement tombée.
Lorsque le tsarevitch se fut approché de la berge du lac, le cygne nagea à ses pieds et, déployant ses ailes, il tendit vers lui sa tête et son gracieux cou. Mais Ivan, son regard toujours plongé dans les beaux yeux sombres de sa fiancée, n'y prêta point attention. Soudain, le cygne poussa un déchirant cri de douleur, s'éleva au-dessus de la surface de l'eau et prit son envol. Et alors qu'il volait au-dessus d'Ivan, de son aile blanche il effleura le front du jeune homme.
À l'instant même, comme tiré d'un profond sommeil, Ivan se souvint soudain de tout : de son dur servage chez le tsar du lac, de sa belle Yéléna qu'il avait abandonnée une année auparavant devant la porte de la ville impériale et oubliée comme un simple rêve. Et en même temps, il comprit que le cygne qui s'éloignait à tire-d'aile était sa Yéléna et qu'il allait la perdre à tout jamais s'il la laissait partir.
En proie à un grand désespoir, Ivan se mit à crier : « Yéléna, ma toute belle, mon unique amour, ne me quitte pas ! Reviens ! Pardonne-moi de t'avoir oubliée ! » Au même moment, belle comme l'aurore, Yéléna se dressa devant lui et, un aimable sourire aux lèvres, avec amour elle lui pardonna. Elle n'ignorait point que c'étaient les conséquences d'une malédiction qui leur avait imposé d'affronter autant d'épreuves avant de se retrouver pour toujours.
De somptueuses noces eurent lieu au château du tsar, mais à côté du tsarevitch Ivan se tenait la belle et sage Yéléna. Tous s'en réjouirent sincèrement et souhaitèrent aux jeunes époux de longues années de bonheur. Ils vécurent, en effet, dans la félicité et l'amour jusqu'à la fin de leurs jours, oubliant complètement tout leur malheur passé.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : mar. mars 03, 2026 01:20 am
par LVD
Effectivement c'est Ali Baba... Donc ce serait tire d'un conte occidental a la base?
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : mar. mars 03, 2026 19:04 pm
par Judex
LVD a écrit : ↑mar. mars 03, 2026 01:20 am
Effectivement c'est Ali Baba... Donc ce serait tire d'un conte occidental a la base?
On dirait bien... J'en ai même vu une version Russe à vrai dire ! Tout comme Blanche-Neige qui a deux versions russes, la Belle et la Bête pareil (encore que les secondes versions datent du 19eme siecle pour les deux contes alors que les premières sont juste oralisées)
et je suppose que tu parles du conte précédent, La Grotte Magique, le suivant étant yéléna la belle et le tsar du lac.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : mar. mars 03, 2026 19:11 pm
par Judex
Nous partons aujourd'hui en Toscane pour un nouveau conte :
Une Blanche-Neige Toscane
Il était une fois un roi qui avait une petite fille appelée Elisa. C'était une chère petite fille, et son père et sa mère l'aimaient beaucoup. Mais bientôt sa mère mourut, et la belle-mère se mit tout en colère par jalousie de la pauvre petite chose. Elle pensa et elle pensa à ce qu'elle pourrait lui faire, et à la fin elle appela une sorcière et dit : — « Débarrasse-moi d'Elisa. »
La sorcière l'emporta par magie dans des prairies fort, fort loin, dans un tout autre pays, et l'y laissa toute seule ; de sorte que la pauvre petite Elisa eut très peur. Bientôt passèrent par là trois fées qui l'aimèrent parce qu'elle était si jolie, et lui demandèrent qui elle était. Elle dit qu'elle était la fille d'un roi, mais qu'elle ne savait pas où était sa demeure ni comment elle en était venue à être là où elle était maintenant, et qu'elle était très malheureuse. « Viens avec nous, » dirent les fées, « et nous prendrons soin de toi. »
Ainsi elles la menèrent dans un autre champ où se trouvait un grand trou. Elles la descendirent dans le trou, et là se trouvait le plus beau palais qu'Elisa eût jamais vu de sa vie. « Ce palais est le tien, » dirent les fées, « vis ici, et fais exactement comme il te plaît. »
Eh bien, le temps passa et Elisa oublia sa demeure, et était très heureuse, quand une nuit sa belle-mère eut un rêve. Elle rêva qu'Elisa n'était pas morte, mais vivante et heureuse. Elle appela de nouveau la sorcière, et dit : — « Elisa n'est pas morte, elle est vivante et bien portante. Prends de la schiacciata (une sorte de gâteau), mets-y du poison, et apporte-le-lui. Elle est très friande de schiacciata, et ne manquera pas d'en manger. »
Ainsi la sorcière alla au trou et appela « Elisa ». « Que veux-tu ? » dit Elisa. « Voici de la schiacciata pour toi. » « Je ne veux pas de schiacciata, » dit Elisa ; « j'en ai en abondance. » « Eh bien, je vais la poser ici, et tu pourras la prendre si tu veux » : ainsi elle la posa et s'en alla.
Bientôt vint à passer un chien, qui mangea la schiacciata et tomba immédiatement mort. Le soir, les fées revinrent à la maison, ramassèrent le chien et le montrèrent à Elisa. « Vois à ne jamais rien prendre de ce que quiconque t'apporte, » dirent-elles, « ou ceci t'arrivera, à toi aussi. » Puis elles mirent le chien dans leur jardin.
Après un temps, la reine rêva de nouveau qu'Elisa était vivante et heureuse, aussi elle appela la sorcière et dit : — « Elisa est très friande de fleurs ; cueille un bouquet et jette un sort sur elles, de sorte que quiconque les sentira sera ensorcelé. »
La sorcière fit ce qui lui était dit, et porta les fleurs au trou. « Elisa, » appela-t-elle vers le bas. « Qu'est-ce ? » dit Elisa. « Voici des fleurs pour toi. » « Eh bien, tu peux les poser et t'en aller. Je n'en veux pas. »
Ainsi la sorcière les posa et s'en alla à la maison. Bientôt des moutons et un berger passèrent par là ; les moutons virent les fleurs, les sentirent et furent liés par le sort ; le berger alla pour chasser les moutons, et fut lié par le sort lui aussi. Quand les fées revinrent à la maison cette nuit-là, elles trouvèrent les moutons et le berger, les montrèrent à Elisa comme un avertissement, et les mirent eux aussi dans leur jardin.
Mais la reine rêva une troisième fois, et une troisième fois elle appela la sorcière, disant : — « Elisa est bien portante et heureuse. Prends une paire de pantoufles dorées cette fois, des pianelle (pantoufles avec un couvre-pied pour les orteils seulement), ensorcelle-les, et apporte-les à Elisa : celles-là, elle les mettra certainement. »
Et la reine avait raison. Quand la sorcière fut partie du trou, Elisa monta pour regarder les jolies pianelle dorées. D'abord elle les prit dans ses mains, et puis elle en mit une, et après l'autre. Dès qu'elle l'eut fait, elle fut tout à fait liée par le sort, et ne pouvait plus bouger. Quand les fées revinrent à la maison, elles furent très tristes. Elles la prirent et la mirent dans le jardin, avec le chien, les moutons et le berger, parce qu'elles ne savaient que faire d'autre d'elle.
Là elle resta longtemps, jusqu'à ce qu'un jour le fils du roi passât à cheval alors qu'il sortait à la chasse. Il regarda à travers la grille du jardin, et vit Elisa. « Oh, regardez, » dit-il aux chasseurs, « regardez cette ravissante fille qui ne bouge pas ; je n'ai jamais vu personne de si beau. Je dois l'avoir. »
Ainsi il entra dans le jardin, prit Elisa, l'emporta à la maison, et la mit dans une vitrine de verre dans sa chambre. Or il passait tout son temps dans sa chambre ; il n'en voulait jamais sortir, et ne laissait même pas les serviteurs entrer pour faire son lit, car il aimait Elisa de plus en plus chaque jour, et ne pouvait supporter de la quitter, ou de laisser quiconque d'autre la voir. « Que peut-il y avoir là-dedans ? » dirent les serviteurs ; « nous ne pouvons tenir sa chambre propre si nous ne sommes pas autorisés à y entrer. »
Ainsi ils guettèrent leur opportunité, et un jour que le prince était allé prendre l'eau bénite, ils se frayèrent un chemin à l'intérieur pour épousseter. « Oh ! oh ! » dirent-ils, « le prince était bien sage de tenir sa chambre fermée. Quelle belle femme, et quelles ravissantes pantoufles ! »
Sur ce, l'un s'approcha, et dit : « Cette pantoufle est un peu poussiéreuse ; je vais l'épousseter. » Tandis qu'il faisait ainsi, elle bougea ; alors il la poussa un peu plus, et elle s'en vint tout à fait. Puis il retira l'autre aussi, et immédiatement Elisa revint à la vie. Quand le prince revint à la maison, il voulut l'épouser sur-le-champ ; mais son père dit : — « Comment sais-tu qui elle est ? Elle est peut-être la fille d'un mendiant. » « Oh, non, » dit Elisa, « je suis une princesse, » et elle leur dit le nom de son père.
Alors un grand festin de mariage fut préparé, auquel son père et sa belle-mère furent invités ; et ils vinrent, ne sachant pas qui la mariée devait être. Quand ils virent Elisa, le père fut très joyeux, mais la belle-mère fut si en colère qu'elle s'en alla et se pendit. Néanmoins le festin de mariage se passa joyeusement. Elisa et le prince furent très heureux, et bientôt unirent les deux royaumes sous leur seul règne. S'ils ne sont pas vivants maintenant, ils doivent être morts ; et s'ils ne sont pas morts, ils doivent être encore vivants.
Elisa est Blanche-Neige
Et ici, la reine sorcière se pend ! Encore une nouvelle mort !
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : mar. mars 03, 2026 19:12 pm
par Judex
Nous partons pour le pays basque avec :
La Belle et la Bête
(conte du Pays Basque)
Il était une fois un roi qui avait trois filles. Il apportait continuellement de beaux présents à ses deux aînées, mais ne faisait aucune attention à sa plus jeune fille, qui pourtant était la plus jolie et la plus aimable.
Le roi allait de foire en foire, de festin en festin, et rapportait toujours quelque chose pour ses deux aînées. Un jour, alors qu’il se préparait pour un festin, il dit à sa plus jeune fille :
« Je ne t’apporte jamais rien ; dis-moi ce que tu veux et tu l’auras. »
Elle répondit : « Et moi, je ne veux rien. »
« Si, si, je vais t’apporter quelque chose. »
« Très bien alors, apporte-moi une fleur. »
Le roi partit, occupé à acheter pour l’une un chapeau, pour l’autre un beau morceau de tissu pour une robe, et pour la première encore un châle. Sur le chemin du retour, passant devant un magnifique château, il aperçut un jardin rempli de fleurs et se dit :
« Quoi ! Je rentre sans fleur pour ma fille ; ici j’en aurai suffisamment. »
Il cueillit donc quelques fleurs. Mais aussitôt, une voix lui dit :
« Qui t’a donné la permission de prendre cette fleur ? Comme tu as trois filles, si tu ne m’apportes pas l’une d’elles avant la fin de l’année, toi et tout ton royaume serez brûlés. »
Le roi rentra chez lui, donna les présents aux aînées et le bouquet à la plus jeune. Elle remercia son père.
Au bout de quelque temps, le roi devint triste. Sa fille aînée lui demanda : « Que se passe-t-il ? »
Il répondit : « Si l’une de mes filles ne va pas dans un certain lieu avant la fin de l’année, je serai brûlé. »
La fille aînée lui dit : « Brûle-toi si tu veux ; pour moi, je n’irai pas. Occupe-toi des autres. »
La deuxième fille répondit de même : « Papa, tu sembles très triste ; que se passe-t-il ? »
Il lui expliqua qu’il devait envoyer l’une de ses filles dans ce lieu avant la fin de l’année, sinon il serait brûlé. Elle aussi répondit : « Fais comme tu veux, mais ne compte pas sur moi. »
La plus jeune, quelques jours plus tard, lui demanda : « Que se passe-t-il, mon père ? Pourquoi es-tu si triste ? Quelqu’un t’a-t-il fait du mal ? »
Il répondit : « Quand je suis allé cueillir ton bouquet, une voix m’a dit : “Je dois avoir l’une de tes filles avant la fin de l’année”, et maintenant je ne sais que faire. Elle m’a dit que je serais brûlé. »
Alors la fille répondit : « Mon père, ne t’inquiète pas. J’irai. »
Elle partit aussitôt en carrosse. Arrivée au château, elle entra et entendit de la musique et des sons de réjouissances partout, mais ne vit personne. Elle trouva son chocolat prêt le matin, et le dîner également. Elle se coucha, et toujours ne vit personne.
Le lendemain matin, une voix lui dit :
« Ferme les yeux ; je souhaite poser ma tête sur tes genoux un instant. »
« Viens, viens ; je n’ai pas peur. »
Alors apparut un énorme serpent. Sans le vouloir, la jeune fille frissonna un peu. L’instant d’après, le serpent disparut ; et la jeune fille vécut très heureuse, ne manquant de rien. Un jour, la voix lui demanda si elle ne souhaitait pas rentrer chez elle.
Elle répondit : « Je suis très heureuse ici. Je n’en ai pas envie. »
« Oui, si tu veux, tu peux y aller pendant trois jours. »
Il lui donna une bague et dit : « Si elle change de couleur, je serai malade, et si elle devient rouge de sang, je souffrirai beaucoup. »
La jeune fille partit donc chez son père. Ce dernier fut très heureux de la revoir. Ses sœurs lui dirent : « Tu dois être heureuse là-bas. Tu es plus jolie qu’avant. Avec qui vis-tu ? »
Elle leur répondit : « Avec un serpent. » Elles ne voulurent pas la croire. Les trois jours passèrent comme un rêve, et elle oublia le serpent. Le quatrième jour, elle regarda sa bague et vit qu’elle avait changé. Elle la frotta et elle saigna. Voyant cela, elle courut chez son père et lui dit qu’elle partait.
Arrivée au château, elle trouva tout triste. La musique ne jouait plus, tout était fermé. Elle appela le serpent (qui s’appelait Azor, et elle, Fifine), mais Azor n’apparut nulle part. Après avoir cherché dans toute la maison, après s’être déchaussée, elle alla dans le jardin et cria encore. Elle trouva un coin de terre gelé, et fit aussitôt un grand feu à cet endroit. Alors Azor apparut et lui dit :
« Tu m’avais oublié. Si tu n’avais pas allumé ce feu, j’aurais été perdu. »
Fifine répondit : « Oui, je t’avais oublié, mais la bague m’a fait penser à toi. »
Azor dit : « Je savais ce qui allait arriver ; c’est pourquoi je t’ai donné la bague. »
En entrant dans la maison, elle la trouva comme avant, pleine de musique et de réjouissances. Quelques jours plus tard, Azor lui dit : « Tu dois m’épouser. »
Fifine resta silencieuse. Il lui demanda trois fois de suite, et elle garda le silence. Toute la maison devint triste à nouveau. Ses repas n’étaient plus préparés. Enfin, elle se dit : « Quoi qu’il m’en coûte, je dois dire oui. »
Quand le serpent lui demanda encore : « Veux-tu m’épouser ? » elle répondit : « Pas avec le serpent, mais avec l’homme. »
Dès qu’elle eut dit cela, la musique reprit. Azor lui ordonna de préparer tout le nécessaire pour le mariage le lendemain. La jeune fille obéit. Son père consentit, mais fut contrarié. Ses sœurs, elles, s’étonnèrent en apprenant qu’elle allait épouser un serpent.
Fifine retourna au château, et Azor lui demanda : « Préfères-tu aller de la maison à l’église, serpent, ou de l’église à la maison, serpent ? »
Fifine répondit : « De la maison à l’église, serpent. »
Azor dit : « Moi aussi. »
Un magnifique carrosse arriva. Le serpent monta, Fifine se plaça à ses côtés. Arrivés chez le roi, le serpent lui dit : « Ferme les portes et les rideaux, que personne ne voie. »
Fifine répliqua : « Mais ils te verront en descendant. »
« Peu importe, ferme-les quand même. »
Elle alla voir son père. Celui-ci vint avec toute sa cour chercher le serpent. Il ouvrit la porte… et quelle surprise ! Au lieu d’un serpent, il y avait un jeune homme charmant. Tous allèrent à l’église. À la sortie, un grand dîner eut lieu chez le roi, mais le mari dit à sa femme :
« Aujourd’hui, nous ne ferons pas de fête. Nous avons une grande affaire à régler dans la maison ; nous viendrons un autre jour pour le festin. »
Elle prévint son père, et ils retournèrent à leur maison. Là, son mari lui apporta une grande peau de serpent et lui dit :
« Tu dois faire un grand feu, et dès que tu entendras le premier coup de minuit, jeter cette peau dans le feu. Elle doit être consumée, et tu dois jeter les cendres par la fenêtre avant le dernier coup de minuit. Si tu ne le fais pas, je serai malheureux pour toujours. »
La jeune femme répondit : « Certainement ; je ferai tout pour réussir. »
Elle commença avant minuit à faire le feu. Dès le premier coup, elle jeta la peau dans le feu, remua avec deux tisons, et brûla jusqu’au dixième coup. Puis elle prit une pelle, jeta les cendres dehors au moment du dernier coup. Une voix terrible dit alors :
« Je maudis ton intelligence et ce que tu viens de faire. »
Au même instant, son mari entra. Il ne savait où se mettre de joie. Il l’embrassa et ne savait comment lui dire le grand bien qu’elle lui avait fait.
« Maintenant je ne crains plus rien. Si tu n’avais pas fait ce que je t’ai dit, j’aurais été enchanté encore vingt et un ans. Maintenant tout est fini, et demain nous irons tranquillement chez ton père pour le festin de noces. »
Le lendemain, ils s’y rendirent et s’amusèrent beaucoup. Ils retournèrent au palais pour emporter les plus beaux objets, car ils ne voulaient plus rester dans ce coin de montagne. Ils chargèrent tous leurs biens précieux sur des charrettes et allèrent vivre avec le roi. La jeune femme eut quatre enfants, deux garçons et deux filles. Comme ses sœurs étaient très jalouses, leur père les fit chasser de la maison. Le roi donna sa couronne à son gendre, déjà fils de roi. Ils vécurent bien et moururent heureux.
Re: formes arachaïques des contes et versions etrangeres!
Posté : lun. mars 30, 2026 09:50 am
par Judex
Contes du Pays Gallo
Honoré Champion
LES QUARANTE VOLEURS.
I
Il fut un temps où la forêt de Rennes était peuplée de brigands. Les voyageurs obligés de la traverser, pour se rendre à Fougères ou en Normandie, étaient armés jusqu’aux dents et, malgré cela, plus d’un y laissa ses os.
Au mois d’août, à l’époque des moissons, les paysans y vont la nuit, au clair de lune, afin d’éviter les gardes, pour couper des branches de bouleaux qui leur servent à faire des balais.
Or un soir, qu’un habitant de Saint-Sulpice s’était aventuré dans les plus épais buissons, pour prendre le bois dont il avait besoin, il entendit le bruit d’une troupe de cavaliers. Jean Cheminet — c’était son nom — n’eut que le temps de grimper dans un chêne pour ne pas être aperçu.
Sa frayeur fut grande quand il vit quarante gaillards, le fusil sur l’épaule, le poignard à la ceinture, qui s’arrêtèrent juste sous l’arbre où il se trouvait. Ils descendirent de cheval, et l’un d’eux, qui semblait être le chef, frappa de la crosse de son fusil un rocher, en disant :
« Je suis le lièvre blanc,
« Ouvre-lui sans crainte. »
Le rocher se déplaça, comme mû par un ressort, et une ouverture apparut, qui permit aux brigands d’y entrer, et de déposer, dans un souterrain, le produit de leur vol qui semblait être considérable.
Ils ressortirent presque immédiatement, et enfourchèrent de nouveau leurs chevaux qu’ils avaient eu la précaution d’attacher aux arbres.
De son observatoire le paysan, ayant remarqué des valises pleines d’or, se rappela que la veille, la diligence transportant des fonds de l’État, de Fougères à Rennes, avait été arrêtée et pillée. Il se dit : « Si je pouvais m’emparer de cet argent, ma fortune serait faite. Ma foi tant pis, qui ne risque rien n’a rien. »
Il descendit du chêne et se dirigea vers le rocher qu’il frappa de son sarciau, sorte de couperet qu’il avait à la main pour abattre les bouleaux, et répéta ce qu’il avait entendu dire.
« Je suis le lièvre blanc,
« Ouvre-lui sans crainte. »
La pierre tourna sur elle-même, et il se précipita sur les sacs d’argent qu’il cacha sous les bruyères et les ronces. Il alla ensuite chercher son cheval pour emporter l’argent deux fois volé.
Le lendemain, il dit à sa femme :
— Va chez mon frère, le prier de te prêter un boisseau.
La femme y alla, et ne rencontra que sa belle-sœur qui lui demanda :
— Que ton homme veut-il faire d’un boisseau ?
— Je n’en sais rien, il ne me l’a pas dit ; mais il a un air mystérieux qui ne lui est pas habituel.
— Ah ! je saurai bien, moi, ce qu’il veut mesurer. Et elle appliqua dessous le boisseau, de la poix de cordonnier qu’on appelle de la gemme à Saint-Sulpice-la-Forêt.
En effet, quand on lui rapporta le boisseau, deux louis d’or y étaient restés collés.
— Tu plains quelquefois ton frère de sa misère, dit la belle-sœur de Jean Cheminet, à son mari, eh bien ! sais-tu ce qu’il voulait faire de notre boisseau ? C’était pour mesurer de l’or, et elle montra les deux louis qu’elle avait trouvés.
L’homme étonné se rendit chez son frère, et, à force de questions, parvint à savoir la vérité.
Sans rien dire à personne, il alla à son tour dans la forêt, frappa le rocher prononça les paroles magiques, et pénétra dans le souterrain.
Mais les brigands s’étaient aperçus du vol, et l’homme ne fut pas plus tôt entré chez eux, qu’ils s’emparèrent de lui et le fendirent en deux, d’un coup de sabre. Les deux parties du corps furent attachées à des branches d’arbres, de chaque côté du rocher, pour effrayer ceux qui auraient eu la velléité de leur rendre visite.
II
La famille du malheureux pendu le chercha longtemps, sans découvrir ce qu’il était devenu.
Jean Cheminet se dit un jour : « Bien que mon frère soit riche, n’aurait-il pas eu l’idée de dérober aux voleurs une part de leur fortune ? »
Il attacha deux paniers aux flancs de son cheval, comme il avait l’habitude de le faire quand il allait chercher du bois mort en forêt, et se dirigea vers la demeure des brigands.
Un frisson d’horreur le secoua, de la tête aux pieds, en apercevant les deux morceaux du cadavre de son frère qui se balançaient aux branches des arbres. Il les décrocha, les mit dans ses paniers, qu’il recouvrit de bois mort, et rentra chez lui.
Le lendemain, il se déguisa en bûcheron et alla chez un savetier du bourg, auquel il tint ce langage :
— Veux-tu gagner trois pistoles ?
— Je ne demande pas mieux.
— Voici mes conditions : je vais te bander la vue et t’emmener quelque part, où tu auras le corps d’un homme à recoudre, avant qu’on l’enterre. Acceptes-tu ?
— Je suis prêt à vous suivre.
Le faux bûcheron banda les yeux du savetier, et le conduisit chez lui où il lui montra le cadavre qu’il devait coudre.
L’ouvrier fit consciencieusement son travail, et reçut le salaire promis. Il eut de nouveau la vue bandée, et fut reconduit à son domicile.
III
À quelque temps de là, l’un des voleurs se rendit chez le cordonnier pour faire recoudre des guêtres, et lui demanda s’il était capable de faire ce travail convenablement.
— J’en ai fait un, l’autre jour, plus difficile que cela.
— Quel travail délicat as-tu donc fait ?
— J’ai recousu un mort qui avait été coupé en deux.
— Pourrais-tu me conduire chez la personne qui t’a fait faire cet ouvrage ?
— Non, attendu qu’on m’y a conduit avec un bandeau sur les yeux.
— Est-ce ici même, dans le bourg de Saint-Sulpice ?
— Oui.
— Combien as-tu mis de minutes pour y aller ?
— Dix, tout au plus.
— Voici une pistole que je te donne, et viens avec moi tâcher de trouver cette maison.
Ils parcoururent ensemble le bourg et tout à coup, le savetier s’arrêta en disant :
— Ce doit être ici, car je me souviens qu’il y avait trois marches à monter pour entrer dans la maison.
— C’est bien, répondit le voleur, et il marqua d’une croix rouge la porte aux trois marches qui était, en effet, celle de l’ancien chercheur de bois.
Ce dernier, devenu riche, avait pris à son service une servante extrêmement rusée.
Aussi, dès qu’elle vit la croix rouge sur la porte elle supposa bien que ce signe n’avait pas été fait sans intention, et elle s’empressa de marquer de la même manière les trois autres maisons de la rue.
La nuit suivante, les brigands vinrent pour assaillir la maison à la croix, et furent fort étonnés d’en trouver quatre ayant une croix.
La servante, qui faisait le guet, entendit le chef dire à ses compagnons : « Nous sommes joués, et peut-être attendus. Décampons, je me vengerai d’une autre façon. »
IV
La semaine suivante, un marchand se présenta, le soir, chez Jean Cheminet, pour lui offrir de l’huile. Il en avait un certain nombre de barriques dans une charrette.
La domestique fit entrer ce marchand qui lui dit qu’il était pressé, parce que la nuit venait et qu’il n’avait pas trouvé de gîte pour lui et son attelage.
— Restez ici, répondit la fille, mon maître ne demandera pas mieux que de vous loger. Mettez vos barriques dans la cour, et votre cheval avec le nôtre.
La fenêtre de la chambre qu’occupait la servante donnait justement sur la cour, ce qui lui permit d’observer une chose assez singulière : à part le fût, dans lequel se trouvait l’huile que le voyageur avait vendue, les autres tonneaux avaient tous, à l’orifice, une pierre qui, de temps en temps, bougeait, comme pour permettre à l’air de s’introduire dans les barriques.
La fille descendit dans la cour, frappa contre les tonneaux, pour voir s’ils étaient pleins et, de chacun d’eux, une voix lui dit : « Est-il temps ? »
Elle rentra, fit bouillir de l’huile, et la versa dans les fûts qu’elle eut soin de fermer promptement pour étouffer les cris des malheureux qui, tous, succombèrent à leurs brûlures.
Au milieu de la nuit, le chef se leva, ouvrit sa fenêtre et appela ses amis ; n’entendant aucune réponse, il comprit que son stratagème avait été découvert, et qu’il n’avait qu’à se sauver, ce qu’il fit en jurant encore une fois de se venger.
La servante raconta à son maître ce qu’elle avait surpris et ce qu’elle avait fait. Il la félicita et tous les deux enterrèrent les cadavres des brigands aux pieds des arbres de leur courtil.
V
Plusieurs mois s’écoulèrent, et, lorsque tout semblait oublié, un homme vint demeurer dans une maison qu’il avait louée, près de celle de Jean Cheminet. Il semblait aimable, bon vivant, et fit des avances à son voisin qui, un jour, l’invita à dîner.
Lorsqu’ils furent à table, la servante remarqua les canons d’un pistolet qui sortaient de dessous l’habit de l’invité. Elle l’examina avec attention et reconnut le chef des brigands.
Elle se montra de plus en plus aimable avec l’étranger. À la fin du dîner, elle fit des tours de cartes, et dit qu’elle savait manier un fleuret parce que son père, ancien soldat et vieux garde de la forêt, s’était amusé à lui donner des leçons d’armes. Elle décrocha une épée pendue à la muraille, s’escrima contre le mur. Tout à coup elle se détourna et enfonça son épée dans la poitrine du brigand.
— Malheureuse, qu’as-tu fait ? s’écria son maître.
— Je vous ai délivré de votre plus cruel ennemi. Enlevez-lui son habit, et voyez dans quelle intention il s’était introduit chez vous et avait capté votre confiance.
Jean Cheminet reconnut, en effet, le chef des brigands de la forêt et remercia sa servante de lui avoir encore une fois sauvé la vie.
(Conté par Jean Ruelland, cultivateur à la Ménardière en Guipel, âgé de 70 ans.)
VARIANTE FRANCAISE DE ATU 676 : ali-Baba et les 40 voleurs !